‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 63 sur 138 · DON LOPEZ, SAMUEL, PANTALEO, DONA SERAFINA · texte numérisé non relu

DON LOPEZ, SAMUEL, PANTALEO, DONA SERAFINA

PANTALEO.

Puisqu'on m'a consulté, je répondrai, madame, Qu'on change de parti sans risque pour son âme. Vous pouvez au vaincu dire adieu sans regrets, Puis aller, sagement, où vont vos intérêts. Dans ces changements-là, plus je les examine. Rien n'offense le dogme et riea la discipline. Je dis mieux : tout condamne un parti renversé : Le pouvoir vient du ciel, le ciel s'est prononcé. Sous la loi du vainqueur rangez votre prudence. Vous marcherez d'accord avec la Providence. Ah! si c'était Néron, Marat, Caligula, D'affreux républicains!... Et même en ce cas-là Il vaut mieux se soumettre, attendre, ou disparaître. Puis l'on peut espérer de convertir un maître. Aujourd'hui, grâce à Dieu, pas un sujet d'effroi :

Nous sommes à l'abri, le prince a de la foi; Il n'a pas supprimé la feuille aux bénéfices; On a la liberté d'assister aux offices. Pas un clocher branlant qui ne soit restauré. L'alcade ne prend plus le pas sur le curé. Le vaincu, c'est l'usage, à crier s'égosille : J'entends parlerde gens qu'on coffre et qu'on fusille. Tous ces grands citoyens, de quoi se mêlaient-ils? Pourquoi dérangeait-on messieurs les alguazils? Pour sauver, dites-vous, de vieux droits, une charte... Oui, comme les païens d'Angleterre ou de Sparte ! Mais qu'importe au chrétien la constitution. Tant qu'on l'a laissé libre en sa dévotion? Sauf l'intérêt du ciel, qui passe avant tout autre, Pour règle, en pareil cas, ne prenons que le nôtre. On prouve en vous offrant de l'or, des dignités, Qu'on veut d'honnêtes gens, qu'on les aime... Acceptez.

SAMUEL

Que vous avais-je dit ? Foin de tous ces scrupules, Qu'un aussi grand docteur a jugés ridicules! Seriez-vous de ces gens qui trouvent qu'on a tort Par la seule raison que l'on est le plus fort ? Allez-vous repousser le parti le plus sa£;e Parce qu'on y rencontre aussi son avantage ? Ce serait du nouveau! Messieurs les entêtés, Voyez en ma faveur combien d'autorités : Le devoir, l'intérêt, l'amour... Mais rien n'y manque. La chaire a sur ce cas parlé comme la banque.

DON tOPEZ.

Ceux qui font comme vous, je ne les blâme point : J'admets vos arguments, mais je réserve un point

— Sans vouloir me donner aux autres pour modèle J'ai mon passé; l'honneur est d'y rester fidèle. Je me dois de finir ainsi que j'ai vécu; J'étais plus qu'un soldat dans le parti vaincu. Trente ans j'ai péroré, le front haut, les mains nettes. Mon fier libéralisme a rempli les gazettes. On cite encor mes mots contre les courtisans Et les tribuns grossiers, bourrus... et complaisants. Je puis me taire, hélas ! je ne rends pas les armes. Ah! pour la liberté laissez couler mes larmes.

SAMUEL

Liberté, liberté, des mots, toujours des mots! Laissons ces joujoux-là, mon cher, à nos marmots.

PANTALEO,

Ne rions pas, monsieur, de ces choses majeures:

Le mot est bon ; je veux m'en servir... à mes heures.

Distinguons seulement, dans un état normal,

La liberté du bien d'avec celle du mai.

Oui, certe, un vrai dévot est fait pour être libre!

Mais gardons-nous, monsieur, d'un fâcheux équilibre.

Dans ma justice, à moi, le bien seul est permis.

Ah! je comprends!... Le bien, c'est nous et nos amis.

La proposition n'admet pas de réplique;

Mais je suis libéral, du moment qu'on s'explique !

PANTALEO.

La liberté, monsieur, c'est un prince très fort Et très sage, — avec nous sachant rester d'accord,

UN CONSEIl DE FAMILLE. 20$

Supprimant à son gré ce qui nous scandalise Et fait pour assurer le pouvoir de l'Église.

C'est juste mon avis ! Les bons gouvernements Sont nés pour couper court aux longs raisonnements Et pour mettre à l'abri des chicanes vulgaires Tous les habiles gens qui font bien leurs affaires... Surtout, pour qu'on soit libre et que l'on vive heureux, Mettez-moi le bâillon à tous ces rêve-creux, A ce tas d'écrivains, pointilleux, formalistes. Et ne souffrez chez vous que de bons journalistes,

P ANTALEO.

Ah! voilà le vrai mal ! La presse et les auteurs, Qui n'ont pas pris chez nous leurs bonnets de docteurs. Et qui s'en vont criant aussitôt qu'on les touche. La liberté consiste à leur fermer la bouche. Étouffons les erreurs sous un réseau de lois. Pour que la vérité fasse entendre sa voix.

