‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 48 sur 173 · Édition de · texte numérisé non relu

Édition de

Qu'eu des vers tout trempés d'une amoureuse ivresse

Versait du sage roi la langue enchanteresse ;

Un peu de ces discours grands, profonds comme toi,

Paroles de délice ou paroles d'effroi

Aux lèvres de Milton incessamment écloses,

Grand aveugle dont l'àme a su voir tant de choses ' !

Le soleil avait fait plus de la moitié de son cours, et le jeune Joachim se préparait à sortir de Babylone. Tous les enfants de Juda, ses frères, l'attendaient, répandus sur les chemins, pour le combler de bénédictions. Il allait au golfe Persique apprendre le sort d'un vaisseau chargé des trésors d'Ophir; non qu'avide d'entasser de nouvelles richesses... ; mais il soulageait la captivité de ses frères..., et ses vertus leur faisaient espérer que le ciel les ferait retourner dans leur patrie, au bord du Jourdain. La fille d'Helcias, la belle Suzanne, son épouse, ne peut s'arracher de ses bras.

Leurs adieux, leurs aimables discours. Il lui promet de revenir sous peu de jours. (Sans oublier de parler déjà de la fille du frère mort de Suzanne, qui la nommera sa sœur, enfant de dix ans qui doit faire un rôle charmant dans cet ouvrage.) Joachim part. Tous ses esclaves, tous les Hébreux lui souhaitent un heureux voyage et un prompt retour. Ils le voient partir avec peine. Deux seulement s'en réjouissent : ce sont deux vieillards pervers et méchants, juges du peuple et hypocrites de vertu. Leurs anges, qui sont du nombre des anges que le Fils de Dieu précipita dans les enfers, lorsque... (imiter Milton) , ont fait parvenir à Joachim de fausses alarmes, pour l'écarter et servir les desseins des impudiques vieillards. L'un est un tel, l'autre est un tel. La chaste et vertueuse beauté a allumé dans leurs cœurs une incestueuse flamme. Le bonheur d'un couple de gens de bien a produit sur eux

1. M. de Latouche a relevé (dans la Vallée aux loups, p. 242) cette note d'André Chénier sur Milton : « Homme sublime qui a des taches comme le soleil. >

l'effet qu'il produit toujours sur des méchants : l'envie et la rage de le troubler. Dès longtemps ils en cherchent les moyens. Jadis, à l'insu l'un de l'autre, ils enfantaient les mêmes projets. Depuis, les deux méchants se sont reconnus, et ils méditent ensemble leurs coupables desseins. Sous le voile de l'amitié, ils se sont insinués chez Joachira. Ils le louent, ils lui demandent ses conseils pour juger le peuple. Ainsi, chaque jour, ils repaissent leurs infâmes l'egards de la vue de sa belle épouse, dont l'âme, pure comme le ciel, leur savait gré de leur tendresse pour son époux. Elle les reçoit avec un sourire, et ne soupçonne pas que ses yeux puissent leur inspirer le crime.

Comparer Suzanne à cet animal couvert d'une fourrure blanche que les chasseurs poussent vers quelque marais fangeux... Alors il recule... et se laisse prendre et tuer plutôt que d'y entrer et de ternir sa robe blanche et pure.

et quaud la nuit tranquille

Commençait de s'asseoir sur les tours de la ville, Tous les deux, se glissant par des chemins divers, Retournent vers ce toit où leur âme est aux fers. Au seuil de Joachim ils arrivent ensemble, Se rencontrent. Chacun veut fuir, recule, tremble, Craint les regards de l'autre, inquiet, incertain, Confus de sou silence. Et Manassès enfin : « Mais, Séphar, je croyais qu'au sein de ta famille Tu pressais dans tes bras et ta femme et ta fille. J'attendais peu qu'ici, pour ne te rien celer... — Toi-même, dit Séphar, qui peut t'y rappeler ? Joachim est absent, tu le sais... Dans ton âme. Peut-être pensais-tu que l'amour de sa femme L'a déjà, malgré lui... — Non, non, dit Manassès,

iO« POEMES

Pour ua plus long séjour j'ai vu tous ses apprêts.

Je venais... Sur ce seuil c'est lui qui me rappelle.

