‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 26 sur 70 · L’ É 'DE 'K · texte numérisé non relu

L’ É 'DE 'K

iA la mémoire de mon maître Félix De Vigne.

En ce temps de ruine et de rêves détruits,

En ces jours de malheur où tout nous désespère,

A la clarté du jour je préfère les nuits;

Je m’y retrouve en songe au jardin de mon père ; J’y revois les rayons d’une enfance prospère,

Et je respire encor l’âpre parfum des buis.

C’est là que, doucement, s’ouvrirent à l’aurore Mes yeux qu’avec amour ma mère contemplait;

Là que nous caressions la chèvre qui bêlait ;

Qu’on me montrait au ciel le grand Dieu qu’on adore ; Quand le nuage blanc venait ou s’en allait,

Que chantait l’alouette au fond de l’air sonore.

l’éden

Pacifique séjour où tout était si purl

Où la vigne amoureuse attachée aux murailles

Buvait tant de rayons, de rosée et d’azur;

Où l’épine brodait ses neigeuses broussailles;

Où les moineaux, le soir, faisaient, dans leurs batailles, Comme un être vivant s’agiter l’arbre obscur ;

Où les plantes brillaient plus joyeusement vertes;

Où les oiseaux légers, inquiets de leurs nids,

De l’arbuste fondaient sur les mouches alertes;

Par les fauves sentiers fraîchement aplanis,

Où les jeunes parents marchaient, les bras unis, Souriant, me tendant leurs tendres mains ouvertes.

Tout mouillé de rosée, aux fraîcheurs du matin, J’aspirais longuement l’ame des fleurs écloses.

Aux pêchers bourdonnaient des tourbillons sans fin D’abeilles s’enivrant à leurs étoiles roses;

Et quatre marmousets, aux immobiles poses, Simulaient les Saisons dans des touffes de thym.

L’étang clair où flottait l’image de la nue Blanchë et moirée au vent léger rasant les eaux,

Les libellules d’or frôlant les blonds roseaux,

La brune musaraigne à la trompe menue,

Comme un éléphant grêle allongeant ses naseaux, Tout était merveilleux pour mon âme ingénue.

Une douce fatigue à midi me prenait;

Étendu sur le dos, parmi l’herbe fleurie,

Sur l’azur je voyais comme une broderie S’agiter l’épi mûr que mon souffle égrenait :

De là vers l’infini montait ma rêverie,

Et l’hirondelle au ciel volait, volait, planait.

LES CHAMPS ET LA MER

Qu’elle s’étendait haut la cime ambitieuse Du peuplier géant dont l’ombre m’abritait !

Cet arbre, chaque fois que le vent l’agitait,

Secouait des flocons de graine vaporeuse

Dont l’un, de temps en temps, sur mon front s’abattait,

Pour s’envoler plus loin en poussière soyeuse.

Et mille bruits charmants, un orchestre enchanteur, Venaient accompagner ces visions si pures ;

Au milieu des sons clairs, au milieu des murmures, A mon oreille, un jour, parla le créateur :

Une voix... et personne... et sortant des ramures; C’était bien le bon Dieu, car je n’avais point peur.

On entendait parfois, après de courtes pauses, Frémir un scarabée errant sous le fraisier,

La cigale agiter ses cymbales d’acier Et les oiseaux de l’air, célestes virtuoses,

Dans l’arbre, en plein soleil, chanter à plein gosier; Puis les insectes d’or frissonner dans les roses.

Parfois c’étaient des bruits qui de loin émergeaient : Cloches, je ne sais d’où, mais pourtant bien connues, Et dont les sons aimés selon les vents changeaient; Leurs douces voix d’argent, profondes ou ténues, Comme un vol de ramiers s’élançant dans les nues. Frémissaient; les échos rêveurs les prolongeaient.

Puis j’écoutais, collant mon oreille à la terre,

Le grand moulin debout sur son vert mamelon.

Un jour, j’avais surpris l’effroyable mystère De ce monstre agitant un énorme pilon,

Tandis que ses grands bras tournaient à l’aquilon. Je l’entendais encor quand tout semblait se taire.

l’éden

En certains soirs d’orage, un immense soleil, Tombait environné de nuages étranges.

On y voyait passer, dans le rayon vermeil,

L’enfant Jésus perdant des lambeaux de ses langes, Ou la vierge Marie, ou des légions d’anges Qui revenaient en rêve éclairer mon sommeil.

Mon âme dans l’extase, au sein de la chimère, Butinant des parfums comme la mouche à miel,

Ne creusait pas encor jusqu’aux sources du fiel.

Et pourtant quelquefois je pleurais... et ma mère Ne se montrait jamais aux cortèges du ciel ;

Et c’était pour mon cœur une pensée amère.

Dieu l’avait rappelée, hélas! depuis longtemps.

