‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 50 sur 173 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

On vient la chercher... Elle marche au supplice..., la tête penchée sur son sein; pâle, mais tranquille comme l'innocence. Ses esclaves, sa sœur, son père... Les vieillards lui lancent des regards de vile méchanceté satisfaite... Mais Joachim a trouvé ses richesses ; il revient avec des chameaux chargés de trésors... Les présents qu'il destine à sa. femme... Il arrive... Il voit une grande foule... Le premier qu'il interroge voudrait pouvoir lui taire : « Joachim 1 une épouse, une épouse adultère 1 » Joachim l'éloigné. « Malheureuse, dit-il, sans doute, son époux ne l'aura pas aimée, ne lui aura pas été fidèle, comme Joachim à sa belle Suzanne... Peut-être un autre époux aurait eu en elle une autre Suzanne... » Il approche... Il voit la belle, innocente... ; il tombe à terre demi-mort, en s'écriant : « Ah! malheureux !...« On l'emporte. Elle le suit des yeux en disant: « Toi, Joachim, aussi, tu me juges coupable? — Non, dit sa jeune sœur, non, peuple ; on vous abuse... Ce sont ces vieillards eux-mêmes qui ont voulu la séduire. » Ils l'interrompent : « Peuple, nous vous l'avons déjà dit... Nous sommes entrés dans la maison de Joachim... — Pour nous informer de lui, ajoute le second vieillard. — Nous

avons trouvé son épouse avec un jeune homme, reprend le premier. — Dans ses bras, ajoute le second. — Il nous a échappé, malgré nos efforts, dit le premier. — Des vieillards, reprend le second, ne peuvent lutter contre un jeune homme, ni vouloir séduire une femme... Suzanne est adultère! et la loi que le Seigneur a donnée à Moïse sur l'ardent sommet du Sinaï... 0 Joachim ! tu méritais une autre épouse!...» A ces mots, l'innocente condamnée tourna la tète vers les vieillards et les regarda. Ils voulurent fixer leurs yeux sur elle ; mais ils ne le purent. Ils détournèrent la tète l'un vers l'autre, de peur que le regard divin de cette chaste accusée n'arrachât leur àme de ses ténèbres, et ne la forçât à paraître sur leur visage... Le peuple environnait la jeune sœur... Les uns auraient voulu douter...; les autres admiraient le bon naturel de cette enfant... ; d'autres, de la basse populace, disent que c'est signe qu'elle a un penchant à suivre l'exemple de Suzanne...; les autres s'indignaient qu'un si beau visage cachât un cœur vicieux...

Mais les hommes se plamdraient si le crime opprimait toujours l'innocence. L'Eternel était content de l'épreuve. Il appela l'ange tout de feu qui anime les prophètes. « Va, lui dit-il, trouver le jeune Daniel, et révèle-lui la vérité. Qu'il parle et qu'il punisse. » Le jeune Daniel, mêlé dans la foule du peuple, s'était levé sur ses pieds pour voir la condamnée. « Non, s'était-il dit à lui même, cette physionomie n'est point ceUe d'une femme coupable...» Il s'était élancé hors de la foule en criant : « Peuple, je suis innocent du meurtre que vous allez commettre. » Tout à coup l'esprit divin descendit sur lui, éclaira ses yeux, le fit lire dans les âmes, à travers le voile de chair et d'os qui les couvre. Il vit avec ravissement l'état de pureté de l'àme de Suzanne. Il frémit en voyant celle des vieillards, noire d'imposture et de vices, semblable au lac Asphaltite. « Arrêtez, arrêtez ! s'écrie-t-il, insensés que vous êtes ! . . .

POÈMES Wi

vous êtes dupes de scélérats !... Suzanne est ianocentel...

— Suzanne est innocente ! cria le peuple avec transport. Vive le jeune prophète qui venge la vertu opiirimée !.:. » Ils s'assemblent... « Enfant prophète de Dieu, dit le peuple, interroge-les toi-même... » Il se lève... « Qu'on les sépare... Eh bien! toi... race méchante et maudite, disnous sous quel arbre?... — Sous un chêne... — Sous un chêne ! Va ! fuis ! ton mensonge exécrable demeure suspendu sur ta tète coupable. Voilà comment vous jugiez le peuple ! Qu'on fasse entrer l'autre. — Eh bien ! scélérat ! dis-nous sous quel arbre!... — Jeune enfant, quel es-tu? que veux-tu? quel droit as-tu d'interroger les vieillards?...

— Parle, parle, imposteur. Ce n'est point moi qui t'interroge ; c'est tout le peuple ; c'est Dieu qui tient le glaive tout prêt... Tremble, ton heure vient. Réponds, dis sous quel ombrage!... — Réponds, s'écrie le peuple... » Il se déconcerte un instant ; mais il se relève, essaye au calme son front dur et pervers. Il rassure sa voix, il commence, il s'arrête : « Un sycomore épais... — Vengeance sur ta tête, vil imposteur ! voilà comment vous jugiez le peuple!... La beauté vous séduisait!... »

On les lapide, et le peuple en triomphe ramène à Joachim son épouse, qui, donnant la main à sa jeune sœur, l'aborde avec un sourire.

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