‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 210 sur 232 · LXXIV · texte numérisé non relu

LXXIV

Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade;

Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché

Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.

D'un mutuel amour combien doux est l'eaipire!

Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire.

Deux cœurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour

N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour 1

Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères,

Ont fui le repentir et les larmes amères.

0 poètes amants! conseillers dangereux,

Qui vantez la douceur des tourments amoureux.

Votre miel déguisait de funestes breuvages ;

Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages,

Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux.

Vous avez égaré mes crédules vaisseaux.

Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.

Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... (traduire^.) C'est moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices... et ma... et ma...

Ah ! tremble que ton âme à la sienne livrée Ne s'en puisse arracher sans être déchirée.

1. Éd. Gab. de Chénier. M. Becq de Fouquières croi', avec toute apparence de raison, que ces fragments auraient été insérés par le poète dans VArt d'aimer.

2. Les passages des poètes anciens relatifs à la mènic jilual.jo.

Même au sein du bouheur, toujours dans ton esprit Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit : Une femme est toujours inconstante et fragile, Et qui pense fixer leur caprice mobile, Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon, Ou graver sur les flots un durable sillon.

Mais, quelque soin jaloux et vigilant Dont ton amour ait vu sa poursuite éludée, Fuis d'employer jamais ces armes de Médée, Des herbes de Colchos ces philtres embrasés, Sous un sucre menteur ces poisons déguisés, Qui, lui soufflant un feu mécanique et rai)i(le. Offusquent sa raison d'un nuage perfide ; Victoire fausse et lâche, indigue et vil détour Que l'orgueil désavoue encor plus que l'amour ! Quelle gloire, en effet, quel plaisir, quand on aime. De tenir une b'elle absente d'elle-même. Qui, ne voyant plus rien, livre sans le savoir Un cœur que tyrannise un aveugle pouvoir ! N'est-ce pas avouer que ton mérite habile Craignait, pour se montrer, un œil libre et tiaiiquillc? Et que tu n'eus jamais cet aimable poison Qui sait si doucement enivrer la raison? Certes, quand une belle en mes bras s'abandonne, Je veux qu'elle reçoive un baiser que je doiuie; Que le sien y réponde, et, soumise à ma loi, Qu'elle soit elle-même et sente que c'est moi.

Ou ton projet sera la toile fugitive De cette Pénélope, assiégée et captive,

Qui, d'Ulysse, ea secret, implorant le retour, Va défaire la nuit son ouvrage du jour.

Seul dans la foi-èt, le solitaire est à moraliser... ceci et cela... tout à coup il entend un cheval accourir au galop; il regarde ; il aperçoit un visage charmant. Cheveux flottants, etc.. assise sur son cheval et tenant un pommeau de selle avec sa main. Il s'élance sur la route. Le coursier s'arrête. Le bel ange pâlit et bégaye, dit : — Étranger, hôte de la forêt, pardonne ; ne me fais point de mal. — Il se précipite vers elle ; il embrasse ses genoux. — Moi te faire du mal, bel ange! ne crains point; que la sérénité revienne sur ton front enfantin. Seul ici, je t'ai entendu venir. J'ai vu ton beau visage, ta jolie taille... Il s'interrompt. Il embrasse le coursier, il le baise. 0 heureux coursier! qui portes ce bel ange! Aies-en bien soin; sois bien doux, obéis à sa pensée; garde bien d'avoirun trot dur qui blesserait, qui meurtrirait ses membres délicats. Oh ! que ne suis-je aussi heureux que toi ! que n'est-ce moi qui porte une charge si belle ! Elle sourit alors, pressa son coursier et s'éloigna. Mais il la suivit et fut pour jamais son esclave. Car cette seule vue lui avait imposé un frein pour le guider au gré de la belle errante, et avait mis en de si belles mains les rênes de son cœur.

Jeune vierge à l'œil doux, à la voix douce et tendre Tu fuis, tu ne sais pas, tu ne veux point entendre Que de tes yeux charmants la grâce et la douceur Ont remis dans ta main les rênes de mon cœur.

Page 1