SCÈNE IL
lES I' RECÈDENT S, ZAPATA.
zAPATAj d'un ton solennel.
Messieurs, nous assistons à des événements Qui dépassent le rêve et les pressentiments. Auprès de ce qu'on fait et de ce qu'on propose, Le paradis terrestre était fort peu de chose... Ce monde périssait, vieux, poussif, édenté : L'horloge du progrès semblait s'être arrêté; Un tas de préjugés, une aveugle routine Rongeait le grand ressort d'une rouille intestine ; Il fallait tout refaire et tout remettre à neuf, Comme on a fait ailleurs en l'an quatre-vingt-neuf. A force de servir toute vérité s'use; Il fallait réformer les mots dont on abuse. Ce vieu.x monde caduc qui se traîne à pas lents Sur les mêmes vertus vit depuis six mille ans; Ces vertus exhalaient une odeur sépulcrale: Le jour est donc venu de changer la morale. Voilà bien six mille ans, par tout cet univers, Que le cœur est à gauche et que les prés sont verts, Qu'en dépit de Garo le feu brûle et l'eau mouille. Que le chêne répugne à porter la citrouille. Que les fruits sont encor précédés par les fleurs. Qu'on prise un honnête homme et qu'on pend les voleui Que le chardon se voit dédaigné pour les roses...
l'AtCADE DE TAMPICO. 34.7
Nous ne pouvions souffrir un tel état de choses ! Vous comprenez, messieurs, que le siècle a grandi Et que, s'il faisait jour encor en plein midi, Que si l'on ne tenait pour des billevesées Leur vieux droit, leur morale et ses hautes visées, Si Caton à vos yeux valait plus qu'Arlequin... Moi-même, ici présent, je serais un faquin ! Moi, duc de Zapata!... nos barons, nos alcades, Chacun vendrait encor du poivre et des muscades. Nous n'aurions ni mandats, ni croix, ni rubans verts! Rien enfin!... Et sans nous que ferait l'univers? Applaudissements.
Bas au docteur.
Qu'en dis-tu?
lE DOCTEDR.
Mais très bien!
ZAPATA
Tu n'as vu que l'exorde.
LE DOCTEUR
C'est trop les persifler, fais-leur miséricorde.
ZAPATA
Tu ne les connais pas! écoute seulement, Et je vais te donner quelque peu d'agrément.
Il reprend à très haute voix.
Comment l'homme a-t-il pu, c'est là ce qui m'étonne, Supporter six mille ans un sort si monotone ? Pour amener le monde à son état parfait. Il fallait tout changer ! messieurs, nous l'avons fait.
i^H TRIBUNS ET COURTISANS.
Ce progrès, ce miracle à dérouter l'histoire, C'est à notre pays qu'en reviendra la gloire : Nous offrons en exemple aux autres nations La révolution des révolutions.
Aujourd'hui le Me.vique est le centre du globe, Et tient la liberté dans un pan de sa robe. Nous la tenons, messieurs!
lE DOCTEUR à demi-voix.
Et la tenons si bien, Qu'à coup sûr pour personne, il n'en sortira rien.
Z APATA.
On interrompt, je crois !
VOIX NOMBREUSES
A la porte ! à la porte !
Donc nous vivons, messieurs, la vieille Europe est morti Notre empire au vieux monde imposant ses décrets A pris seul dans ses mains la cause du progrès. Tout renaît, tout fleurit, tout se métamorphose, Et l'obscur avenir s'est fait couleur de rose.
Applaudissements.
Or, ces fruits et ces fleurs, ces éclairs, ces rayons, Vous savez bien, messieurs, à qui nous les devons. Un grand homme a surgi... mais que dis-je ? un grand ho On l'eiit proclamé dieu dans Athène et dans Rome, Un immortel, un être, un héros fabuleux, Prodigieux, fameux, heureux, miraculeux,.. Hourras frénétiques.
