‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 16 sur 103 · LES CYGNES · texte numérisé non relu

LES CYGNES

« Vois ! tu trouves encor des amitiés sans nombre. Fuis, tu peux vivre encor ; fuis. Peut-être qu'ailleurs, Même chez les humains, il est des lieux meilleurs. Essaie au loin ton vol. Au fil des eaux limpides, Si tu veux t' élancer, viens, nous serons tes guides ; Et vers les îles d'or que tu vois en rêvant, Nous voguerons peut-être, ouvrant notre aile au vent. Si les flots te font peur, des terres non foulées Si ton pied doit tenter les monts et les vallées, Viens; au-dessus de toi les cygnes voleront; En lieu sûr pour dormir, la nuit, ils descendront ; Et sans doute, à la fin, du dieu qui nous attire Dans un grand lac d'argent nous verrons les yeux luir>

Loin de Babel où règne un colosse d'airain, Où je tournais la meule en un lieu souterrain, Du. maître armé du fouet j'ai bravé la poursuite. Les astres, les oiseaux guidèrent seuls ma fuite, Enfin la caravane, aux cent groupes divers, Qui de l'Euphrate au Nil va par les grands déserts, Dans la foule étrangère en tumulte campée, Me reçut une nuit, moi l'esclave échappée.

« Avant de parvenir au bord du fleuve-dieu, Nous marchâmes deux mois sur des sables en feu. Sur le Nil jaune et lent, parmi d'autres captives, Un marchand m'entraîna. Vingt jours, le long des rives, Aux efforts des rameurs rompant le cours de l'eau, Du côté du soleil monta notre vaisseau, Le soir nous entendions crier les crocodiles; Des temples, des palais s'élevaient dans les îles; L'obélisque montait sur une mer d'épis; Et les sphinx aux deux bords, prèsdu fleuve accroupis, Dressant contre nos yeux leur front impénétrable, Semblaient venir à nous sur leur base immuable.

La nature gardait le silence comme eux,

Et posait sur sa bouche un doigt mystérieux.

« Nous avions dépassé Memphis, les Pyramides; Le navire aborda, sur des plages arides, Près du grand labyrinthe, où les dieux desséchés Sont auprès des rois morts dans les ombres couchés. Les signes que les dieux veulent sur leurs esclaves Furent trouvés en moi. Des prêtres aux fronts graves, Revêtirent Psyché des mystiques habits.

Dans leur temple, c'est moi qui nourris les ibis ; Les animaux sacrés mangent dans mes corbeilles; Par moi les anneaux d'or pendent à leurs oreilles. Apis a de mes mains reçu le pur froment. Je verse les parfums dans le brasier fumant. Sur les métiers sacrés tissant de blanches toiles, A la profonde Isis j'ai préparé des voiles. D'encens et de natrum remplissant les dieux morts, De bandeaux embaumés j'enveloppe leurs corps ; Et, près de leurs cercueils, le long aes noirs dédales, C'est moi qui verse l'huile aux lampes sépulcrales.

« Ces travaux achevés, je puis m'asseoir souvent, Et regarder en moi, soupirant et rêvant. Pour la première fois dans l'Egypte divine, J'ai connu le repos sans l'horrible famine. L'abondance et le calme, et des maîtres moins durs, Ont endormi longlemps mon âme dans ces murs. Mais au pied des autels, quoique ma faim s'apaise, J'y suis esclave encore, et la prison me pèse ; Et je crois sur mon front y sentir par moment Les plafonds de granit descendre lentement.

psyché. 59

« Je voudrais respirer, voir les flots et la terre, Fuir la captivité du labyrinthe austère ; Des désirs inconnus m'y poursuivent partout. De ces Dieux mugissants j'approche avec dégoût. Je tremble entre ces morts rangés en longues files: Ces sphinx, me regardant de leurs yeux immobiles, Ces figures sans voix, ces monstres me font peur.

« J'avais cru là d'abord trouver un dieu meilleur,

Moins altéré de sang, plus doux pour tous les êtres ;

Et j'admirais de loin les voix sages des prêtres.

A chaque enseignement au temple dérobé,

Je sentais un ravon d'espoir en moi tombé.

Mais. en vain j'ai tenté les intimes retraites

Où s'arrache le voile aux images secrètes;

Dans ce vaste tombeau, le grand mort adoré.

Le dieu que j'ai servi, de moi reste ignoré.

Je n'y vois que des fronts muets, un peuple horrible,

Et qui semble garder quelque énigme terrible.

« Mais dans la nuit pourtant qui m'environne ici, Un obscur souvenir en moi s'est édairci, Et l'ébauche d'un dieu qui me visite en rêve, Chaque jour en mon cœur s'embellit et s'achève. Dieu jeune, au pied rapide, aux yeux vifs et luisants, Serais-tu là voilé parmi ces dieux pesants? Quand, parmi les oiseaux, dans mes songes tu passes En un jardin peuplé de fleurs pleines de grâces, Que mon esprit entend vos accords merveilleux, Ce temple où je languis me parait plus affreux. Je hais ces mille dieux, ces simulacres mornes Aux bras sans mouvement, aux fronts armés decornes,

Éternellement droits contre les lourds piliers : Ces têtes de serpents, de chiens et de béliers, Et le glapissement des tristes crocodiles, Surchargés par mes mains d'ornements inutiles. L'aspect de ces dieux laids assombrit ma prison; Leurs prêtres à ces murs bornent mon horizon. L'air manque à ma poitrine, en ce temple enfermée ; Je veux revoir la vie et la terre animée!

