VIII. — AU MÊME
Monsieur,
On me vient de rendre votre lettre du premier de ce mois. Vous voulez que je la doive à la fortune, et moi je la veux devoir à celui qui me l'a écrite. Vous êtes mon ami, elle est mon ennemie : jugez auquel des deux j'aime mieux avoir affaire. Il y a trop longtemps qu'elle et moi somme* mal ensemble pour me soucier d'y être bien à l'avenir. Je sais i \ue son pouvoir est aussi grand qu'il fut jamais, et que sa volonté n'est pas meilleure; mais pour le peu de temps qu'il me reste à vivre, que saurois-je craindre ni d'elle ni de personne? Qui m ; voudra nuire, qu'il se hâte; sinon il y a de l'apparence qu'il ne me trouvera pas au logis. Ce langage-là vous semblera peut-être bien hardi ; mais tel qu'il est, il est pris dans le sens commun, contre lequel, la religion à part, vous savez qu'il n'y a orateur au monde qui me pût rien persuader. Vous' m'obligez de me prier de vous aller voir; et si mes affaires m'en donnoient le loisir, je vous jure que je le ferois plus volontiers que vous ne le sauriez désirer. Mais les melons dont vous me faites fête, quelque bons qu'ils soient, ne valent pas ceux de l'épargne. J'ai le courage d'un philosophe pour les choses superflues; pour les nécessaires, je n'ai autre sentiment que d'un crocheteur. Il est aisé de se passer de confitures; mais
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comme elles doivent, et que mon absence diminueroit encore le peu de soin que ma présence fait avoir de moi, je suis résolu de ne bouger d'ici que je n'aie porté mon affaire à son dernier point. Si, après cela, il me reste encore quelques jours de cette automne, je les vous donnerai de très-bon cœur. Pour l'hiver, je suis d'avis que nous le passions à Paris. C'est un lieu où toutes choses me rient. Mon quartier, ma rue, ma chambre, mon voisinage, m'y appellent, et m'y proposent un repos que je ne pense point trouver ailleurs. Quand j'étois jeune, le goût de la jeunesse m'y eût ramené; mais à d'autres saisons, d'autres pensées. Ce n'est plus à un homme de mon âge à chercher les plaisirs; quand il les chercheroit, il ne les trouveroit pas : il lui doit suffire de n'être point dans les incommodités. Je finirois ici, mais je sais bien que vous ne serez point marri que je vous conte des nouvelles, sinon pour autre chose, au moins pour vous donner de quoi entretenir la petite noblesse qui vous viendra visiter. Ce que je sais, je le puise en la cour en ovale, où la source n'est pas trop claire; mais je vous dirai peu de choses dont je n'aie eu la confirmation au cabinet. La Valteline est toujours nôtre. C'est, à ce que l'on dit, la seule occasion de la venue de M. le légat ; mais ses propositions ne plaisent pas ; elles sont trouvées trop partiales. Nous avons eu de ses bénédictions, je ne sais s'il aura des nôtres. Les Espagnols sont toujours devant Verrue. C'est un lieu, à ce que disent ceux qui l'ont vu, qui vaut un peu mieux que Chaillot, mais qui n'a garde d'être si bon que Lagny. Cependant, jusqucs à cette heure, le duc de Feria s'y est morfondu, en dépit même de la canicule. M. le maréchal de Créqui s'est logé entre les assiégés et les assiégeants, où, selon sa coutume, son jugement et son courage font des merveilles. Si vous demandez le succès que j'en attends, je crois que les Espagnols auront vu les clochers et les cheminées de cette bicoque; mais pour les rues, il faudra qu'ils s'en rapportent à ce que la carte leur en apprendra. Je conseille à ces pauvres gens que, s'ils prétendoient à la monarchie universelle, comme on leur veut faire accroire, ou qu'ils aillent
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grand Pan est mort. A cette heure, grâces à l'ange protecteur de Ja France, il est hors de péril, et les gens de bien hors de crainte. Il s'en est allé chercher quelque repos en sa maison de Limours. De là il faisoit compte d'aller à Forges prendre des eaux. Mais, soit qu'il ait estimé n'en avoir plus de besoin, soit que, comme il est tout généreux et tout né à la gloire, il ait voulu, aux dépens même de sa santé, demeurer en un lieu où il pût continuer à Leurs Majestés l'assiduité de son service, il a rompu son voyage. Vous savez que mon humeur n'est ni de flatter ni de mentir; mais je vous jure qu'il y a en cet homme quelque chose qui excède l'humanité, et que, si notre vaisseau doit jamais vaincre les tempêtes, ce sera tandis que cette glorieuse main en tiendra le gouvernail. Les autres pilotes me diminuent la peur, celui-ci me la fait ignorer. La sainte vie du roi lui attire toutes sortes de bonnes fortunes; mais, à mon gré, la plus visible et la plus éminente est celle d'avoir en ses affaires l'assistance de cet incomparable prélat. Jusques ici, quand il nous a fallu bâtir de neu/, ou réparer quelque ruine, le plâtre seul a été mis en œuvre : aujourd'hui nous ne voyons plus employer que du marbre ; et, comme les conseils sont judicieux et fidèles, les exécutions sont diligentes et magnanimes. Vous direz que, l'honorant comme je fais, je devrois lui en avoir donné quelque témoignage par mes écrits. Il est vrai; mais vous savez aussi bien que moi qu'un esprit troublé n'est capable de rien faire qui soit net. Toutes offrandes ne sont pas propres à un autel de la grandeur du sien. J'ai quelques petites affaires d'où il faut que je sorte devant que d'entreprendre ce que je lui prépare. Jusques à ce que cela soit, j'aime mieux m'en taire que de dire chose qui soit indigne de lui et de moi. C'a toujours été mon avis, qu'on ne sauroit trop penser à ce qu'on ne sauroit assez bien faire. Adieu, monsieur. Je suis votre serviteur très-humble et très-affectionné.
A Fontaine-Bleau, le 10 de septembre 1625,