‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 52 sur 232 · Esquisse du morceau suivant · texte numérisé non relu

Esquisse du morceau suivant

Étranger, ce taureau qu'au sein des mers profondes D'uD pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Araphitrite ait porté. Il uage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides. Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.

L'art a rendu l'airain fluide et frémissant. On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant. Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même. Dans ses traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets. Sous ce front emprunté couvrant ses artifices. Brillant objet des vœux de toutes les génisses.

La vierge tyrienne, Europe, son amour.

Imprudente, le flatte : il la flatte à son tour; Et se fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur, Le taureau roi des dieux, l'humide ravisseur, A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.

AUTRE FRAGMENT SUR l'enlèvement d'europe

Telle éclate Vénus au milieu des trois sœurs.

Mais son sort n'était pas de n'aimer que les fleurs,

Et de garder toujours sa pudique ceinture.

Le roi des dieux l'a vue. Une active blessure

Le dévore, dompté sous l'arc insidieux

Du dieu qui peut dompter même le roi des dieux.

Mais, voulant la séduire, et de sa fière épouse,

Éviter, cependant, la colère jalouse,

ïl sut cacher le dieu sous le front d'un taureau

Non ressemblant à ceux qui, sous un lourd fardeau.

Rampent, traînant d'un char les axes difficiles.

Ou préparent la terre à des moissons fertiles.

Sur tout son corps s'étend un blond et pur éclat,

Une étoile d'argent sur son front délicat

Luit. D'amour, dans ses yeux, brille la flamme ardente ;

Un double ivoire enfin sur sa tête élégante

Se recourbe; la nuit tel est le beau croissant

Que Phœbé, dans les cieux, allume en renaissant.

Il va sur la prairie, et de frayeur atteinte

Nulle vierge ne fuit. Elles courent, sans crainle,

Vers l'animal paisible, et qui, plus que les fleurs,

De l'ambroisie au loin exhale les odeurs.

Il s'avance à pas lents trouver la jeune reine.

Sur ses pieds délicats sa langue se promène.

Europe, de sa bouclie, en le voyant si beau.

Vient essuyer l'écume, et baise le taureau.

Il mugit doucement; la flûte de Lydie

Chante une moins suave et tendre mélodie. Il s'incline à ses pieds; tient sur elle les yeux, Lui montre la beauté de son flanc spacieux. Soudain : a Venez, venez, ô mes chères compagnes, Dit-elle; de nos jeux égayons ces campagnes. Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir; Son large dos pourra toutes nous recevoir, Toutes nous emporter comme un vaste navire. C'est un esprit humain qui sans doute l'inspire. Nul autre ne s'est vu qui pût lui ressembler. Il lui manque une voix : il voudrait nous parler. » Elle dit et s'assied. La troupe à l'instant même Vient; mais, se relevant sous le fardeau qu'il aime, Le dieu fuit vers la mer. L'imprudente soudain Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main : Elles courent; mais lui, qui de loin les devance. Comme un léger dauphin dans les ondes s'élance. En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs. Les filles de Nérée autour des voyageurs Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère, Fraye, agile pilote, une voie à son frère; D'hy menée, auprès d'eux, les humides Tritons Sur leurs conques d'azur répètent les chansons. Sur le front du taureau la belle, palpitante. S'appuie, et l'autre main tient sa robe flottante Qu'à bonds impétueux souillerait l'eau des mers. Autour d'elle son voile épandu dans les airs, Comme le lin qui pousse une nef passagère. S'enfle, et sur son amant la soutient plus légère. Mais, dès que nul rivage, à son timide efi'roi, Nul mont ne s'otTrit plus, qu'elle n'eut devant soi

Rien qu'une mer immense et le ciel sur sa tète,

Promenaut autour d'elle une vue inquiète :

a Dieu taureau, quel es-tu? Parle, taureau trompeur,

Où me vas-tu porter? N'en as-tu point de peur,

De ces flots? Car ces flots aux poupes vagabondes

Cèdent; mais les troupeaux craignent les mers profondes.

Où sera la pâture et l'eau douce pour toi?

Es-tu dieu? mais des dieux que, ne suis-tu la loi?

La terre aux dauphins, l'onde aux taureaux est fermée;

Mais toi seul sur la terre et sur l'onde animée

Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers;

Et bientôt des oiseaux peut-être dans les airs

Iras-tu joindre aussi la volante famille.

0 palais de mon père ! ô malheureuse fille,

Qui, pour tenter sur l'onde un voyage nouveau,

Seule, errante, ai suivi ce perfide taureau!

Et toi, maître des flots, favorise ma route!

Mon invisible appui se montrera sans doute;

Sans doute ce n'est pas sans un pouvoir divin.

Que s'aplanit sous moi cet humide chemin. »

Elle dit. A ces mots, pour la tirer de peine.

Du (juadrupède amant sort une voix humaine :

a 0 vierge, ne crains point les fureurs de la mer;

Dané ce taureau nageur tu presses Jupiter.

Je me choisis en maître une forme, un visage;

Mon amour, ta beauté m'ont, sous ce corps sauvage.

Fait mesurer des flots cet empire inconstant.

La Crète, île fameuse, est le bord qui t'attend.

Il m'a nourri moi-même. Et là, ta destinée

Te promet de grands rois, fils de notre hymônée. »

Il dit; le bord parait. Les Heures, en ce lieu, Ont préparé son lit... Il se relève dieu, Détache la ceinture à la belle étrangère, Et la vierge en ses bras devient épouse et mère.

XY« LA JEUNE ÏARENTINn

Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés! Oiseaux chers à Téthys! doux alcyons, pleurez!

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine : Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée. Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée. Et l'or dont au festin ses bras seraient parés. Et pour ses blonds cheveux les parfums préparcs. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles L'enveloppe : étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine.

1. Édition 1819. Ce morceau avait paru, par les soins de Marie- Joseph Chénier, dans le Mercure du l^f germinal an IX (22 mars 1801). M. G. de Chéuier, dans son édition, a donné quelques rectifications dont nous tenons compte.

Téthys, les yeux cii pleurs, dans le creux d'un rocher Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L'élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes. Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

Œ Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée, Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée. L'or autour de tes bras n'a point serré de nœuds. Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux, v

XVP

CIIRVSÉ

IMITIÎ; mi PROPERCE '

Pourquoi, belle Chrysé, l'abandonnant aux voilos,

T'éloigncr de nos bords sur la foi des étoiles?

Dieux! je t'ai vue en songe; et, de terreur glacé.

J'ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé,

Ton corps flottant sur l'onde, et tes bras avec peine .

Cherchant à repousser la vague ionienne.

Les filles de Nérée ont volé près de toi.

Leur sein fut moins troublé de douleur et d'efl^roi,

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