LA NOURRICE D'ISMÈNE
La scène se passe à Athènes, dans le Céramique intérieur, près du Léocorion et de la maison d'Harmodius, pendant la fête des Panathénées.
SCÈ^E Vr{E£rflÈ\E
ARISTOGITOX
(Il perle la pique et le bouclier comme tous les Athéniens d'âge viril à la procession des Panatlxnées.)
Je ne sais, ô vieillards, quel effroi, quelle attente, Quel deuil plane aujourd'hui sur la fête éclatante. Le ciel, pourtant serein, semble prêt à tonner, Comme si Zeus avait quelque ordre à nous donner. Vieillards, qu'aime Pallas, qui portez ses insignes, Lisez- vous la terreur ou l'espoir dans ces signes?
LE CHŒUR
Nul signe n'a frappé mes yeux
Dans les entrailles des victimes; Nul éclair n'a tracé la volonté des dieux
Dans l'azur des voûtes sublimes.
En l'honneur de Pallas, les lutteurs magnanimes Selon les rites saints accomplissent les jeux.
L'Eurus, le Notus orageux, Des oliviers sacrés n'émeuvent pas les cimes !
Dans les entrailles des victimes
Nul signe n'a frappé mes yeu.\.
ARISTOGITON
Les signes où j'ai lu, si mon cœur ne nie trompe,
Les présages douteux qui troublent cette pompe,
Dans la chair des taureaux ne se sont point montrés;
Le sol ne tremble pas, les deux sont azurés.
Cependant je devine, à des marques certaines,
due les dieux vont frapper un grand coup dans Athènes.
Mes augures à moi partent du cœur humain :
Ma lance dorienne a frémi dans ma main;
Je ne sais quelle horreur passe sur les visages;
Les éclairs du regard sont aussi des présages.
LE CHŒUR
Fille du puissant Zeus, ô Pallas-Athéné, Vigueur impétueuse et sagesse tranquille, Qui régnes sur ce mont d'oliviers couronné, Vierge à l'armure d'or, gardez bien notre ville. Et toi, maître des mers, sombre Poséidon, Qui romps le fer de l'ancre et le chanvre du cable, Des chevaux écornera toi qui nous as fait don, Agite en ma faveur le trident redoutable. Gardez tous deux nos murs des combats odieux, Poussez la nef rapide et la navette active, Faites jaillir pour nous le. froment et l'olive : Car nulle autre cité n'honore plus les dieux.
ARISTOGITON
Eh bien, que de ces dieux la volonté propice Ramène enfin chez nous la tardive justice.
Écartant de nos cœurs le généreux ennui
Qui fait pour nous un deuil des pompes d'aujourd'hui.
LE CHŒCR.
Xoble Aristogiton, quelles douleurs secrètes Assombrissent pour toi la beauté de ces fêtes r
ARISTOGITOX.
Comme vous, ô vieillards ! puis-je oublier, hélas 1 Tant de bons citoyens qui ne les verront pas ; Qui languissent proscrits dans les cités lointaines lit qu'un injuste exil prive des lois d'Athènes !
LE CHŒUR
O douleur du proscrit! O la lourde prison Qu'il traîne d'une ville à l'autre!
Et comme on manque d'air dans l'immense horizon, Sous un ciel qui n'est pas le nôtre!
Eu vain l'hôte a versé de ses vins les plus vieux, Le seuil est en fleurs quand on rentre;
On se prend à rugir dans ce cercle joyeux, Comme un lion seul dans son antre.
O vallons du Céphise ! ô lumineux sommets
Où trône Pallas en sa gloire !
O sacré Sunium, ne plus s'asseoir jamais
Sous les pins de ton promontoire 1
296 1IARM0DIUS.
Du toit de sa maison, le matin, ne plus voir L'Hymette et sa blonde couronne!
Sous les lauriers ombreux ne plus ouïr, le soir, Tes doux rossignols, ô Colonel
Ne plus vous embrasser, ô port, ô long rempart,
Du haut de l'Acropole sainte, Dans ce fluide azur qui porte le regard,
Au delà des flots, vers Corinthe !
