‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 7 sur 138 · LES MUSES D ÉTAT. SJ · texte numérisé non relu

LES MUSES D ÉTAT. SJ

Qui descendez du Pinde en rêvant d'un héros... Allez chez l'inspecteur prendre vos numéros, O Muses ! quels honneurs, sans compter le salaire, L'Etat vous garderait, — un Etat populaire, — Si l'on s'était rangé ! si l'on avait voulu Aider discrètement le pouvoir absolu! Si la plume, en vos doigts, marchant à la baguette, Chargeait en douze temps comme la baïonnette ; Si vos lyres, d'accord avec les tympanons, Répétaient à l'envi l'hosanna des canons ; Si le penseur docile et toujours sous le charme. Le critique, au besoin, remplaçaient le gendarme; Et l'œil, toujours ouvert aux merveilles du temps, D'un crayon venimeux notaient les mécontents.

O grand siècle! ô bonheur dont nous ferons l'épreuve !

Un jour viendra, ce jour rêvé par Sainte-Beuve,

Où les Muses d'Etat, nous tenant par la main,

Enrégimenteront chez nous l'esprit humain.

Selon le numéro, selon l'arme et le grade.

Nous verrons les beaux-arts défiler la parade.

Tels, conscrits aujourd'hui, marchant les pieds déchaux.

Qui seront colonels, peut-être maréchaux,

Suivant qu'ils useront, dans le panégyrique.

De prose tempérée ou de prose lyrique.

On bat déjà l'appel sur les doctes hauteurs : J'entends la voix sucrée et l'or des recruteurs. Tout s'émeut dans l'azur: un bataillon de cygnes Se forme en éclaireurs, vedettes et consignes ; Pégase, tout bridé, piaffe dans le décor, En caparaçon vert semé d'abeilles d'or;

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Et Philomèle aussi, d'une voix attendrie,

Entonne sur l'ormeau : « Nourris par la patrie. »

Le hussard-vaudeville a poussé des liourras ;

Le roman-voltigeur s'avance l'arme au bras.

Artilleur à cheval et muni de fusées,

Le feuilleton pétille et s'échappe en risées.

Et les Premiers-Paris, gros canonniers du camp,

Font feu sur le Kremlin et sur le Vatican.

L'historien-sapeur, lavant le linge sale,

Médite un coup de hache aux vaincus de Pharsale.

La carabine en main, de tous les trous sortis,

Les chroniqueurs font feu sur les anciens partis,

Et la Philosophie, en muse qui s'observe,

Forme des cuirassiers la prudente réserve.

Tout est prêt ; on attend la voix qui dit: «Allons!...»

Et tout doit manœuvrer comme au camp de Chûlons.

Partez! J'entends la voix du critique avant-garde, Balayant les abords et traînant sa bombarde, Et nous invitant tous, prosateurs et rimeurs, Pour gagner du terrain à démolir les moeurs. Place aux Muses d'État! et brisons les obstacles. Il faut aux braves gens du pain et des spectacles. Mais, vraiment, les beaux-arts, dansleur nouvel essor. Par la morale et Dieu sont entravés encor : Supprimons Dieu, poète, et que ton œuvre entière Chante, sur tous les tons, un hymne à la matière.

Le réel avant tout... Fi du vieil idéal! Donnez à vos romans une odeur d'hôpital ; Faites-en des charniers peuplés de bêtes fauves; Allez fouiller du nez dans toutes les alcôves;

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