« Ah ! qui m'apportera parmi des dieux plus beaux,

Des dieux dont les autels ne soient pas des tombeaux ;

Dont la libre lumière ait doré les fronts ternes,

Et qui ne dorment pas assis en des cavernes,

Les pieds enracinés et des chaînes aux mains,

Immobiles, réglant d'immobiles humains !

Quand reverrai-je un monde où l'on marche, où l'on vive,

Où la voix dans les cœurs ne reste pas captive,

Où l'homme enfin s'agite, où l'on puisse vouloir,

Où le fleuve ne soit pas seul à se mouvoir!

C'est le jeune univers que mon époux habite;

C'est la terre où tout aime, où tout chante et palpite ;

Où l'éternel zéphyr balance les rameaux ;

Où ne se taisent point le flot et les oiseaux!

« Que ne puis-je, mêlée au souffle des tempêtes, Avec le sable ardent qui passe sur nr>s têtes, Comme un grain de palmier vers l'oasis volant, Dans ce pays sacré m'enfuir avec le vent ! Quand du pied de ces murs, par notre ciel sans nues, Dans l'azur, j'aperçois le triangle des grues, Plus vite que le Nil, descendant vers la mer, Je m'assieds pour pleurer mon esclavage amer.

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Heureux l'oiseau, les grains ailés, la feuille morte, Le sable voyageur que le simoun emporte ! »

Ainsi Psyché maudit les palais odieux Où l'Egypte la garde esclave de ses dieux ; Et sonde tristement, sous le joug révoltée, La prison de granit par ses ailes heurtée.

Or la guerre propice, avec ses bras d'airain, Fit une brèche aux murs du temple souterrain. Tout un peuple envahit les mystiques enceintes ; Et, non sans dérober sa part des choses saintes, Psyché, libre en sa fuite, et gagnant les vaisseaux, Partit au cours du fleuve, et vit les grandes eaux.

Trente jours un vent frais, sous d'heureuses étoiles. De la rouge carène enfla les blanches voiles. Comme un dauphin léger, fendant les larges flots, Le navire berçait l'espoir des matelots. Déjà la terre au loin, comme un bouclier sombre, Sur l'eau verte élevait son disque entouré d'ombre. Mais tout à coup, tombant des quatre points des cieux, Les vents, gros de la foudre, effrénés, furieux, Ballottent les vaisseaux sur les plaines marines, Comme en un champ, l'hiver roule un faisceau d'épines : Et les flots montueux, sur leurs flancs assombris, Des chênes et des pins dispersent les débris.

Mais tu suivais, ô dieu ! la blanche naufragée, Vers le port inconnu par l'amour dirigée. Invisible, effleurant les vagues de tes pieds, Tu conduis devant toi le mat ou tu l'assieds ;

Et penché, sur un bras supportant son corps frêle, Contre le choc des eaux tu la couvres de l'aile, Ainsi guidée, un fleuve au sein tranquille et doux, Qui verse un azur calme à ces mers en courroux, L'accueillit; et le dieu, comme un souffle insensible, L'y poussa lentement sur la rive paisible D'où les chênes, montant vers les sommets dorés, Jusqu'à de blancs parvis s'élevaient par degrés.

LE PRÊTRE

LE-temple s'enrichit des présents du naufrage; A l'antique déesse ils sont dus sans partage; C'est le tribut des mers, du fleuve obéissant. Mais la déesse est bonne, et ne veut pas ton sang. Notre autel à sa voix cessa d'être homicide ; De captifs égorgés il fut jadis avide : Elle y donne à présent asile à l'inconnu Que le flot écumant nous jette pale et nu. Elle-même, autrefois, chez de barbares hôtes, Un vaisseau d'Orient l'amena sur ces côtes ; Elle y bâtit son temple; à leurs peuples épars, Sa parole donna les lois, les mœurs, les arts.

« Le fleuve en t'apportant, t'a vouée à son culte. Viens à l'autel. Ici, nul homme qui t'insulte ; Nul maître, te courbant aux serviles travaux, N'a droit de l'imposer l'amphore ou les fuseaux. Viens. Instruite par nous aux divines cadences, A former les chansons et le réseau des danses,

Tu guideras le chœur aux autels embellis De rameaux par tes mains tressés avec les lis.

« La déesse t'invite. Aux pieds de sa statue, De fine laine et d'or tu seras revêtue. La pourpre des bandeaux brillera sur ton front : Et dans les lieux secrets, qui pour toi s'ouvriront, Des mystères, peut-être, en clartés variées, Les images luiront à tes yeux déployées. »

« Que ce pays est doux ! Quel est le jeune dieu Dont le doigt créateur fait son œuvre en ce lieu ? Ces cimes, ces coteaux, toute cette nature, Revêtent sous ses pas la forme la plus pure. La terre est dans sa grâce et dans sa floraison ; Un parfum de beauté monte à chaque horizon. Sur le sommet touffu que ce temple couronne, Sous un faisceau d'acanthe à voir chaque colonne, On dirait une nymphe, au front de fleurs couvert, Nue, et blanche, et debout derrière un myrte vert.

« Un chœur léger vers moi descend, et les zéphyres M'apportent des parfums avec la voix des lyres. O terre ! que mon pied te touche avec bonheur I »

Des vierges par la main prennent leur jeune sœur ; Et l'eau tiède du bain, les arômes, les huiles, Et le peigne d'ivoire, et, sous des doigts habiles, La perle et les bandeaux tressés aux blonds cheveux, Et les riches habits et des dons faits aux dieux

Des ruches, des vergers, les suaves prémices, Et les coupes de vin, et le lait des génisses, Et sur la toison molle un long sommeil goûté, Et l'espoir, sur son corps, ramènent la beauté.