Elle était là, bien sûr... la vieille l’avait v.ue,

La vieille qui venait, des gazons abondants,

Aux temps chauds de l’été, scier l’herbe trop drue, A qui soudain un jour elle était apparue Souriante et mêlée aux nuages ardents.

Cette vieille jamais ne m’était importune :

Toujours l’âge très tendre aime l’âge très vieux.

Sa ride était aimable et son œil lumineux.

Elle chargeait son faix et partait à la brune :

Mon regard la suivait toute pliée en deux.

Sa faucille à sa main prenait un air de lune.

LES CHAMPS ET LA MER

Un jour, elle eut grand peur et faillit en mourir : C’était loin dans les champs, à plus d’un quart de lieue Or, la foudre, en tombant, la fit s’évanouir.

Elle avait vu, dit-elle, en une flamme bleue,

Comme un coq rouge avec des sabres dans la queue, Passer rapidement et plus vite s’enfuir.

Oui, je regrette encor la vieille Catherine.

Je crois encor la voir assise à son rouet;

Elle chantait toujours, et sa voix s’enrouait.

Un auguste vieillard, sur la chaise voisine, Sommeillait doucement, et la mite trouait Son habit que sa queue inondait de farine.

Souvent je contemplais, pris d’un secret émoi,

Cette ruine étrange et valétudinaire;

Je songeais tristement que cet octogénaire Avait été gai, rose et jeune comme moi.

Je pressentais déjà qu’ici tout dégénère;

Que cela devait être une bien dure loi.

Bientôt il s’endormit tout de bon. Ma grand’mère Me dit un beau matin de printemps : — Il est mort.

Il est mort ! me disais-je ; il a le même sort Que ce petit oiseau, mon captif éphémère,

Qui contre ses barreaux s’était jeté si fort Qu’on le retrouva roide et... mort dans sa volière.

Les cloches, ce jour-là, sonnèrent en mineur,

Et longtemps le vieillard obséda mon idée.

Or, ma grand’mère était, elle aussi, bien ridée!...

La première ombre triste erra sur mon bonheur. Dans la plaine, à foison, de rayon inondée,

Tel un nuage noir se montre au moissonneur.

l’éden

Qu’êtes-vous devenus, monde où vont mes pensées, Cher Ëden lumineux où tout disait: amour;

Beau soleil qui luisais au cadran de la tour;

Longs voyages aux bois, fameuses odyssées,

Où pour faire une lieue on mettait tout un jour; Sourires attendris, bras ouverts, mains pressées?

Qu’étes-vous devenus, immaculés printemps Emplissant le jardin de blancheur et d’arome,

Bonnes cloches pondant des œufs jaunes de chrome, Naïf Saint-Nicolas ouvrant à deux battants Vos coffres pleins de joùets jusque sous l’humble chaume, Aux rires des parents beaux encore et contents?

Te reverrai-je, enfant qui passas dans mon rêve,

Le temps que met l’étoile à filer dans la nuit.

Que met à disparaître une bulle qui crève,

Toi dont le clair regard cependant me poursuit?

C’était un jour de mai, tranquille, où pour tout bruit, Aux branches on croyait ouïr monter la sève.

Je ne sais plus son nom. De ses traits effacés Je ne vois que les yeux, sa couleur rose et blonde.

Or, nous penchions, au bord de l’un des grands fossés, Nos deux fronts ingénus que reproduisait l’onde; Tandis qu’à l’autre rive où l’herbe haute abonde,

Nous regardions un nid, les bras entrelacés.

LES CHAMPS ET LA MER

Un nid si près de l’eau, n’était-ce pas étrange?

— La mère, l’œil sur nous, par instants tressaillait. Était-ce une alouette ou bien une mésange?

Or la naïve enfant tout bas s’émerveillait :

Dans l’herbe elle avait pris l’incarnat d’un œillet; Comme elle avait couru, j’entendais son cœur d’ange.

Ah ! ce temps fortuné d’innocence est bien loin 1 En sondant les secrets du grand sphinx, la Nature, On brise la statue, on trouve l’armature.

L’esprit cherche et fait bien ; mais, libre de tout soin, Heureux le jeune cœur naïf et sans culture,

Qui s’ouvre au grand soleil, sous le ciel, sur le foin !

Quand Dieu me rendra-t-il l’adorable mystère Des crépuscules bruns inondant le jardin?

La salamandre obscure errait sur le chemin,

La fleur rouge était noire et la bleue encor claire, La lune sur le mur ébauchait un lutin,

Les vers luisants semaient des étoiles à terre.

Et les chauves-souris au ciel traçaient des ronds ; Et vibraient, dans les airs parfumés et limpides, Les nuages volants et roux des moucherons:

Et frissonnait le frêne au vol des cantharides, Tandis que bruissaient les papillons rapides,

Ces amants de la nuit, les sphinx des liserons.

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