‹ Œuvres poétiquesChapitre 54 sur 168 · TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE

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U n'y a rien de plus célèbre dans les poètes que le sacrifice d'Iphigénie; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns , comme Eschyle dans ^gamemnon, Sophocle dans Electre, et, après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et qu'elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livre :

« Aulide quo pacto Triviaï vii^ini$ arain « Iphianassaï turparunt sanguine fœdè « Ductores Danaûm , etc. » »

Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon , son mari, qui vient d'expirer, ren-

« « Comment les chefs des Grecs , rassemblés dans ulAulide, souillèrent honteusement l'autel de Diane du « sang d'Iphigénie. »

contrera dans les enfers Iphigénîe, sa fille, qu'il

a autrefois immolée.

D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse , l'avoit enlevée et portée dans la Tauride, au moment qu'on l'alloit sacrifier, et que la déesse avoit fait trouver en sa place ou une biche , ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable , et Ovide l'a mise au nombre des métamorphoses.

Il y a une troisième opinion , qui n'est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stésichorus, l'un des plus fameux et des plus anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il étoit bien vrai qu'une pilncesse de ce nom avoit été sacrifiée , mais que cette Iphigénie étoit une fille qu'Hélène avoit eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avoit osé avouer pour sa fille, parcequ'ellc n'osoit déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias (Connt/i., p. i a 5) rapporte et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce sentiment; et il ajoute que c'étoit la créance commune de tout le pays d'Argos.

Homère enfin , le père des poëtes , a si peu prétendu qulphigénie, fille d'Agamemnon, eût été on sacrifiée en Aulide , ou transportée dans la Scy thie , que , dans le neuvième livre de Tlliade , c'est-à-dire près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie , Agamemnon fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée à Mycène, dans sa maison.

J'ai rapporté tous ces avis si différents, et sur-tout le passage de Pausanias , parceque c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Ériphile , sans lequel je n'aurois jamais osé entreprendre cette tragédie. Quelle apparence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il falloit représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine , et par une métamorphose , qui pouvoit bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui seroit trop absurde et trop incroyable parmi nous?

Je puis dire donc que j'ai été très heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie

loo PRÉFACE,

que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui , tombant dans le malheur où cette amante jalouse vouloit précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie , sans être pourtant tout-à-fait indigne de compassion. Ainsi le dénouement de la pièce est tiré du fond même de la pièce ; et il ne faut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie , et en la sauvant par une autre voie que par un miracle qu'il n'auroit pu souffrir, parcequ'il ne le sauroit jamais croire.

Le voyage d'Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maître , et d'où il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide, n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide, poëte très connu parmi les anciens, et dont Virgile (Egl. x) et Quintilien (Instit., lib. x) font une mention honorable, parloit de ce voyage de Lesbos. U disoit dans un de ses poëmes, au rapport de Parthénius, qu'Achille a voit fait la conquête de cette tle avant que de joindre l'armée des Grecs ,

PRÉFACE. loi

et qu'il y avoit même trouvé une princesse qui s'étoit éprise d'amour pour lui.

Voilà les principales choses en quoi je me suis un peu éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je' me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie; et je l'avoue d'autant plus volontiers , que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir , par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étoient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes; mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poètes , Euripide étoit extrêmement tragique , TfoLytKet'ra'roç f c'est-à-dire qu'il savoit merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je m'étonne, après cela» que des modernes aient témoigné depuis tant de dégoût pour ce grand poëte , dans le jugement qu'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point ici de VAlceste; mais en vérité j'ai trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire , et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces messieurs : je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parcequ'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condanmé. J'ai choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections , car ils la répètent à chaque page , et ils ne soupçonnent pas seulement que l'on puisse répliquer.

