‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 94 sur 113 · POUR UN DRAPEAU · texte numérisé non relu

POUR UN DRAPEAU

Lance de tes yeux secs un éclair de dédain ; Mais, sur ta face, où nul n'a le pouvoir de lire, Qu'il s'éteigne bien vite et devienne un sourire. Fais voir un gai visage à tous tes envieux. Crains leur fausse pitié, leur haine te vaut mieux. Que la langue des sots, à l'affût d'un mystère, N'ayant rien à salir, soit réduite à se taire, Et que tes bons voisins qui devisent entre eux Disent en te montrant : « Voyez un homme heureux! »

Septembre 1877.

POUR UN DRAPEAU A l'École saint-thomas d'aquin

Veritas.

En plein soleil, touiours, portant notre bannière Et d'un amour profond cherchant la vérité, Nous trouvons en Dieu seul la force et la lumière... Mais le monde nous doit, au moins, la liberté!

La science et les arts parent nos solitudes ; Nous en avons, jadis, allumé le flambeau. Le bien, premier objet de nos saintes études. Nous conduit, à coup sûr, dans le chemin du beau.

28o VARIA.

Nous enseignons ici, malgré tout, l'espérance ; Notre foi la commande, indomptable soutien! On verra bien, un jour, si nous aimons la France, Et ce qu'on fait pour elle en demeurant chrétien !

Nous avons même cœur, les écoliers, les maîtres.. Et de nos rangs serrés on ne peut plus sortir, Quand on marche au combat avec de tels ancêtres, • L'apôtre Lacordaire et Captier le martyr !

Nous les imiterons, sans être de leur taiile ! Voici les jours mauvais, Dieu le veut, il le faut. Vous le savez, la terre est un champ de bataille : Ici-bas le travail, la couronne est plus haut.

Aux devoirs, aux dangers notre âme est aguerrie ; Élevons ce drapeau sans reproche et sans peur; Il sera, dans nos mains, pour Dieu, pour la patrie, A la peine souvent... et toujours à l'honneur.

Décembre 1879.

Alpes! forêts, glaciers ruisselants de lumière, Sources des grandes eaux oîi j'ai bu si souvent, Sommets, libres autels où, dans ma foi première, J'ai respiré, senti, touché le Dieu vivant!

Où Cybèle a pour moi dénoué sa ceinture, Où, dans ses bois obscurs, j'ai rencontré le jour, Où mon cœur s'enivrait, aux bras de la nature. D'un mélange sacré de terreur et d'amour!

C'est à vous que je dois le secret de mon être, Mes élans vers l'azur et vers la liberté, Alpes! désert chéri, vous fûtes mon seul maître; Mon vrai poème à moi, vous me l'avez dicté.

Trente ans déjà passes, jeune, ardent, pur, austère, Chercheur enthousiaste, altéré d'inconnu Et pressentant l'amour au fond du grand mystère, Alpes, mes blanches sœurs, chez vous je suis venu.

D'autres avaient baisé votre manteau de neige Et, le soir, sur vos lacs d'azur et de vermeil, Aperçu dans l'éther le radieux cortège De vos fronts empourprés aux adieux du soleil.

Ils avaient retrempé leurs pinceaux dans vos flammes Et de nos vers éteints ravivé les couleurs; Pour les verser à flots sur les genoux aes femmes, Ils avaient à vos bois dérobé maintes fleurs.

Mais moi, sans m'attarder aux roses de vos cimes Sitôt qu'un large éclair m'entr'ouvrait votre sein, Éperdu, je plongeais dans ces vivants abîmes; C'est dans votre âme à vous que j'Si fait mon larcin.

J'ai pressé de mes doigts cette invisible artère Par où s'épand la vie aux lieux les plus secrets ; J'ai parlé dans votre ombre à l'esprit de la terre. Elle m'a répondu par la voix des forêts.

Tout ce qu'elle disait avec vos lèvres saintes. Tout rayon de vos yeux dans l'obscur infini, Tout dissipait en moi les doutes et les craintes : Je voyais l'homme heureux et l'univers béni.

De tous les grands espoirs vous m'avez fait largesse; Je vivais dans l'eftYoi, vous m'avez rassuré;

J'avais soif de bonté, de beauté, de sagesse... Le Dieu que je cherchais, vous me l'avez montré.

A travers votre azur dans l'insondable espace, Hissé sur vos sommets, j'entrevis son séjour; Je n'ai pu, moi chétif, lui parler face à face, Mais vous m'avez redit que son nom est Amour I

Et je l'ai si bien cru dans ma longue jeunesse, Qu'à lui, qu'à son ouvrage, à mes frères humains. Admirant, adorant, joyeux, épris sans cesse, J'ai prodigué partout mon cœur à pleines mains.

Je voyais d'un œil siàr tomber les vieilles chaînes Et l'antique douleur à jamais s'apaiser; Dans un horizon d'or, là-bas, aux pieds des chênes. J'entendais retentir un immense baiser.

La sereine raison illuminait ces fêtes, Baignant de sa clarté les fronts les plus épais, Toutes les nations, doucement satisfaites, Goiitaient dans leur sagesse une éternelle paix.

Comme, sur vos grands lacs, un navire paisible G'.isse entre deux azurs, par un beau soir d'été, Telle, à travers le temps, vers le port invisible, Voguait sous mes regards la sainte humanité.

Elle arrivait... malgré quelque orage éphémère! Et pour nous recevoir, sans nous séparer plus, Je voyais grand ouvert le vaste sein du père... Tous étaient appelés et tous étaient élus.

28(5 LIVRE DKS ADIEUX.

