‹ Œuvres poétiquesChapitre 17 sur 28 · SONNET VI · texte numérisé non relu

SONNET VI

EST-IL rien plus fascheux aux amans véritables Que de les estimer pleins d'infidélité ? L'absence , la rigueur et Tinegalité, Par le temps et l'amour, se rendent supportables.

Mais que les innocens soient tenus pour coulpables. Et qu'vn cœur tout espris d'vne seule beauté Soit blasmé d'inconstance et si loing reietté, Ce sont maux que pour moy ie tien incomparables.

Maistresse, dont l'esprit est adoré du mien , Vous estes mon seul mal et mon vnique bien -, Mais n'ayant qu'en vos yeux le cœur et la pensée.

Faictes que cet amour ne soit point mesprisé , Et que si la bonté n'est point récompensée , Au moins que l'innocent ne soit point accusé.

SONNET Vil.

LoiNG de ce bel esprit que i"ai tant recerché, le consacre à luy seul les pensers fauorabies, Qui ne peuuent m'oster ces liens misérables De la Cour d'vn grand Prince, où ie suis attaché.

laniais d'ennuys si grands vn cœur ne fust touché, le cognoy des beautez à mes yeux adorables, Et recognoy des loix que l'on tient honorables, Par qui l'heur d'en ioûyr m'est tousiours empesché.

Quand pourrons-nous, mon cœur, pleins de libres pensées, Nous vang^r à loisir des contrainctes passées. Et de toute la Cour le regret bannissant,

Faire gouster sans fin à nos âmes esprises , Par de chastes désirs tant de leçons apprises. D'entretiens vertueux nos esprits nourrissant.

SONNET VIIT.

LES sanglots embrasez qu'à tout moment il tire , loignant à ses propos tousiours quelque serment, Font que mille beautez pensent certainement Qu'il n'est rien icy-bas égal à son martyre.

Par feintes passions pour toutes il souspire ^ Telle croit que ses yeux luy donnent du tourment, Qui , le tenant bien pris, ne le tient nullement Et dont le plus souuent il ne fait que se rire.

Il couure son amour de tant de fictions Que le peuple a pensé que ses affections Estoient en vn endroit estant en autre place.

Aux plus grands de la Cour il ne descouure rien ; lamais son amitié ne se lit en sa face , Et ses mots sont mourans quand il se porte bien.

SONMET IX

AVECQVES mon amour naist l'amour de changer, l'en ayme vne au matin; l'autre au soir me possède. Premier qu'auoir le mal, ie cerche le remède, N'attendant estre pris pour me des-engager.

Sous vn espoir trop long ie ne puis m'affliger -, Quand vne fait la braue, vne autre luy succède ; Et n'ayme plus long-temps la belle que la laide : Car dessous telles loix ie ne veux me ranger.

Si i'ay moins de faueur, i'ay moins de frénésie ; Chassant la passion hors de ma fantaisie, A deux, en mesme iour, ie m'offre et dis adieu.

Mettant en diuers lieux l'heur de mes espérances , le fay peu d'amitiez et bien des cognoissances -, Et me treuuant partout ie ne suis en nul lieu.

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