Dans le temple bientôt, entre toutes insigne, Comme entre les oiseaux, sur un lac, un doux cygne, Par sa voix, par sa forme égale aux immortels, Sainte et belle prêtresse, elle orna leurs autels.

Lorsqu'au bord des forêts elle guidait les fêtes, Les Nymphes pour la voir sortaient de leurs retraites ; Et les travaux sacrés, les ombrages épais, Les Muses lui donnaient l'oubli des jours mauvais.

Mais dans son calme heureux une image connue, Comme l'aube au milieu des étoiles venue, Eclipse par degrés le monde extérieur, Aux clartés des rayons qu'elle jette en son cœur. Chez elle un souvenir, qui réveille une attente, De rêves inquiets remplit l'heure présente: Un dieu l'avait aimée, un dieu fut son époux! Beau, jeune, tout puissant. Un écho triste et doux De la voix de ce dieu la poursuit sans relâche Le doit-elle revoir ? Quel asile le cache ? Comment de son séjour retrouver le chemin, Et renouer l'espoir de ce céleste hymen ? Vers lui, vers l'avenir, son cœur se précipite, Sans donner un regret aux douceurs qu'elle quitte. Tel un oiseau captif, malgré sa cage d'or, S'il entrevoit le ciel, cherche à prendre l'essor.

Telle, aspirant au dieu que son cœur lui révèle, Psyché s'offre à subir une épreuve nouvelle.

« O prêtre ! à l'horizon une voix me dit ; Viens. C'est l'époux qui m'a fui, mais dont je me souviens. Mon âme lui répond, et m'invite à le suivre. Depuis que je respire, et que je me sens vivre, Fiancée avec lui jadis en un doux lieu, Comme un flot à la mer j'appartiens à ce dieu. Je veux chercher partout ses traces incertaines, lit demander son temple aux nations lointaines. »

LE PRETRE

O race humaine, ingrate envers les immortels!

Quel démon inconnu t'arrache à nos autels?

Toi que je ramassai mourante sur la grève ;

Toi que revendiquaient le bûcher et le glaive,

Et qui reçus pourtant la vie et la beauté;

Ame en qui notre main sema la vérité;

Toi qu'aime la déesse, et qu'elle daigne instruire

Du secret des accords et des lois de la lyre ;

Toi, des vases sacrés méditant le larcin,

De fuir vers d'autres dieux, tu formes le dessein I »

« Je ne quitterai point la déesse propice,

Sans qu'un hymne suprême et sans qu'un sacrifice

N'offrent à ses autels mon cœur reconnaissant. Son bras me recueillit sur le flot mugissant, Son temple m'a nourrie, et la beauté perdue A fleuri sur mon front par sa main répandue. Par elle aux rites saints mes yeux se sont ouverts, Et j'ai connu la lyre et ses modes divers.

« Reprends donc ces bandeaux, ces urnes que je laisse, Et ces robes de lin, tes présents, ô déesse ! Et la pourpre du voile à mon front attaché ; Prends cette douce larme... et l'adieu de Psyché. Laisse-moi jusqu'au bout suivre ma destinée, Et le dieu qui m'appelle et la loi d'hyménée. »

LE PRETRE

« Quel est ce dieu plus grand et cet autel plus beau, Plus entouré de peuple, et ce culte nouveau Devant qui pâlira l'or de nos tabernacles? Femme, dis-nous son nom et ses sages oracles ! . . . Tremble ! ton cœur entend la sombre voix du mal ; Le dieu que nous servons est un dieu sans rival ; Quand l'âme ose chercher, tout penser est un piège, Et la mort punirait ta fuite sacrilège. »

« D'un époux merveilleux l'image flotte en moi, Comme un souvenir tendre, un espoir plein d'émoi ; De quel nom l'univers le salue et l'adore, Quel pays voit surgir son temple, je l'ignore ;

Mais je l'aime, et, souvent, un songe à mon côté Me le montre; il est dieu, j'en crois à sa beauté! »

LE PRETRE

« Non, tu nous resteras! L'autel garde sa proie; Ceux qui veulent nous fuir, notre dieu les foudroie. Que cet époux, ton dieu, si c'est un immortel, Ose ici t'arracher, esclave, à notre autel. Tout homme ayant franchi le seuil des sanctuaires Et vu, même de loin, s'accomplir nos mystères, Dont la lèvre a trempé dans un vase divin, De nos libations bu le miel et le vin, Et goûté, parmi nous, la chair de l'hécatombe, N'est libre de l'autel qu'en passant par la tombe. Le sceau de la déesse à ton front est gravé, Comme au taureau sans tache au temple réservé; Dévouée à jamais, par amour ou par crainte, Tu ne franchiras pas notre inflexible enceinte, Dût le couteau sacré s'enfoncer dans tes flancs, Et tes os se briser sur nos marbres sanglants. »

Troublant du dieu nouveau l'image pressentie, Le prêtre, ainsi, du temple entrave la sortie Et, sombre gardien, par la force et la peur Conserve aux vieux autels un jeune serviteur. Mais quel bras enchaînant la lumière et la flamme Au veuvage éternel peut emprisonner l'âme? De la fuite Psyché méditant l'heureux jour Vers l'époux entrevu s'élance avec amour. Son esprit vole errant vers les choses lointaines; Mais le dieu qu'elle fuit appesantit ses chaînes,

Et le temple jaloux lui fermant l'horizon,

L'asile nourricier devient une prison.

Car, le prêtre l'a dit, jamais un dieu ne cède

Et ne livre l'autel au dieu qui lui succède,

Il veut, pour prix des biens qu'il apporte en naissant,

Garder jusqu'à la mort le monde obéissant.

