SUR LA MORT D'UNE DAMOISELLE
LEVÉs-vous aux prières miennes, 0 saintes vierges Tespiennes, Et or' à ce triste tombeau
ODE XXXI l83
Accoures, immortel troupeau :
Debout, sortes des vertes ombres D'Helicon, pour voir les encombres, L'angoisse et le regret profond.
Que les destins souffrir nous font.
La beauté où les douces Grâces Choisirent leurs duisantes places, Lors que le dur tens les troublait :
La Nymphe qui vous resembloiî.
Du Ciel pour un miracle offerte, De soi et de nous a fct perte.
Las! si les Heliades sœurs.
Lamentant, fondirent en pleurs, De dures écorces étreintes, Regretant en vain par leurs pleintes Leur frère mal caut, attelant Le char tout l'univers brûlant, Au moins soient meslés en voz carmes Durs soupirs, compagnons des larmes, Et d'un cri étrange et peu beau Fendes cet avare tombeau.
Menant une pleinte si grande Que le Ciel mesmc vous entende.
Et moi, me rongeant jours et nuits.
Je verra avec mes ennuis Si mes angoisses inhumaines, Si mes aspres sanglots et peines, Et mes pleurs, pronts à le laver, Seront forts pour le soulever.
Prins-îu plaisir. Ciel, de parfaire Ce bel euvre, pour le défaire /" 0 terre mère, peus-tu bien, Perdant ton plus souverein bien, Ores tes gais atours reprendre i' Lafiere Parque a fet descendre (^Ah Dieu! en un moment si brief!) Dessous toi (ô creve-caeur grief!
0 dure Parque inexorable! ) ■ Tout ce qu'eut ce tens d'admirable.
De douceur, de grâce et beauté.
Et n'a peu fléchir sa bonté La rigueur d'une loi si dure; Mais le Ciel en priât tant de cure Qu'encores elle a le pouvoir, Maugré la mort, faire revoir Sa vertu survivante au monde.
Hé Dieu! quelle angoisse profonde!
Ah! quel regret perpétuel!
Voir choir sous un astre cruel La beauté des Dieux admirée!
Voir, helas ! devant la serée L'unique rose ainsi fanir!
Quiconque ici voudra venir, De pleurs bagne un tombeau si rare, Et, fut un du rock plus barbare Des froids Scytes, la connaissant, Qu'il aille partout annonçant Que ses cendres encore belles Furent l'honneur des Damoiselles.
Las! comme un bref lis qui fleurit,
La plus grande beauté périt.
Et de noz ans le tant court nombre
Derrief nous fuit ainsi qu'une ombre :
Car tout, en ce val terrien.
Semble un songe et est moins que rien,
Tant peu noz plaisirs i séjournent.
Les beaux soleils couchés retournent.
Plusieurs fois, leur course élevant
Au tour éternel, se suivant
Tousjours en leur splendeur semblable ;
Mais, si d'un coup inévitable
La Parque, en ses cruels effors,
Empoudrant ce terrestre corps.
Nous a notre lumière éteinte,
Ains qu'avoir la grand' borne atteinte
Que de terre on resortira,
l86 LIVRE SECOND
Longue nuit nous assopira.
Las! au monde rien n'est durable.
Puis donq' que le sort indontable N'a de noz plus beaux jours merci, Muses, mettes le pied ici, Et sur la nymphe ensevelie Jettes la rose frais-cueillie, Jettes voz plus beaux lauriers verds.
Lui gravant mémorables vers, Affin qu'ainsi le passant sache Quel thesor cette terre cache.