Voilà quel songe heureux, quelles hautes ivresses Vous m'avez prodigués dans l'ombre de vos bois! Voilà le doux vertige, ô mes chastes maîtresses, Que vos seins lumineux m'ont versé tant de fois!

Mais le temps s'est hâté, j'ai subi son outrage; J'ai vieilli, j'ai souffert en des jours odieux... Ah ! je ne parle point des tristesses de l'âge : Si je souffrais tout seul, je bénirais les dieux!

Du naufrage commun je ne puis les absoudre; Ils ont livré la terre au crime tout-puissant; Je me demande encor ce qu'ils font de leur foudre Quand le droit égorgé se débat dans le sang.

J'ai vu, gonflés de haine et d'appétits infâmes. Des peuples asservis à quelque homme fatal. Poussant, broyant du pied les enfants et les femmes, Reculer devant eux les frontières du mal.

J'ai vu mon cher pays, et c'est ce qui me tue. Énervé par vingt ans d'un règne empoisonneur ! J'ai vu ma noble France en deux jours abattue, Perdre du même coup sa gloire et son honneur.

Et moi, l'homme de paix, le chantre des beaux rêves, Qui prêchai le Dieu bon et l'infaillible espoir.

La vertu me condamne à des guerres sans trêve, Et voici que la haine est mon premier devoir!

Mon vers ne doit sonner que d'iiorribles fanfares, Précipitant nos fils sur de sanglants chemins, Quand je maudis du cœur ces revanches barbares, Et dans l'âge où le fer pèse à mes faibles mains !

Ah ! quand je vins rêver, pleurer sous vos mélèzes. Et m'enivrer d'azur sous vos cieux éclatants. Vous n'aviez à guérir que les heureux malaises Et les vagues douleurs qui berçaient mes vingt ans.

Préparez aujourd'hui, vierges hospitalières, Vos philtres les plus forts et les plus embaumés! Je rapporte chez vous, mes douces conseillères. Mille doutes sanglants par l'âge envenimés.

Prophète de malheur, dans l'abîme où nous sommes, Faut-il, dès le présent, exécrer l'avenir, M'éteindre avec horreur dans le mépris des hommes, En blasphémant le Dieu que j'aimais à bénir?

Mais vous parlez... je viens! j'ai retrouvé mon temple. J'y refais, jour par jour, mes haltes d'autrefois; J'ai revu dans l'azur vos fronts... je les contemple; J'écoute avec amour le silence des bois.

Sur vos lacs palpitants, bercé comme les cygnes, Tout mon être obéit au rythme iiarmonieux ; Et je tiens ma pensée attentive à vos signes Inscrits par les glaciers dans la splendeur des cieux.

Les neiges, les forêts, les prés, le bleu de l'onde, En mille tons changeants répondent au soleil ; Je respire la paix! la lumiùre m'inonde; Mon rêve se poursuit dans un demi-sommeil.

Musique, amour, splendeur de cette heure paisible. Sereine immensité du monde aérien. Transparent univers, voile de l'invisible. Quoi ! tu serais aveugle ei ne sentirais rien ?

Tu serais la beauté sans pouvoir te connaître? Et quand l'humble mortel, ivre de tes appas, Goîite ainsi dans ton sein les voluptés de l'être, Tu répandrais l'amour et tu n'aimerais pas?

Nulle âme au fond de toi n'écouterait nos âmes? C'est un néant trompeur que j'aurais tant aimé? Nul Dieu n'habiterait sur ces sommets en flammes, Et si tu t'écroulais, tout serait consommé?

Non! car j'entends quelqu'un même dans ton silence, Car tu n'assouvis pas mon immense désir! Plus haut chez toi j'arrive, et plus haut je m'élance Vers quelque objet ailé que je ne puis saisir.

Oui, nature, univers, beauté, ma douce étude, Si tu n'es pas le but, tu restes le chemin ;

ADIEU AUX ALPES. iiop

Tu me rends le désir, l'espoir, la certitude, Quand je les ai perdus dans le désordre humain.

Voyez-moi, je suis vieux, ô mes Alpes fidèles! Je n'ai plus, pour monter, le souffle et le pied sûr! Qu'importe! je m'enlève, et je me sens des ailes Quand vos fronts étoiles m'appellent dans l'azur.

J'y reprends la jeunesse et le rêve et l'extase .. Aucun mal n'y fait ombre à ma sérénité; Et j'y bâtis encor, j'affermis sur sa base. Dans l'ordre et dans l'amour m.a première cité.

Sur tes douces hauteurs je refais la patrie; Chaque homme y vient s'asseoir au banquet fraternel , Tout regard m'y sourit et toute voix me crie : La douleur est d'un jour, le bien est éternel.

Adieu, nature, adieu, forêts, Alpes sacrées Qui m'avez un moment donné l'oubli du mal; Quand mon âme et ma chair seront transfigurées, Nous nous retrouverons au sein de l'idéal.

Vous entrerez aussi dans l'immortelle vie !

Un ciel plus pur luira sur vos fronts éclatants ;

J'y volerai peut-être, au gré de mon envie,

A côté des grands morts, vos heureux habitants.

Mes amis d'autrefois me guideront encore; Sur vos plus hauts gradins nous irons nous asseoir ; Nous toucherons du doigt les roses de l'aurore; Nous baignerons nos pieds dans la pourpre du soir. IV. 37

12Ç0 tIVRF. DES ADIEUX.

Là, notre ancien amour refleurira sans cesse ■Sous le même soleil dans un printemps nouveau; Et vous m'y verserez, mieux que dans ma jeunesse « Le breuvage du vrai dans la coupe du beau.

Septembre 1S74.

Page 1