« D'un miel doux et fécond ces prêtres m'ont nourrie. Si je n'entrevoyais ton image chérie, O mon époux, ce front paisible et résigné Resterait sous leur joug aujourd'hui dédaigné! Mais "j'entendis ta voix, et bravant les épreuves, Par les monts et les mers, les forêts et les fleuves, Je pars, je vais à toi. S'il le faut, je saurai, Lentement, chaque nuit, creuser le mur sacré; Ou de ma faible main que l'amour rend hardie, Du temple pour ma fuite allumer l'incendie. Mais, toi, dieu que j'invoque, oh! révèle-toi mieux, Et qu'un signe certain me guide vers les lieux Où tu m'attends sans doute, où je te vois en songe, O roi de l'avenir, où déjà mon cœur plonge! »

Le prêtre vigilant par la ruse trompé, Cherche en vain à l'autel son esclave échappé. La jeune âme fuyait, et les brises divines Faisaient battre son aile au loin sur les collines. Nul des vases sacrés au temple ne manquait, Ni les coupes d'onyx de l'austère banquet, Ni l'argent ciselé, le bronze où l'encens fume, Les cratères d'airain où le charbon s'allume.

Les patènes d'agate et le calice d'or.

Psyché n'emporte rien du mystique trésor;

Mais, comme sa beauté, la lyre l'a suivie,

Attachée à ses flancs et sur l'autel ravie,

Prête à chanter les dieux, leurs amours, leurs exploits,

Dans une cité libre et fière de ses lois.

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1 a ceinture d'où pend une lyre d'écaillé, La lente majesté du port et de la taille, Ce front large et serein, quoique privé des yeux, Tout m'atteste, ô vieillard, un chantre aimé des dieux. Dans la sainte Pytho, nourrice des athlètes, Du laurier des chansons tu viens orner les fêtes. Mais ce chemin est long; l'enfant qui te conduit Va dans les bois sacrés errer jusqu'à la nuit. Vers ces myrtes épars, si tu me veux pour guide, Prenons sur la montagne un sentier plus rapide, Et, devant que Phœbus ne plonge à l'horizon, Tes pieds auront touché la ville et ma maison. Je passai là, souvent, sur les bruyères sèches, En invoquant Diane, armé d'arcs et de flèches, Et mon bras jeune et fort t'y saura diriger. »

— « C'est un dieu qui t'amène, ô pieux étranger! Ainsi que tu l'as dit, les dieux que je vénère M'ont accordé la voix, en m'ôtant la lumière. Mon àme ne saisit qu'à travers le passé Le doux tableau du monde à mes yeux effacé.

Je ne vois plus fleurir les roses de l'aurore ; Mais du miel des chansons mon urne est pleine encore, Et devant tous les Grecs de mes fables épris, En louant Apollon, je veux gagner le prix. »

— « Viens, les jeux seront beaux 1 A ta muse indigente Plus d'un riche vainqueur d'Argos ou d'Agrigente Offrira, pour son nom dans tes hymnes chanté, Avec dix taureaux blancs sa coupe d'or sculpté : Car le chantre sonore, aimé de Mnémosyne, Donne seul à l'athlète une gloire divine. Dis-nous les vieux combats et les récents travaux ; Tu seras applaudi par d'illustres rivaux, Phémius de Naxos, Hylas de Sicyone

Doivent des vers entre eux disputer la couronne. Une femme, on la crut déesse, et parmi nous Le peuple en l'écoutant l'adorait à genoux, Tant sa voix de sa forme égale l'harmonie, Chantera notre dieu sur le luth d'Ionie. Viens, ô vieillard, franchis le seuil de mes aïeux ; Le toit se réjouit d'un hôte harmonieux. »

— « Qu'Apollon Pythien qui protège ta ville T'accorde une vieillesse opulente et tranquille. Un dieu toujours sourit à l'homme hospitalier; Et le chanteur aveugle assis à ton foyer, Apportant son offrande à tes dieux domestiques, Fera vivre ton nom dans les récits antiques. » —

Des monts chers à Phœbus les flancs étaient chargés De tous les peuples grecs près du stade rangés; Ceux dont la voix garda, moins sévère et plus tendre, Le mode ionien que l'amour aime entendre;

Et la race d'Hercule en qui le fier accent

Du héros dorien survit avec son sang.

Après les grands taureaux offerts en hécatombes,

Et les vins répandus en mémoire des tombes,

Après le disque et l'arc par le dieu protégés,

Les lutteurs frottés d'huile et les coureurs légers ;

Après le javelot, le pancrace et le ceste,

Et les divers combats d'origine céleste;

Sur les chanteurs rivaux tour à tour entendus,

Longtemps les yeux des Grecs restèrent suspendus.

Ils remplissaient leurs cœurs du chant aux flots sonores

Comme aux torrents sacrés l'argile des amphores.

La lyre avait parlé sous les doigts du vieillard.

Après lui, déployant les récits avec art,

Les autres avaient vu leurs fraîches mélodies

Par le peuple joyeux dans l'arène applaudies,

Quand Psyché vers l'autel à la fin s'avança,

Et c'est par Apollon que l'hymne commença.

Elle chanta Délos, le palmier de Latone ;

Les premiers cris du dieu dont l'Olympe s'étonne;

Il demande sa lyre, et son arc, et son char;

Sa bouche au lieu de lait boit déjà le nectar,

Et ses langes rompus laissent ses pieds rapides

Commencer en naissant leurs courses intrépides.

