‹ Œuvres poétiquesChapitre 108 sur 124 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Il est frappé, Koiirad, sous le drapeau qu'il aime ; Il tombe dans sa force; et le combat suprême Apporte au fier vaincu, fauché dans son printemps, La belle mort qu'on rêve et qu'on cherche à vingt ans. Qui vous prend jeune et pur, encore digne d'envie, La mort qui doit guérir et couronner la vie. La mort vient, mais trop lente; au soldat resté seul Les cadavres sanglants font ua épais linceul, Et Konradjdans l'horreur de ce morne supplice. Du dernier abandon vide l'affreux calice. Pas un ami, pas même un étranger pieux Pour soulever sa tête en lui montrant les cieux. Nul espoir d'obtenir d'une balle plus prompte La fin des longs tourments et des heures qu'il compte. La neige, à travers l'ombre, en tourbillons descend Épaisse, et va rougir sur les mares de sang. Accourus à l'odeur, de toute la contrée. Les loups ont commencé leur horrible curée. Les pieds des noirs oiseaux qui se croisent dans l'air En font pleuvoir du fiel et des lambeaux de chair.

Mais, l'âme de Konrad, libre dans la torture, Domine la souffrance et dompte la nature, Et sa fière agoniC; à la face du ciel,

2^6 IDYLLES HÉROICI.UES.

Atteste encor le droit vaincu, mais éternel ; Sa lèvre, où vibre encor un nom, un cri suprême, N'a pas avec son sang laissé fuir un blasphème ; Humble et simple croyant, mais soldat indompté, Il meurt, sans avoir craint et sans avoir douté, Ferme en sa juste cause et s'offrant pour victime. Il garde, il garde aussi la vision intime ; L'amour lui parle encor plus haut que ses douleurs Et ses yeux vaguement cherchent des yeux en pleurs.

Or, le don de souffrir avec le sang s'épuise,

Dans ce corps déchiré que la vertu maîtrise ;

De l'esprit survivant à ce dernier effort

Une clarté sereine approche avec la mort,

Et du monde invisible illumine l'entrée ;

Cette âme, enfin, des sens à demi délivrée,

Voit commencer pour elle, aux portes du tombeau,

La seconde naissance et le monde nouveau.

Konrad, autour de lui, sent frémir dans l'espace.

Comme un grand chœur d'oiseaux qui passe et qui repassi

A tous les horizons il entend à la fois

Chanter et palpiter des ailes et des voix.

Chère et sainte musique à son cœur familière!

C'est l'accent des soupirs, le vol de la prière

Que sa mère et sa sœur, — infatigable amour ! —

Lancent pour lui vers Dieu, supplié nuit et jour.

Il voit monter, monter de ces âmes fidèles

L'essaim de leurs vertus, paré de blanches ailes,

Les travaux, les douleurs, trésor accoutumé

Offert pour la rançon de l'enfant bien-aimé.

L'air en est tout peuplé de ses saintes colombes,

Il s'en est envolé de tant de chères tombes !

El tant d'humbles vertus, qu'on découvre aujourd'hui, A la porte du ciel s'en vont frapper pour lui.

Or, une voix vibrait dans ces accords mystiques, Claire et d'un timbre d'or dominait les cantiques ; Son lointain que le vent jetait dans ce concert, Sur des flots de parfums apportés du désert. Les steppes d'Orient, du milieu des bruyères Les avait vus monter ces longs flots de prières Qu'en sa ferveur d'amante exhalait, chaque soir, Une âme ardente et pure ainsi qu'un encensoir.

Mon âme est la sœur de cette âme en peines. Donnez-moi, mon Dieu, sa part de douleurs ; Pour vous la payer, je viens les mains pleines. S'il vous faut du sang, prenez dans mes veines; Prenez dans mes yeux s'il vous faut des pleurs.

Quand vous répandez vos grâces divines.

Remplissez son cœur aux dépens du mieOé Que toute ma sève aille à ses racines; Les roses pour lui, pour moi les épines; J'accepte tout mal, s'il en a le bien.

Cultivez en moi, pour qu'il les moissonne, Les belles vertus, les beaux épis d'or. Labourez mon cœur, je vous l'abandonne; Pourvu que, là-haut, la même couronne A vos pieds, mon Dieu, nous unisse encor. II. 33

258 IDYLLES HEROIQ^UES.

Cette voix a changé l'agonie en extase, Et Konrad a cru voir, dans l'azur qui s'embrase, Rosa, la fleur mystique, aux paroles de miel. Sur un sentier d'or pur elle descend du ciel ; Elle vient, conduisant les patronnes qu'elle aime; Car cette mort sanglante est un dernier baptême, Où les saints, accourus vers le soldat martyr. Lavent d'un flot vermeil l'âme prête à partir.

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