Voyant de nos destins s'embourber la patache, A saisi fortement la bride et la cravache... Du monde qui va naître il s'est fait le parrain, Et vers cet âge d'or il nous mène grand train. Ce dieu, dont un regard peut tout réduire en cendre, Dans nos murs, sous nos toits, il a daigné descendre. Traîné dans sa calèche en guise de pavois, Nous l'avons vu, messieurs, tout comme je vous vois ! Et Tampico l'heureuse eut de lui trois journées Qui feront notre orgueil encor dans mille années. Car nous devons, messieurs, léguer à nos enfants L'enivrant souvenir de ces jours triomphants. Voici — j'osai la faire à défaut d'un plus digne — Une relation de ce voyage insigne; Celle qui pour les cours, Paris, Londres, Berlin, S'imprime en lettres d'or et sur peau de vélin, Pour se tirer après en formats populaires A trois cents millions six cent mille exemplaires; Et mandons, ordonnons qu'en place du marché. Dans nos villes et bourgs le tout soit affiché ; Durant que les sculpteurs aclièvent de l'inscrire Sur des tables d'airain, de marbre et de porphyre. Applaudissements.
Premier jour ! le canon, les cloches, le tambour Annoncent le héros. Il entre avec sa cour. D'innombrables vivats poursuivent le cortège. De discours et de fleurs on l'accable, on l'assiège. L'encens fume à ses pieds, on casse l'encensoir. Au palais de l'alcade on arriva le soir. On soupa. Son Altesse, en se mettant à table. Avait grand appétit et l'air le plus aimable; Elle a daigné nous dire en acceptant de tout :
!( Ah ! monsieur, ces perdreaux sont d'un merveilleux goûi
LE DOCTEUR pÉDRO-GIRON.
Le grand homme !
Z AP AT A
Et, trois fois, il but dans un grand verre. Du vieux bordeaux retour de l'Inde, et du madère,
LE DOCTEUR
Le grand homme !
ZAPATA
Après quoi dans le grand salon vert, On a mandé l'orchestre et le bal s'est ouvert. Le fifre et le hautbois marquaient notre allégresse; Le prince a fait valser madame la duchesse.
LE DOCTEUR
Le grand homme !
ZAPATA
Et bientôt, en bâillant, mais sans bruit. Il nous a dit : « Bonsoir à tous et bonne nuit. »
Applaudissements.
Bas au docteur.
Es-tu content?
LE DOCTEUR
Parfait!
ZAPATA
Nous ferons mieux encore :
l'alcade de tampico. 3S1
Chacun de mes gaillards attend qu'on le décore ; Et je puis te servir une scène à ton gré Devant un auditoire aussi bien préparé.
Reprenant à haute voix.
Second jour. Le canon, le tambour et les cloches. On offre à tout venant du rhum et des brioches. Visite à l'arsenal, aux forts, à l'aqueduc, Déjeuner sans façon avec monsieur le duc. Le peuple va jouir d'une fête imprévue : On passe à l'hippodrome une immense revue. Nos chasseurs noirs, surtout, sont beaucoup applaudis ; Le prince en les voyant : « C'est moi qui vous le dis, Mexicains! vous serez dignes de vos ancêtres; Ajoutez seulement trois boutons à ces guêtres. »
LE DOCTEUR
Grand peuple! homme étonnant!
Z APAT a.
Puis le soir autre bal, Mais plus gai, costumé, tout comme en carnaval ; Madame la duchesse étant des plus gentilles, Avec sa majesté danse à tous les quadrilles.
Applaudissements.
Troisième jour. Tambours et cloches et canons. Le départ ! en pleurant, hélas ! nous l'apprenons... Messieurs!... que je respire un moment... je chancelle, Mon cœur bondit... J'arrive à l'heure solennelle. Acclamations. L'attention redouble. Zapata s'incline sur son siège succombant à l'émotion.