Aux chants phocidiens Python meurt sous ses traits ;

Par lui de l'avenir Delphes sait les secrets;

Il traverse en un jour et la Grèce et ses îles,

Les sillons sous ses pas nous deviennent fertiles.

Il est le roi léger des chars et des coureurs;

Ses pieds sans les courber se posent sur les fleurs.

Le vent de ses coursiers balaie au loin la neige;

Les Heures, les Saisons forment son beau cortège.

Il atteint chaque soir le bout de l'univers,

Et Téthys l'y reçoit dans ses grands palais verts.

Sur la pourpre changeante où le dieu se repose,

Les Nymphes de la mer lavent ses pieds de rose;

Et la déesse, après le festin partagé,

L'enivre d'un sommeil par l'amour prolongé.

Le méchant, ô Phcebus, craint tes flèches hardies! Sonore et lumineux, les saintes mélodies Et les rayons à flots s'épanchent sous tes doigts. Le temps ne peut tarir ton luth ni ton carquois. Les Nymphes, les Sylvain*, les Muses et les Grâces, La forêt et les vents se meuvent sur tes traces ; Tous les pas cadencés sont réglés par tes chants ; Le cygne et la cigale et l'onde aux pleurs touchants, Tout être harmonieux qui danse ou qui murmure A connu par toi seul le mode et la mesure.

Quand, las de visiter le temple des humains, L'Olympe te revoit, les dieux battent des mains: Latone avec fierté te donne ses caresses; Junon même sourit, et les jeunes déesses Rêvent à la douceur de ton lit embaumé. Mais tu t'assieds auprès de Jupiter charmé; Tu chantes, et les dieux retenant leurs haleines Négligent du nectar les coupes encor pleines, Et le chœur des heureux, à ta voix transporté, Par toi sent mieux le prix de l'immortalité. Chacun fait aux humains des présents plus splendides; Téthys offre la perle aux plongeurs intrépides; Cérès, du pur froment, verse à flots le trésor; Et la blanche Aphrodite aux longues tresses d'or,

Rougissant de bonheur, laisse de sa ceinture Tomber plus de désir sur toute la nature. Dieu des chars rayonnant, dieu de l'arc et du luth, Dieu rapide, dieu beau, dieu des chansons, salut!

Après Phœbus chanté, l'hymne agile et sonore De la terre à l'Olympe erra longtemps encore, Cueillant les grands accords, les tableaux éclatants Dans les mille contours de l'espace et du temps, Et venant, sa vendange une fois réunie, Des choses sous ses doigts exprimer l'harmonie.

Elle dit les climats, les lois, les mœurs, les dieux, Les secrètes vertus des races et des lieux, Les terres d'Orient, l'Inde à Bacchus soumise, L'Atlantide lointaine aux pilotes promise, Les navires cherchant les jardins d'Hespérus, Des vieilles nations les berceaux parcourus, Babylone, Memphis de mystère entourées, Et du fleuve Egyptus les sources ignorées. Puis l'âge d'or, la paix régnant aux anciens jours, Et les dieux recherchant de terrestres amours; Et d'un bonheur passé la merveilleuse histoire Dont chaque peuple encore a gardé la mémoire; L'urne pleine de maux, présent de Jupiter, Et la main de Pandore ouvrant l'âge de fer; Les agresseurs du ciel que le tonnerre écrase, Et l'inventeur du feu puni sur le Caucase. Mais dans l'Olympe un jour le Titan entrera; Ta chaîne, ô Prométhée, à la fin se rompra; Un dieu, déjà présent dans ton cœur prophétique, Doit percer le vautour sur le gibet antique.

Pandore a retenu dans le vase fatal L'espérance, compagne et remède du mal ; Elle est là pour panser la morsure éternelle; L'oiseau rongeur sera plus vite lassé qu'elle ! Ainsi d'un bien perdu, d'un retour annoncé, Le tableau dans son hymne est souvent retracé. Elle aime à célébrer les regrets et l'attente, Au milieu des douleurs la tendresse constante, Et le cœur s'élançant vers un être perdu, Et d'un trésor cherché le désir assidu ; Les courses de Cérès, Proserpine enlevée, Les pommes d'or, Colchos, Ithaque retrouvée, Ariadne, Adonis, et les enfers jaloux, Eurydice deux fois ravie à son époux, Et la mort éprouvant les amoureuses flammes, Et l'Elysée heureux, ce rendez-vous des âmes.

D'un cri si triomphal, après qu'elle eut chanté, La foule salua sa voix et sa beauté, Qu'on eût dit les clameurs des forêts et de l'onde, Le bruit des pins penchés sur un gouffre qui gronde, Se heurtant par le faîte, et brisant leurs rameaux, Et répondant la nuit au bruit des grandes eaux, Quand Borée ou Notus, de leurs fortes poitrines, Ont soufflé sur les bois et les plaines marines. Et le peuple unanime a proclamé son nom Pour le prix des chanteurs que décerne Apollon.

La couronne à l'autel attendait la victoire. Le roi des jeux sacrés, de son siège d'ivoire Se levant, la saisit, et debout vers Psyché, Du rameau verdoyant ceignit son front penché.

Mais elle: « O Grecs divins, à ce vieillard auguste Le laurier d'Apollon serait un don plus juste. » Et marchant vers l'aveugle : « Oh ! si tu n'es pas dieu, Et si tu n'as pas droit à nos autels en feu, Laisse: que pour ton chant, inspiré des Charités, Je te rende, ô vieillard ! le prix que tu mérites. » Et le laurier orna l'aveugle aux cheveux blancs. Et le peuple admirait.