Ne trouver nulle part, si beaux que soient les lieux, Un lieu dont le cœur se souvienne !
N'être plus salué des sons mélodieux De la parole ionienne !
Ne plus savoir le nom des marins dans le port, Des vierges autour des fontaines!...
L'exil est plus qu'un deuil, l'exil est une mort, Lorsque la patrie est Athènes.
AKISTOGITOX.
Du citoyen qui pense et parle fièrement,
L'exil est le recours s'il n'est son châtiment.
L'exil atteint tous ceux qu'on aime et qu'on renomme,
Quand règne, au lieu des lois, le caprice d'un homme.
Comptez tous les grands cœurs et tous les gens de bien
Arrachés par l'exil au sol athénien,
Depuis que cette foule, aveugle autant qu'ingrate,
A renié Solon pour croire à Pisistrate!
Le flatteur seul prospère à l'ombre du tyran ;
Les plus vils, en un jour, montent au premier rang.
Nul ne sait quel décret l'atteindra dans une heure, S'il possède son champ, ses dieux et sa demeure, Si, lancés avec art, des sourires menteurs N'ont pas contre lui-même armé ses serviteurs, Et s'il ne verra pas dans son pur gynécée Un homme entrer sans ruse et la tête dressée. Cest ainsi qu'Hippias se substitue aux dieux ; Tous les faibles mortels sont égaux à ses yeux; Mais terrible surtout aux gens de bonne race, S'il leur permet de vivre, il semble faire grâce.
LE CHŒCK.
N'accuse que nous seuls de la chute des lois ! Ose à ce peuple vain le dire à haute voix :
Lui seul il a forgé ce glaive.
Quand meurt la liberté sous le pied d'un vainqueur, Le peuple a commencé le crime dans son cœur;
Un tyran survient et l'achève.
L'œuvre du grand Solon, inspiré de Pallas, Nos mépris l'ébranlaient, nous l'insultions, hélas ! Lorsqu'à paru cet homme avec sa sombre escorte; Quand, sous des noms menteurs, il s'arrogea nos droits, O paisible Solon, issu de nos vieux rois, Ta loi sainte était déjà morte !
Semblables par l'orgueil et les vils appétits, J'ai vu les factions des grands et des petits
Lutter, se lancer l'anathème.
Le riche, épris de l'or, défendait ses plaisirs,
II AKMODIUS.
Ht le pauvre insultait ce luxe et ces loisirs, Jaloux de s'y vautrer lui-même.
Nul ne respectait plus l'antique loi du sort Qui fit pour s'entr'aider et le faible et le fort,
Qui soumit les fils aux ancêtres; Tous rompant des devoirs l'harmonieux accord, Nul n'acceptant d'égaux, nul ne souffrant de maîtres.
Un oppresseur, toujours, naît de pareils débats : Il jette, en nous leurrant, les deux partis à bas; Il tourne à son profit nos craintes et nos haines. Des couleurs de tous deux il a su se farder : L'un espère tout prendre, et l'autre tout garder; Lui montre aux deux rivaux des victoires prochaines; Chacun voit abattu son ennemi, chacun S'endort entre les bras de ce sauveur commun... Et s'éveille chargé de chaînes.
ARISTOGITO X.
Puis il laisse, avec art, sous son joug rigoureux, Les partis se haïr et s'opprimer entre eux : Tous les bons eitoj'ens portent deux servitudes, Les caprices du prince et ceux des multitudes : Des contraires excès l'État souffre à la fois ; Tout le fiel des partis s'infiltre dans les lois. Un tyran mêle en lui les vices de deux races ; Il a tous ceux des cours, tous ceux des populaces, lia, d'où qu'il soit né, d'humbles, de grands aïeux : La bassesse insolente et l'orgueil envieux, L'impuissance à se vaincre et les désirs immenses, Le sourd mépris des lois, le goût des violences,