CHANT III
Le soir, comme dans l'Écriture, elle vient se baigner... Elle renvoie une esclave... « Va, laisse-moi ici chanter à Dieu... » L'esclave obéit...
Et s'éloigne. A loisir les infâmes vieillards
5'enivrent quelque temps d'impudiques regards.
Ils attendent qu'au ciel la belle vertueuse
Offre les doux transports de son âme pieuse ;
Qu'elle rêve à l'époux cher à son souvenir.
Que son esclave enfin n'ait plus à revenir :
Puis, comme deux serpents à l'haleine empestée.
Quittant les noirs détours d'une rive infectée.
Fondent sur un enfant qui dort au fond d'un bois,
Ainsi de leur retraite ils sortent à la fois,
Et sur eUe avançant leur main vile et profane :
« Viens, sois à nous, ô belle, ô charmante Suzanne I
Viens, nul mortel ne sait qu'en ce lieu écarté
Nous avons... » A ce bruit, l'innocente beauté
Rougit, tremble, pâlit, se retourne, s'étonne.
Se courbe, au fond de l'eau se plonge, s'environne,
El mourante, ses bras contre son sein pressés,
Et ses yeux, et ses cris vers le ciel élancés :
«Dieu, grand Dieu! sauve-moi; grand Dieu! Dieu secourable !
Couvre-moi d'un rempart, d'un voile impénétrable ;
Tonne, ouvre-moi la terre, ouvre-moi les enfers,
Cache-moi dans ton sein. Sur eux, sur ces pervers
Jette l'aveuglement, la nuit, la nuit subite
Dont tu frappas jadis une ville maudite.
Dieu ! erand Dieu !... » Les vieillards, inauiets. frémissants.
Lui murmurent tout bas vingt discours menaçants.
Ils iront ; des jardins ils ouvriront la porte ;
Ils sauront appeler une nombreuse escorte ;
Ils diront qu'en ce lieu, conduits par des hasards,
Suzanne dans le crime a frappé leurs regards.
« Oui, crains notre vengeance ; obéis. Tais-toi, cède... »
Mais sans les écouter : « Grand Dieu ! viens à mon aide,
Dieu juste, anges du ciel, criait-elle toujours,
Joachim ! Joachim ! oh ! viens à mon secours î »
Son esclave fidèle vole... ; mais un des vieillards avait déjà ouvert la porte, il était revenu, et tous deux... « Nous venions nous informer de Joachim... ; nous t'avons trouvée dans les bras d'un jeune homme... La loi !... O iT^aiJieureux Joachim ! » Ils partent... La belle accusée baisse la tête et ne verse point de larmes... Son esclave, anéantie, sans voix, s'approche pour la soutenir... « Eh quoi ! veuxtu encore me rendre ce service à moi, malheureuse accusée, surprise dans le crime ?... » Ici les larmes, les sanglots... « Non ! non, fille d'Helcias. dit l'esclave, non, tu n'es point coupable... » Elles marchent... La jeune sœur, qui les voit arriver, l'une laissant tomber quelques larmes, l'autre noyée de pleurs, pleure aussi et s'informe... Suzanne se renferme... Son esclave lui lit, dans le volume sacré, Joseph vendu et devenu grand, Moïse sauvé des eaux, et d'autres exemples qu'elle écoute en silence, les yeux au ciel...