La chanteuse à pas lents S'éloigne, et, près des eaux de l'antique Telphuse, Grande, et de blanc vêtue, et semblable à la Muse, Sous les cyprès touffus s'enfonçant par degrés, On la voit disparaître au sein des bois sacrés.

« Où se cache l'époux? J'ai vu toute la Grèce,

Les promontoires d'or qu'un flot d'azur caresse,

Et les coteaux mûris par ce soleil divin

Oui parfume l'olive et le miel et le vin ;

Les bois de Thessalie, et les rives du fleuve

Où des chevaux guerriers le noir troupeau s'abreuve ;

J'ai vu les mille dieux sur cette terre épars;

Les temples sur les monts assis de toutes parts.

Et, pour y découvrir mon idole secrète,

J'ai suivi chacun d'eux au fond de sa retraite.

« Je connais leurs forêts, leurs antres merveilleux. J'ai vu les dieux errant dans l'ombre épaisse, et ceux Oui couchés gravement au sommet des montagnes, La tête dans leurs main, regardent les campagnes

Et ceux qu'en pleine nier aperçoit le pêcheur, De leurs flancs sur l'eau bleue étalant la blancheur; Et ceux, au pied léger, qui mènent sur les pentes A la piste du cerf les meutes haletantes ; Ceux qui forment en rond la danse sur les prés; Ceux qui, debout et fiers, dans les frontons sacrés, Régnent sur les cités du haut des acropoles : Ceux dont l'onde et le vent nous jettent les paroles. Du sol hellénien, saintement parcouru, Devant moi tour à tour les dieux ont comparu ; Celui seul dont mon cœur implorait la venue A trompé jusqu'ici ma recherche assidue.

« Dieux de l'antique Olympe, oh ? gardez mon encens ; Les œuvres de vos fils vous révèlent puissants, Et la Grèce par vous de la beauté fut mère. Vous méritez de moi plus qu'un culte éphémère; Mais le destin m'entraîne au-devant de l'époux Rayonnant d'un attrait qu'en vain je cherche en vous. Nul de vous ne réveille, au fond de l'âme émue, Tout le monde d'amour que cet autre y remue. Triste, il a cependant des éclairs souverains : Et ce regard profond manque à vos yeux sereins.

« Ah ! quand je vois glisser, au fond de ma pensée, Ton ombre seule en moi vaguement retracée, Toi qu'un rêve éternel me prédit pour amant, J'en goûte plus d'extase et de ravissement Que devant tous ces dieux, quand, aux clartés du temple, Dans toute leur grandeur, mon esprit les contemple ! Dois-je à l'espoir d'hymen renoncer pour toujours, O Dieu! dont mon enfance a goûté les amours?

Où faut-il que Psyché s'élance et te devine,

Toi qu'elle cherche en vain dans la Grèce divine !

« Du désir qui m'entraîne, ah ! tu n'éprouves rien ;

Ton cœur ne bondit pas pour s'approcher du mien !

Si tu vois sans gémir l'exil qui nous sépare,

Pourquoi ce nom d'époux dont mon âme te pare?

Sans un foyer divin je n'ai pu m'enflammer;

Si tu ne m'aimes pas, qui m'enseigne à t'aimer,

Et, m'offrant une image à jamais poursuivie,

Au fil de ta pensée a dirigé ma vie?

Mais un dieu, je le sens, a souffert comme moi ;

11 a souffert d'amour, et je comprends pourquoi,

Grave et des dieux joyeux fuyant le ciel frivole,

Son front de la tristesse a fait son auréole.

Ah ! ta douleur m'est douce! et c'est aux jours meilleurs

Que mon rêve aperçoit tes yeux baignés de pleurs ! »

/assis sur le penchant du promontoire Attique Où Pallas Suniade a sa demeure antique, Parle un vieillard divin. Etendus à ses pieds, De beaux adolescents, sur le coude appuyés, Reçoivent dans leur cœur ses paroles fécondes, Dont l'avide Psyché sollicite les ondes.

« O sage ! réponds-moi : ce dieu que je t'ai dit, L'époux dont chaque jour l'image en moi grandit, Et qu'en vain je demande aux flots, aux monts, aux grevés, N'existe-t-il donc pas ailleurs que dans mes rêves? »

LE VIEILLARD

« Tout rêve de l'amour a sa réalité Dans un monde immuable où règne la beauté. Notre âme y va revoir, sitôt qu'ont crû ses ailes, Des choses d'ici-bas les célestes modèles.

D'un dieu l'idée en toi ne germe pas en vain,

Car l'espoir est issu d'un souvenir divin.

Crois-en ton propre cœur ; tout ce qu'il cherche existe. »

« Ta parole, ô vieillard ! est douce à ce cœur triste. Un dieu dans mon regard a donc gravé ses traits! Il existe, il est beau ; tous mes rêves sont vrais ! Mais il oublie, hélas! une épouse mortelle. »

LE VIEILLARD

« 11 t'aime; il veut te faire à jamais jeune et belle; Ta faute vous sépare, et non sa volonté. Mais tu dois accomplir la loi de la beauté : Pour enfanter le bien, les dieux l'ont mise au monde, Et l'amour est celui qui la rendra féconde. »

« Je t'ai dit mes destins, mêlés de tant de maux, Et, pour chercher l'époux, mes courses, mes travaux, Quels chemins à tenter me garde encor la terrer »

LE VIEILLARD

« N'a-t-elle plus pour toi nulle part de mystère î Ton cœur a-t-il tout vu, tout compris, tout aimé? Contre l'illusion est-il assez armé ?

« Scrute encor les grands bois, où, des épaisses voûtes, La lumière à nos pieds ne pleut qu'à rares gouttes.

