‹ Œuvres poétiques de André ChénierChapitre 40 sur 88 · A FANNY MALADE · texte numérisé non relu

A FANNY MALADE

Quelquefois un souffle rapide Obscurcit un moment sous sa vapeur humide L'or, qui reprend soudain sa brillante couleur Ainsi du Sirius, ô jeime bien-aimée.

Un moment l'haleine enflammée De ta beauté vermeille a fatigué la fleur.

De quel tendre et léger nuage Un peu de pâleur douce, épars sur ton visage, Enveloppa tes traits calmes et languissants ! Quel regard, quel sourire, à peine sur ta couche

Entr'ouvraient tes yeux et ta bouche !

Et que le miel coulait de tes faibles accents !

Oh ! qu'une belle est plus à craindre. Alors qu'elle gémit, alors qu'on peut la plaindre, Qu'on s'alarme pour elle. Ah ! s'il était des cœurs, Fanny, que ton éclat eût trouvés insensibles,

Ds ne resteraient point paisibles Près de ton front voilé de ces douces langueurs.

Oui, quoique meilleure et plus belle.

Toi-même cependant tu n'es qu'une mortelle ; Je le vois. Mais du ciel, toi, l'orgueil et l'amour, Tes beaux ans sont sacrés. Ton âme et ton visage

Sont des Dieux la divine image ; Et le ciel s'applaudit de t'avoir mise au jour.

Le ciel t'a vue en tes prairies Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries, Et tes dons et tes soins chercher les malheureux ; Tes délicates mains à leurs lèvres amères

Présenter des sucs salutaires, Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux.

Souffrances que je leur envie ! Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie. Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressants ! Et leur toit rayonner de ta douce présence.

Et la bonté, la complaisance, Attendrir tes discours, plus chers que tes présents 1

Près de leur lit, dans leur chaumière, Tls crurent voir descendre un ange de lumière, Qui des ombres de mort dégageait leur flambeau ; Leurs cœurs étaient émus, comme aux yeux de la Grèce

La victime qu'une Déesse Vint ravir à l'Aulide, à Calchas, au tombeau.

Ah ! si des douleurs étrangères D'une larme si noble humectent tes paupières Et te font des destins accuser la rigueur. Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-être ;

Et les douleurs que tu fais naître Ont-elles moins le droit d'intéresser ton cœur ?

Troie, antique honneur de l'Asie, Vit le prince expirant des guerriers de Mysie D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits, D'Achille désarmé la main amie et sûre

Toucha sa mortelle blessure, Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits.

A tous les instants rappelée.

Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux. Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire ;

Et quand tu daignes me sourire.

Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.

a23 ODES

O Versaille, ô bois, ô portiques,

Marbres vivants, berceaux antiques.

Par les Dieux et les rois Elysée embelli,

A ton aspect, dans ma pensée, Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée,

Coule un peu de calme et d'oubli.

Paris me semble un autre empire.

Dès que chez toi je vois sourire Mes pénates secrets couronnés de rameaux ;

D'où souvent les monts et les plaines Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines.

Sous de triples cintres d'ormeaux.

Les chars, les royales merveilles.

Des gardes les nocturnes veilles.

Tout a fui ; des grandeurs tu n'es plus le séjour :

Mais le sommeil, la solitude.

Dieux jadis inconnus, et les arts et Tétude,

Composent aujourd'hui ta cour.

Ah ! malheureux ! à ma jeunesse

Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.

Mon âme, d'ennui consumée.

S'endort dans les langueurs. Louange et renonniRc

N'inquiètent plus mes désirs.

L'abandon, Tobscurité, l'ombre.

Une paix taciturne et sombre,

Œuvr4s Poétiques éU André Chénitr, t. II. 15

Voilà tous mes souhaits. Cache mes tristes jours. Et nourris, s'il faut que je vive.

De mon pâle flambeau la clarté fugitive. Aux douces chimères d'amours.

L'âme n'est point encor flétrie,

La vie encor n'est point tarie.

Quand un regard nous trouble et le cœur et la voix.

Qui cherche les pas d'une belle, Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle.

De ses jours peut porter le poids.

J'aime ; }e vis. Heureux rivage I

Tu conserves sa noble image.

Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir;

Quand, l'âme doucement émue, J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue

Et l'instant où je dois la voir.

Pour elle seule encore abonde

Cette source, jadis féconde.

Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.

Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres.

Langage d'amour et des Dieux.

Ah ! témoin des succès du crime.

Si l'homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son cœur à la félicité,

Versailles, tes routes fleuries.