Il se peut que déjà quelque esclave fidèle

Soit venu. » Mais Séphar sourit et l'interrompt,

Et d'un regard perçant, et secouant le front :

« Va, je sais quel projet t'amène et te tourmente ;

Joachim est absent, mais Suzanne est présente,

Suzanne!... Manassès, tu l'aimes, je le vol.

Mais j'ai des yeux aussi ; je l'aime comme toi.

— Oui, tu dis vrai, Séphar; oui, je l'aime. Et je doute

Que pour toi contre moi... — Tiens, Manassès, écoute:

Nous régnons sur le peuple unis jusqu'aujourd'hui ;

C'est par là, tu le sais, que nous régnons sur lui.

Tu me hais, je te hais. Si tu veux me détruire,

Tu le peux. Si je veux, je puis aussi te nuire.

Iteis, ennemis secrets ou sincères amis,

Toujours même intérêt nous force d'être unis.

Les attraits d'une femme ont fasciné ta vue :

A ses attraits aussi mon âme s'est émue.

Nous sommes vieux tous deux ; mais quel œil peut lavoir

Sans pétiller d'amour, de jeunesse, d'espoir?

No soyons point jaloux. Faut-il qu'un de nous pleure?

Pour qu'elle soit à l'un, faut-il que l'autre meure

Quand j'aurai de ma soif dans ses embrassements

Rassasié les feux et les emportements,

Envîrai-je qu'un autre, altéré de ma proie.

Aille aussi dans ses bras chercher la même joie?

Va, lu peux sur sa bouche éteindre tes ardeurs ;

J'y peux de mon amour épuiser les fureurs.

Sans qu'elle ait rien perdu de sa beauté suprême.

Nous la retrouverons tout entière la même.

Aidons-uous : ce trésor peut suffire à tous deux ; Elle possède assez pour faire deux heureux. »

Il dit, et sur les plis de leurs sombres visacres Éclate un noir sourire. « Oui, Sephar, soyons sages, Dit Manassès. Aimons, ne soyons point amis ; Et, pour tromper toujours, soyons toujours unis. Laissons à l'inquiète et vaine adolescence De ses amours jaloux l'enfantine imprudence. Viens; au sortir du temple oii ces temps malheureux Attirent plus souvent les timides Hébreux, Nous irons concerter chez moi, dans le mystère. Les moyens de séduire et de nous satistaire. »

Cependant on va au temple. Un jeune prophète éloquent, âgé de quatoi'ze ans (Daniel) y explique la loi. Il s'est rendu déjà célèbre par sa liberté avec les rois et... Tout le peuple accourt. . . Suzanne avec toute sa maison et sa jeune sœur, . . Description de sa démarche et de sa contenance. Tout le peuple la respecte, l'admire en la regardant marcher, et ils se disent l'un à l'autre : « Certes, il n'y avait que Joachim qui méritât cette femme. Et sans cette femme, il n'y avait point d'épouse pour Joachim; » et ils bénissent les cheveux blancs du bon Helcias, qui pleure de joie en regardant sa fille. Le jeune prophète chante ainsi : « sur la captivité des Juifs..., description; et sur ce que l'iniquité des hypocrites a été cause... -> (Imiter Milton et les livres juifs). Suzanne rentre chez elle...; elle se couche..., et, dans l'absence de son mari,' on dresse à côté d'elle un Ht pour sa jeune sœur... Son sommeil est troublé. . . Description. . . Elle se réveille. . . ; elle s'écrie : « Dieu ! quelles agitations inquiètes ! pourtant je suis sans remords. Le crime, si le crime existe, est étranger à mon cœur.;. » Son discours réveille sa jeune sœur qui dormait à côté d'elle... Description de son doux et aimable som-

no POËMES

meil... Son discours touchant et enfantin... « Si elle esS malade ...» (en tutoyant comme dans tout l'ouvrage). Suzanne répond... Elle ne peut se rendormir...; elle appelle son esclave chérie, qui se nomme... Elle lui fait part de ses insomnies ; elle veut descendre dans ses jardins.