Écarte les rameaux les plus mélodieux, Et les touffes de fleurs qui t'embaument le mieux. Cherche au fond de l'azur des plus pures fontaines; Remonte jusqu'au nid des brises incertaines ; Jusqu'à la grande mer suis la chute des eaux ; Vers l'éternel printemps suis le vol des oiseaux. Marche sans te lasser vers toute chose belle ; La beauté, de l'amour c'est la forme éternelle ! C'est ici-bas le voile au contour radieux Qui nous laisse arriver le sourire des dieux ; Et, sur nous descendu, ce rayon de leur flamme Fait croître en l'échauffant les ailes de notre âme.

« Garde aussi le trésor aux temples dérobé, Et des trépieds divins l'enseignement tombé. Mais reviens des autels t'asseoir sous les portiques ; Pèse en de sages mains les oracles antiques. Écoute les discours que se disent entre eux Ces vieillards encor verts de la muse amoureux ; Leur âme est un creuset d'où coulent épurées Les choses des vieux jours et les fables sacrées. Ils tiennent le fil d'or de l'écheveau des temps, Et, par le seul amour et les désirs constants, Chacun d'eux, sans trépieds et sans mystiques fièvres, Sait contraindre les dieux à parler par ses lèvres. L'active intelligence errant à l'horizon, Dans le cœur habité par l'auguste raison Revient, et, pour chaque homme, élabore sans cesse De fleurs prises partout le miel de la sagesse.

« A la nature, au temple, aux plus sages humains, Ainsi, de ton seul but demande les chemins.

Si

Dans tout notre univers remué sans relâche Poursuis avec amour cet être qui se cache ; Garde ton désir pur dans la joie et l'ennui ; Dieu volera vers toi si tu marches vers lui. Mais pour trouver ce dieu dans son gite suprême. Avant tout, ô Psyché! cherche-le dans toi-même, Visite tes pensers de ses traces remplis, Et de ton propre cœur connais tous les replis. »

« Puissent les immortels accueillir tes présages, Comme moi, tes leçons, ô sage entre les sages I La lumière et la paix coulent de tes discours. Mais parle-nous de toi ! que fais-tu de tes jours ? Dis-nous, pour être encor limpide à faire envie, Quelle pente a suivi le beau flot de ta vie î Ton œil est jeune et pur sous ton front argenté: D'où vient sa profondeur et sa sérénité ?

LE VIEILLARD

« Chacun se fait sa vie agitée ou paisible.

Nous avons tous les deux la soif de l'invisible,

Mais, dans mon cœur, peut-être, apportant plus de foi,

La mémoire a parlé plus vive que chez toi.

Car, avant de descendre aux terrestres demeures,

J'ai connu, comme toi, des régions meilleures,

Et cet hymen sacré commencé dans l'éther

Qui doit se renouer au sein de Jupiter.

« L'àme avant de traîner ce corps qui l'embarrasse, A la suite d'un dieu voyageait dans l'espace ;

Chacun de nous alors, ayant Dieu pour flambeau

Dans sa plus pure essence à contemplé le beau,

Et vu, pour un moment, dans sa sphère étoilée

L'éternelle sagesse à la bonté mêlée.

Pour remonter vers elle et pour s'y fondre un jour,

L'âme a deux ailes d'or : la raison et l'amour !

Comme elles ont des dieux tiré leur origine,

Il faut pour les nourrir une essence divine ;

Quelque chose d'en haut sur la terre apporté.

Et c'est pourquoi chaque homme entrevoit la beauté,

La plus douce à la fois et la plus manifeste

Des trois perfections de l'unité céleste,

Et que l'esprit tombé qui dans la chair renaît

Même des yeux du corps sans peine reconnaît.

L'âme en qui se réveille et brille cette idée

Se rend libre du mal, et, par l'amour guidée,

Réglant l'essor du cœur par les sens combattu,

Au rang des immortels monte par la vertu.

« L'époux t'attend là-haut. .. C'estlà-haut que j'aspire ! Et, préparant le vol qui doit nous y conduire, J'aide ceux que vers moi l'attente fait venir A retrouver l'idée au fond du souvenir. D'amis jeunes et beaux souvent dans la campagne, Alternant le discours, un groupe m'accompagne. Assis sous le platane ou sous l'agnus-castus, Auprès de quelque source, au bord de l'Ilissus, Ou dans une palestre, ou sur ce promontoire, Ou de fleurs couronné sur un siège d'ivoire En un banquet riant par la muse enchanté, Je leur parle d'amour et d'immortalité.

Ensemble nous cherchons le bien et la sagesse, Et les Grâces parfois visitent ma vieillesse.

Le réveil du tombeau sourit à mon espoir ; Ainsi, d'un jour serein j'atteignis le beau soir. »

« Que la force et la joie en mon sein répandues A ton âme, ô vieillard, par les dieux soient rendues : Qu'à ce front large et calme, abrité des douleurs, Les bois versent longtemps le murmure et les fleurs : Que les songes dorés voltigent sur ta couche. Que d'un rayon de miel chaque soir à ta bouche Les abeilles d'Hymette apportent le présent ; Qu'un dieu parle à ton cœur et te soit complaisant, Et qu'avec tes amis, à jamais, sur tes traces, Marche le chœur joyeux des Muses et des Grâces. Et moi je pars, fidèle à l'invisible amant, J'emporte le flambeau de ton enseignement, Le plus pur dont un homme illuminant mon doute Vers l'être que je cherche ait éclairé ma route, Me faisant voir, sans trouble et sans obscurité, Le bien et la sagesse au fond de la beauté. »

Je sais tout ce qu'à l'àme enseigne la souffrance. A ses rameaux divers j'ai cueilli la science. J'ai grossi mon trésor, chez toutes nations, De l'or accumulé des générations.