Ton siîence, fertile en belles rêveries.

N'auraient que joie et volupté.

Mais souvent tes vallons tra,nquilles,

Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout à coup à mes yeux s'enveloppent d»; CieiiiL

J'y vois errer l'ombre livide D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perâde

Précipite dans le cercueil.

Mais la haineuse ingratitude A taire les bienfaits seule met son étude.

La reconnaissance aux doux yeux, Au souris caressant, à la longue mémoire, Parle, et des Dieux chérie, est l'amour et la gloire

Des mortels semblables aux Dieux.

Quel fugitif, d'un pied colère.

Va renverser l'autel qui lui fut tutélaire ?

Quel nageur sauvé du trépas Brûle son bienfaiteur, le roseau du rivage ? Quel rossignol ne chante, à couvert de l'orage.

L'ormeau qui lui tendit le^ bras ?

Ainsi pour ce^ mollcb prairies Que VersaiUe, au retour des Pléiades fleuries.

Étendit sous mes pas errants ; Pour ces eaux, ces zéphyrs, l'ombre fraîche et secrète ^ Dont il a du lion, sur ma douce retraite,

Tempéré les feux dévorants ;

Ma muse en poétique offrande Lui tressa l'amaranthe, immortelle guirlande. D'où vient donc, etc....

Des PI, Aratus v. 263. (Ce qui veut dire : des Pléiades, voyez Aratus, v. 263.) Puis il cite ainsi les vers du poète grec :

ai jjii-v ô|jiwç okifai xat à(fByyh<;, àXX' 6vofJia<rca'.

■Jjpt (leur lever) xat ecnispiai, Çebç ô' a'xioç, etXta(JOvxai,

6 acptat, xa'. 0ip£o<; xa- jeiiict.'zoï; ipy^oixiyoïo.

ffejjia(v£iv èxsXe'jcxev è7i£p)(Ofjtevou x' àpôxoio.

Et V. le scoliaste Théon, quoique interpolé.

Eratosth. Catart. V. juXeiâ; |jl£y'.otT(V

ô' è'^ouai ôo^av èv xotç àvôpioTroK; è7ri<Tii^[xa)V0Û7at

xa6' a)oav (de saison en saison).

A CHARLOTTE DE CORDAY Exécutée le z8 juillet 1793.

Quoi ! tandis que partout, ou sincères ou feintes. Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels; Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile. Des fanges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels ;

La vérité se tait ! dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux I Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie, Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie. Tremblante au fond du cœur, se cache à tous les yeux ?

Non, non, je ne veux point t'honorer en silence. Toi qui crus par ta mort ressusciter la France,

"t dévouas tes jours à punir des forfaits. Le glaive anna ton bras, fille grande et sublime, Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime, Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

Le noir serpent, sorti de sa caverne impure, A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre Le venimeux tissu de ses jours abhorrés ! Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides, Tu vins redemander et les membres livides Et le sang des humains qu'il avait dévorés 1

Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie.

Féliciter ton bras et contempler ta proie.

Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux.

Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices.

Te baigner dans le sang fut tes seules délices,

Baigne-toi dans le tien et reconnais des Dieux. »

La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage. Épuiserait Paros pour placer ton image Auprès d'Harmodius, auprès de son ami ; Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse. Chanteraient Némésis, la tardive Déesse, Qui frappe le méchant sur son trône endormi.

Mais la France à la hache abandonne ta tête. C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête. Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Oh ! quel noble dédain fait sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche. Crut te faire pâlir aux menaces de mort I

C'est lui qui dut pâlir ; et tes juges sinistres. Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres. Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime. Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime. Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable.

Dans ses détours profonds ton âme impénétrable

Avait tenu cachés les destins du pervers.

Ainsi, dans le secret amassant la tempête.

Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête

A foudroyer les monts et soulever les mers.

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée. Tu semblais t' avancer sur le char d'hyménée. Ton front resta paisible, et ton regard serein. Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage D'un peuple abiect, servile et fécond en outrage. Et qui se crort a*ors et libre et souverain.

La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire. Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire. Seule, tu fus un homme et vengeas les humains, < Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme, Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

Non ; tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France Un seul traître immolé suffît à sa vengeance, Ou tirât du chaos ses débris dispersés. Tu voulais, enflammant les courages timides, Réveiller les poignards sur tous ces parricides. De rapine, de sang, d'infamie engraissés.

ta» ODES

Un scélérat de moins rampe dans cette fange. La Vertu t'applaudit. De sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre, "Est ton arme sacrée, alors que le tonneire Laisse régner le crime et te vend à ses lois.

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