Parbleu! laissez-la donc, cette pauvre ingénue, La vérité, sortir de son puits toute nue. Et courir sans trousseau, sans dot et sans tuteur. Livrée aux quolibets d'un monde corrupteur. Pour triompher réduite au pouvoir de ses charmes! La vérité, vous dis-je, a besoin des gendarmes! Pour combattre l'erreur, nous en mettrons partout. La vérité, monsieur, c'est ma caisse, après tout ; Et pour que je sois libre il faut qu'on la défende.

Voilà la liberté!. . celle que je demande : Je l'entends comme vous... la liberté du bien.

PANTALEO.

Qu'on ne parle de rien et qu'on ne touche à rien. Sans avoir mission de l'Eglise et du prince !

SAMUEL, à part.

Il me reste ma caisse... et la part n'est pas mince.

Haut.

Quant aux droits d'agiter cent mille opinions Dont je n'ai nul souci!... ceux-là, nous les nions.

PAN TALEO.

Oui, pour la liberté dangereuse, insensée, Qui permet à chacun d'avoir une pensée, Qui veut qu'un même Etat supporte en même temps Kant, Aristote, Hegel, des Juifs, des Protestants Livre à tous les bavards, aux gribouilleurs, aux cuistres, Les actes des préfets, des curés, des ministres; Qui veut voir de ses yeux et toucher de ses mains. Et qui ferait de nous des Grecs et des Romains; Cette liberté-là vraiment...

SAMUEL

Je la déteste.

PANTALEO.

Je la tiens pour impie.

SAMUEL

Et je la tiens funeste.

PANT ALEO

Elle perdit Adam, même en plein paradis,

SAMUEL

Elle empêche nos fonds de monter à cent dix.

P ANTALEO.

C'est une occasion de péchés et de-hontes.

s AM U EL.

C'est un hideux prétexte à réviser les comptes.

PANTALEO.

C'est une entrave aux rois de bonne intention.

SAMUEL

C'est un retard gâtant mon opération.

PAN T ALEO

Avec la liberté chacun sort de sa sphère, Et...

SAMUEL

Tout s'embrouille; on met le nez dans mon affaire.

PANTALEO.

Gros-Jean veut tenir tête à monsieur le curé !

s AMU EL.

On veut, sans être riche, être considéré!

PANTAtEO.

Avec le saint-office on se met à son aise, C'est la tour de Babel 1

SAMUEL

C'est du quatre-vingt-treize !

PANTALE o.

Liberté! de rêver jusqu'à devenir fou!

SAMUEL

Liberté!... de piller et de couper le cou!

PANTALEO.

Mais la société du moins est avertie!

A nous le corps de garde!

SAMUEL

A nous la sacristie î

PAN T ALEO

Plus de libres penseurs !

SAMUEL

D'éplucheurs de budgets!

PANTALEO ET SAMUEL, ensemble.

Au fond la guillotine est de tous leurs projets.

UN CONSEIt DE FAMIUE. 209

DONA SE RAFINA.

Ah ! par pitié, messieurs, vous me déchirez l'âme ! Je la hais comme vous, cette déesse infâme. Non, mon époux n'est pas de ces buveurs de sang : Je vous le garantis pour un être innocent. Il ne troublera pas l'ordre qui se relève. Mais il eut des amis qui faisaient un beau rêve ; Il ne peut les trahir vaincus, tombés, proscrits. Son cœur est si loyal ! ces gens-là l'ont surpris. Même en portant sur eux un jugement sévère, L'honneur, sous ce drapeau, voudra qu'il persévère.

PANTALEO.

L'honneur, madame, encore un sentiment païen! Autant vaudrait, tout court, s'appeler citoyen. L'honneur! vous voulez dire un orgueil satanique Qui faisait les Brutus et les Caton d'Utique. Un bon chrétien n'a pas de ces entêtements ; Il voit le doigt de Dieu dans les événements; Il n'est pas d'un parti, — c'est là votre folie, — S'il faut s'humilier, eh bien, il s'humilie! Voilà l'orthodoxie.

Et voici la raison!

De quel siècle êtes-vous, ma sœur, dans ta maison ? L'honneur! — à part celui que l'on garde en ménage, Mais c'est du bric-à-brac, mais c'est du moyen âge! Or çà, vous avez donc sur les yeux des bandeaux? Rêvez-vous de la dîme et des droits féodaux? L'honneur! autant vaudrait, dans le siècle où nous sommes,

Réclamer franchament vos droits de gentilshommes. L'honneur ! il vous faut donc des tours dans le décor, Des pont-levis, des paons servis sur un plat d'or, Des pages, des varlets coiffés d'une salade? Très bien, mon cher, très bien, partons pour la croisade

P ANT AL EO

L'honneur, c'est un démon.

SAMUEL

C'est un aveuglement!

Quand on peut prendre pied dans le gouvernement, Donner de vrais dîners, protéger l'industrie...

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