Description délicieuse des jardins, la nuit... Les anges bienfaisants y voltigent : c'est l'air frais. . . Les mauvais anges, sous de vilaines formes, serpents, autres... Là, Suzanne se promène avec ses esclaves. Elles s'asseyent et chantent alternativemefnt (imiter le Cantique des Cantiques). Au matin, elle se recouche. Là, on peut mettre l'ange de Suzanne et les autres bons anges chantant un court cantique à l'aurore. Celui de Suzanne va trouver celui de la jeune sœur ; et, l'appelant mon frère... Ils auront entendu les deux mauvais anges des vieillards se féliciter de ce que Suzanne va soutîrir; ils s'avancent vers le trône de Dieu pour lire dans sa volonté ; mais ils le voient toujours jeter des yeux de bonté sur elle... — Les vieillards viennent le matin; ils entrent sans être vus, en se glissant... Ils se promènent longtemps dans les jardins en rêvant, à leurs projets, incertains, inquiets. Mais, disentils, elle sourit quand nous arrivons...; et puis, toutes les femmes sont séduites, pourvu qu'on les flatte... Ils passent là tout le jour...

CHANT m

Le soir, comme dans l'Ecriture, elle vient se baigner.. . Elle renvoie une esclave... « Va, laisse-moi ici chanter à Dieu... » L'esclave obéit...

Et s'éloigne. — A loisir les infâmes vieillards S'enivrent quelque temps d'impudiques regards. Ils atlendent qu'au ciel la belle vertueuse

OfTre les doux transports de son âme pieuse;

Qu'elle rêve à l'époux cher à son souvenir,

Que son esclave enfin n'ait plus à revenir :

Puis, comme deux serpents à l'haleine empestée.

Quittant les noirs détours d'une rive infectée.

Fondent sur un enfant qui dort au fond d'un bois.

Ainsi de leur retraite ils sortent à la fois,

Et sur elle avançant leur main vile et profane :

a Viens, sois à nous, ô belle, ô charmante Suzanne!

Viens, nul mortel ne sait qu'en ce lieu écarté

Nous avons... » A ce bruit, l'innocente beauté

Rougit, tremble, pâlit, se retourne, s'étonne.

Se courbe, au fond de l'eau se plonge, s'environne.

Et mourante, ses bras contre son sein pressés,

Et ses yeux, et ses cris vers le ciel élancés :

«Dieu, grand Dieu! sauve-moi; grand Dieu! Dieusecourable!

Couvre-moi d'un rempart, d'un voile impénétrable;

Tonne, ouvre-moi la terre, ouvre-moi les enfers,

Cache-moi dans ton sein. Sur eux, sur ces pervers

Jette l'aveuglement, la nuit, la nuit subite

Dont tu frappas jadis une ville maudite.

Dieu ! grand Dieu!...» Les vieillards, inquiets, frémissan's,

Lui murmurent tout bas vingt discours menaçants.

Ils iront; des jardins ils ouvriront la porte;

Ils sauront appeler une nombreuse escorte ;

Ils diront qu'en ce lieu, conduits par des hasards,

Suzanne dans le crime a frappé leurs regards.

«■ Oui, crains notre vengeance; obéis, tais-toi, cède. »

Mais sans les écouter : «Grand Dieu! viens à mon aide.

Dieu juste, anges du ciel, criait-elle toujours,

Joachim! Joachim! oh! viens à mon secours! »

Son esclave fidèle vole... ; mais ua des vieillards avait déjà ouvert la porte, il était revenu, et tous deux... « Nous venions nous informer de Joachim...; nous t'avons trouvée dans les bras d'un jeune homme... La loi !... 0 malheureux Joachim ! » Ils partent... La belle accusée baisse la télé et ne verse point de larmes... Son esclave, anéantie, sans voix, s'approche pour la soutenir... « Eh quoi ! veux-tu encore me rendre ce service à moi, malheureuse accusée, surprise dans le crime?... » Ici les larmes, les sanglots... « Non, non ! fille d'Helcias, dit l'esclave, non, tu n'es point coupable... » Elles marchent... La jeune sœur, qui les voit arriver, l'une laissant tomber quelques larmes, l'autre noyée de pleurs, pleure aussi et s'informe... Suzanne se renferme... Sun esclave lui lit, dans le volume sacré, Joseph vendu et devenu grand, Moise sauvé des eaux, et d'autres exemples qu'elle écoute en silence, les yeux au cieL..

Page 1