A MON AMI R. CHANTELAUZE
J'ai le bonheur, — et je m'en vante Pour moi-même et pour mes écrits.
De n'être pas né dans Paris, Ou quelque autre ville savante.
Mon petit pays plein de foi, Jadis chef-lieu de haut parage,
Mais fort arriére, comme moi, N'est guirc plus qu'un gros village.
Il est assis paisiblement Entre la plaine et la montagne; Je m'y sens presque à la campagne...
Il en a le recueillement.
Là, j'obtiens une douce trêve,
Loin des souvenirs orageux :
Les grands parents, mes premiers jeux,
C'est tout ce que j'y vois en rêve.
J'en sais par cœur tous les sentiers.
Les fermes petites et grandes, Les refrains, les vieilles légendes, Les noms, les gens de tous métiers.
Rien n'est sorti de ma mémoire; Et, chez ce bon peuple adoré.
J'ai le bonheur d'être ignoré, Moi qui sais si bien son histoire.
J'j' vais m'endormir, tous les ans, Pour oublier, dans la nature, Avec nos braves paysans, Politique et littérature.
Là, pour mes sublimes travaux, Nul ne m'adresse une louange; Nous parlons foin, bœufs et chevaux, Seigle et froment, chasse et vendange.
r. A PETITE PATRIE. 2(5l
Chez le libraire de l'endroit J'ai vu du papier et des plumes, Des missels, des livres de droit...
Pas un de mes fameux volumes!
Mais nul ne me voit de travers Et ne dit : « Qu'il écrive en prose! » A mes mauvais, à mes bons vers Nul n'a sifflé... C'est quelque chose.
Vous soupçonnez, amis lecteurs, Que j'y viens faire le bon prince!
Et recruter des électeurs, Comme un grand homme de province.
Plutôt que rester le second, A Rome qu'il mit au pillage.
César eîit mieux aimé, dit-on, Etre le coq dans un village.
Je n'ai pas ces goûts d'empereur.
Et, dans Paris, Athène, ou Rome, J'accepterais, avec bonheur, D'être second... mais honnête homme.
Ici, je vis en bon fermier.
Et, certes, ma joie est profonde, De n'être dernier ni premier, Mais d'être comme tout le monde.
Je n'y fais pas le triomphant.
Je tâche de rester moi-même :
Et je crois volontiers qu'on m'aime Et qu'on dit : « C'est un bon enfant! »
Vous tous, race calme et sensc-e, Durs travailleurs de nos guércts, Soldats tenaces du Forez Vous êtes chers à ma pens(;e.
Je vous chantais avec amour, Et j'ai pleuré de voire gloire.
En lisant : « A l'ordre du jour, Premier bataillon de la Loire^. »
Je suis vieux, je n'en étais pas!
Mais j'aurais donné, je vous jure, Emboîtant avec vous le pas.
Tous mes vers pour une blessure.
Chrétien de cœur et de raison, Et Français de toute mon âme, Je prie encore à Montbrison, Par saint Aubrin et Notre-Dame 2.
Jamais l'on ne m'a vu broncher; Et j'appris à chérir la France A Notre-Dame d'Espérance, En aimant notre vieux clocher.
1. Le premier bataillon des mobiles de la Loire, composé du contingent de l'arrondissement de Montbrison, a été mis deux fois A l'ordre du jour, après les combats de Ladon et de Beaune-la-Rolande.