‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 58 sur 138 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DON LOPEZ, DONA SERAFINA, puis Y NEZ.

DON LOPEZ

Non, je n'adhère pas à ce nouveau pouvoir ! Je reste indépendant... tout m'en fait un devoir : Mon passé, mes serments sous les drapeaux contraires, Le nom de mes aïeux et le sang de mes frères, Aux abus triomphants les coups que j'ai portés... Je veux, je dois finir avec nos libertés. J'abdique mes emplois, et je fuis cette ville. Ce vainqueur entouré d'une foule servile.

Tout offusque mes yeux ; j'ai le monde en horreur ! Retournons à nos champs... je me fais laboureur.

DONA SERAFINA

Cher Lopez ! toujours fier et digne de lui-même;

Tel que je l'ai choisi, tel enfin que je l'aime :

Un vrai sage, élevé dans le mépris de l'or,

Un gentilhomme, un fils du Cid Campeador.

C'est bien là mon héros, mon époux et mon maître!

Ma jeunesse, une dot, — quelque beauté, peut-être, -

Quand je te donnai tout, je te rêvais ainsi!

Mon superbe idéal ne s'est pas obscurci.

Va! je suis digne, ami, de ton nom que je porte.

M'appuyant sur ton bras, je suis la femme forte.

Oui, je veux partager tes indignations...

Je comprends mal, c'est vrai, ces grandes questions;

Tu n'as pas dans ta femme un secours politique;

Tout mon savoir se borne au domaine pratique;

Et les événements, d'ailleurs, nous ont surpris.

Si tu prenais conseil de quelques bons esprits?

Mon frère? Il est expert dans les grandes affaires,

Il est heureux en tout... Puis dans les autres sphères,

Monsieur Pantaleo ? C'est un homme très fort,

Qui met ses intérêts et ses vertus d'accord ;

Il sait persuader les gens les moins crédules :

Tu devrais avec lui causer de nos scrupules.

DON tOPEZ.

Qui prend conseil d'autrui, quand l'honneur a parlé, A, dans le fond du cœur, déjà capitulé. Qu'ai-je besoin, vraiment, de ton lourd casuiste?

UN CONSEIL DE FAMILLE. Ipj

DONA. SERAFINA

C'est une idée en l'air; ne crois pas que j'insiste. Va, sur le point d'honneur et le haut sentiment, Je te sais infaillible et marche aveuglément. Partons! j'aime, d'ailleurs, les champs, l'agriculture; J'appris de toi, poète, à chérir la nature; Des foins et des lilas je sens déjà l'odeur, Et je fais mes adieux, sans peine, à la grandeur. Partons! loin de la cour, loin de tout ce qui brille. Pour un sort plus modeste élevons notre fille.

YNEZ entrant.

Mon père, embrassez-moi, j'apporte du nouveau !

DON LOPEZ

Serait-ce un changement ?. ..

C'est d'abord qu'il fait beau, Qu'on peut aller au bois, et qui m'aime me suive ! Mais c'est mieux que cela : l'excellent oncle arrive ; Mon oncle Sam, si gai, — n'étaient ses gros jurons; Son nègre est à l'office. — Oh! comme nous rirons! Mais que vous êtes triste ! Est-ce votre migraine ?

DONA SERAFINA, à don Lopez. Chère enfant ! sa gaîté me charme et me fait peine ; Vois donc ! qu'elle est jolie !

DON LOPEZ

Et quel cœur ! A la voir, J'ai bien vite oublié les honneurs, le pouvoir. Comment peut-on s'éprendre à semblable guenille. Quand on peut vivre aux champs, aimé, libre, en famille ?

DONA SERAFINA

Oui, plus d'ambition, l'honneur nous la défend; Vivons obscurs, heureux! Ah ! cette pauvre enfant, Qu'il nous faudra sevrer des plaisirs de son âge!... Mais elle est votre fille, elle aura du courage. Nos goûts seront les siens... Lorsque j'avais seize ans Je trouvais le désert, les bois très séduisants. Plus de bals, de concerts, nous vivrons en fermières, Loin de tout...

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