LES CORBEAUX
Voici l'hiver lugubre et son affreux cortège D'oiseaux noirs répandus sur son linceul de neige. Les corbeaux ont senti le parfum de la mort. Ils viennent, enhardis en leurs instincts funestes ; De nos belles saisons ils dévorent les restes. Croassants et rongeurs, et pareils au remords.
Là, les débris sanglants du coursier plein d'audace Dont le vol idéal nous portait dans l'espace ; Ici, le chien fidèle à son maître oublieux ; Là, le cygne plaintif et la tendre colombe... Bien, corbeau! fais rouler sur cette fraîche tombe Ce crâne chauve et blanc dont tu crevas les yeux.
ADAH
Hier, je vous pleurais ; je désirais peut-être, O mes Jeunes saisons, revoir vos jours si doux; Maintenant je dirais, si vous pouviez renaître : Fuyez, ô mes printemps ! je ne veux plus de vous.
SYMPHONIE DES SAISONS. 3I
Je VOUS connais trop bien pour songer à revivre ! Je sais trop à quel but mènent tous les chemins ; Je sais quel est le fond du vase oîi l'on s'enivre; Je sais, ô mes beaux jours ! quels sont vos lendemains.
Et toi, que viens-tu faire en ces mornes ténèbres, Image encor chérie et qu'en vain je veux fuir ? Je ne dois pas te voir à ces clartés funèbres; J'aime mieux t'oublier. .. Il faudrait te haïr !
LESGNOMES.
Les rêves sont rentres dans leurs lointains royaumes, Et ton foyer désert s'est peuplé de fantômes. L'hiver évoque en toi les spectres du passé. Nous voici, les dragons, les vampires, les gnomes ! En vain ta porte est close : à ton chevet glacé L'essaim des noirs esprits dans l'ombre est amassé.
Vois du plafond qui s'ouvre une forme descendre, Vois ces nains s'accroupir à tes pieds, sur la cendre ; Vois ces doigts tout sanglants écarter tes rideaux. Un râle, sous ton lit, vient de se faire entendre ; Le livre que tu tiens se déchire en lambeaux. Et le vent d'un soupir a soufflé tes flambeaux.
Les reconnais-tu bien sous leurs formes nouvelles. Ces folles visions que tu trouvas si belles? Ta main blanche a serré ces doigts courts et velus : Les voilà, tes amours, sans que tu les rappelles ! Tu fais pour nous bannir des efforts superflus ; Le remords nous conduit, nous ne te quittons plus.
ADAH
O frère de la mort, ô sommeil que J'envie ! Dans ma suprême attente, hélas! tu me trompais! Je souffre, en ton linceul, les horreurs de la vie : Tu n'as pu me donner ni l'oubli, ni la paix.
Je ne demandais pas à ta douce magie De verser à mon cœur des songes superflus ; J'invoquais pour tout bien la froide léthargie. Heureux qui dort sans rêve et ne s'éveille plus !
Je bornai là mes vœux. Je ne dois plus entendre Ce vain nom du bonheur, sans objet, sans échos : Si Dieu même ici-bas s'offrait à me le rendre, Je le refuserais! J'ai besoin du repos.