J'ai des temples obscurs approfondi les rites, Et les vertus des dieux dans leurs œuvres écrites La mer et le désert m'ont livré leurs secrets, J'interprète aux mortels la langue des forêts, Et le vol des oiseaux et le pouvoir des plantes. Je sais guider la sève et les laves brûlantes. De la terre à ma voix jaillissent les métaux, Et mes enchantements fécondent les troupeaux. Les rebelles saisons par mon art conjurées Versent dans nos greniers des moissons assurées : La corne d'or se ferme et s'ouvre à mon vouloir. Et, des rudes travaux libre par le savoir, Dans un empire heureux réglé par ma prudence, L'homme s'est asservi la déesse Abondance.

« Les peuples m'ont fait reine ; aux fins que je prévois, Soumis avec amour ils marchent à ma voix;

Ils accourent de loin sous mon sceptre propice.

Je reçois comme un dieu l'encens du sacrifice.

La mer avec respect berce mes pavillons

Et le désert vaincu conserve mes sillons.

Quand je veux parcourir mon empire sans bornes,

Les grands chevaux marins, les tritons, les licornes,

Les monstres écailleux, hôtes des grandes eaux,

Vites comme un regard entraînent mes vaisseaux.

Les aigles, les griffons me portent dans les nues,

Cueillir les rares fleurs des cimes inconnues;

Et l'épaisseur des bois s'ouvre devant mes chars

Traînés par des lions et par des léopards.

Ma sagesse a conquis la royauté des êtres,

Et mes désirs partout se promènent en maîtres.

Tout objet qu'ici-bas ont aperçu mes yeux

Vient s'offrir à mes mains, quand j'ai dit : Je le veux.

« Reine du monde, hélas! d'esclaves entourée. Je porte avec douleur ma pauvreté dorée. Dans la satiété tous mes désirs sont morts; Une autre faim me ronge au sein de mes trésors... Le vide est dans mon âme... à la place où l'on aime ; Et je sens qu'il me manque une part de moi-même. C'est l'invisible époux, c'est le jardin natal, Les intimes douceurs du baiser nuptial, Avec dieu de ma flamme un rayonnant échange, De nos amours sans fin l'extatique mélange ! Oh ! viens, époux sacré, dieu recelé partout, Dieu qui reste à trouver après que l'on a tout! Oh ! viens me délivrer d'un bonheur qui me pèse; Viens assouvir d'amour mon cœur que rien n'apaise ! Viens ! toute soif humaine est un pâle désir Près des tourments du cœur qui cherche à te saisir.»

Comme des flots rongeurs qui tourmentent leurs grèves, Psyché dans son esprit sentait gronder ces rêves.

Elle marche à pas lents dans ses vastes jardins, Qui du bord de la mer élèvent par gradins Jusqu'aux neiges des monts leur haut amphithéâtre ; Ils dominent au loin sur la plaine bleuâtre, Où le frais clair de lune en nappes surnageant, Tombe de cime en cime en cascade d'argent, Et verse avec ses flots sur les vagues prochaines L'ombrage projeté des cèdres et des chênes.

Les aigles, les chevaux, les lions familiers, Sous l'abri du sommeil sont rentrés par milliers ; Et le chœur des oiseaux s'endort entre les branches D'où sa voix saluait la nuit aux clartés blanches. Le flot demi-gonflé bat doucement ses bords. Au marbre d'un balustre appuyant son beau corps, La reine se pencha : ses yeux, plongeant sur l'onde Et montant tour à tour vers la voûte profonde Où des astres charmants luit la sérénité, Visitaient l'azur calme et l'azur agité.

« Habite-t-il là-haut vos palais sans limites? S'est-il posé sur vous, blanches étoiles, dites ? Vous brillez avec calme et sans feux éclatants, Sous un front sans désirs comme des yeux contents, Une si douce paix vous berce et vous décore, Que votre âme, ô clartés ! le possède... ou l'ignore. « Et toi, fier Océan, tu ne demandes rien ; Tes flots n'ont pas la paix du flot aérien :

Mais ce qui trouble ainsi ta face révérée,

Ce n'est pas le désir, c'est Notus ou Borée !

Et vous qui sur mon front versez l'ombre et l'odeur,

Grands cèdres, du désir connaissez-vous l'ardeur,

L'ardeur de l'infini dont j'ai l'âme embrasée 1

L'été, vous invoquez la pluie et la rosée ;

Mais le tour du soleil ne s'achève jamais

Sans que l'aube, de pleurs inondant vos sommets,

Ne calme en vous les soifs que je garde éternelles.

« Quand, repu de la chair des faons et des gazelles,

A l'ombre des palmiers tu t'étends, ô lion !

Nulle faim dans ton cœur ne met plus l'aiguillon.

Dans la saison d'hymen, quand ta fauve compagne

A tes rugissements descend de la montagne,

Nul désir ne survit à vos amours brûlants ;

Sur le sable mobile, affaissé sous tes flancs,

Tu croises tes grands pieds, et tu t'endors sans rêve.

« Partout où mon regard sur ta face se lève,

O nature ! partout des êtres satisfaits !

Moi seule, consumée en d'impuissants souhaits,

Poursuivant de travaux et de douleurs sans nombre

Un hymen impossible, un dieu, peut-être une ombre !

Oh ! que je porte envie à ta sérénité !

Donne-moi l'ignorance, et prends ma royauté.

Car tu ne connais pas, ô nature paisible,

Mon supplice éternel, l'amour de l'invisible ! »

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