Il y a dans Y Alceste d'Euripide , une scène merveilleuse , où Alceste, qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari \e& derniers adieux. Adméte , tout en larmes , la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a l'image de la mort devant les yeux, lui parle ainsi :

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Je vois déjà la rame et la barqn^ fistale ; J'entends le vieux nocher sur la rive infernale. Impatient , il crie : « On t'attend ici-bas ; « Tout est prêt , descends , viens , ne me retarde pas. »

J'aurois souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original; mais au moins en voilà le sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus : il leur est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Euripide, où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin à côté de ces vers un M., qui signifie que c'est Alceste qui parle; et à côté des vers suivants un Jd,, qui signifie que c'est Adméte qui répond. Là-dessus, il leur est venu dans l'esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d'Adméte les paroles qu Alceste dit à Adméte, et celles quelle se fait dire par Caron. Ainsi ils supposent qu Adméte, quoiqu'il soit en parfaite santé , pense voir déjà Caron qui le vient -prendre; et au lieu que, dans ce passage d'Euripide, Caron, impatient, presse Alceste de le venir trouver, selon ces messieurs , c'est Adméte effrayé qui est l'impatient, et qui presse Aleeste d'expirer, de peur que Caron ne le prenne. //

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l'exhorte, ce sont leurs termes , à avoir courage, à ne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce ; il interrompt les adieux dAlceste pour lui dire de se dépêcher de mourir. Peu s'en faut, à les entendre, qu'il ne la fasse mourir lui-même. Ce sentiment leur a paru fort vilain , et ils ont raison : il n'y a personne qui n'en fût très scandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer à Euripide ? En vérité , quand toutes les autres éditions où cet Al. n'a point été oublié ne donneroient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompés , la suite de ces quatre vers , et tous les discours qu'Adméte tient dans la même scène, étoient plus que suftbants pour les empêcher de tomber dans une erreur si déraisonnable : car Adméte, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie : « Que toutes les morts ensemble « lui seroient moins cruelles que de la voir dans M l'état où il la voit. Il la conjure de l'entraîner » avec elle; il ne peut plus vivre si elle meurt; « il vit en elle , il ne respire que pour elle. » .

Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux surannés d' Adméte et d' Alceste ;

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que l'un est un vieux mari, et l'autre une princesse déjà sur Cage, Euripide a pris soin de leur répondre en un seul vers , où il fait dire par le chœur qu'Alceste, toute jeune, et dans la première fleur de son âge , expire pour son jeune ëpoux.

Ils reprochent encore à Alceste qu elle a deux grands enfants à marier. Comment n'ont-ils point lu le contraire en cent endroits , et sur-tout dans ce beau récit où l'on dépeint Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants qui la tirent, en pleurant, par la robe, et quelle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser ?

Tout le reste de leurs critiques est à-peu-près de la force de celles-ci. Mais je crois qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritoit au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avoient envie de le condamner; ils dévoient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « Il faut être extrêmement dr- « cottspect et très retenu à prononcer sur les « ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il

io6 PRÉFACE.

•I ne nous arrive, comme à plusieurs, de con- « damner ce que nous n'entendons pas ; et s'il « faut tomber dans quelque excès, encore vaut-il ■ mieux pécher en admirant tout dans lenrs « écrits , qu'en y blâmant beaucoup de choses. » — « Modeste tamen et circumspecto judicio de « tantis viris pronuntiandum est, ne, quod ple- « risque accidit, damnent quse non intelligunt. m Ac si necesse est in alteram errare partem , omm nia eorum legentibus placere quàm multa dis- « plicere maluerim * . »

' Inst. Oratoe, lib. X , cap. i.

PERSONNAGES

AGAMEMNON

ACHILLE

ULYSSE

CLYTEMNESTRE , femme d'Agamemnon.

IPfflGÉNIE , fille d'Agamemnon.

ÉRIPHILE , fille d'Hélène et de Thésée.

ARCAS, )

EURYBATE | «^o^^^^l^^^ *^ Agamemnon.

iEGINE , femme de la suite de Clytemnestre.

DORIS , confidente d'ÉriphUe.

GARDES

La scène est en Anlide , dans la tente d'Agamemnon.

IPHIGÉNIE

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