LE TORRENT
Le sourd travail des eaux a fendu le rocher : Ma source, en murmurant, fuit des plus minces veines, Comme une larme, aux yeux qui la voudraient cacher, Jaillit d'un coeur miné par de secrètes peines.
Mais bientôt je reçois et j'emporte en courant Et la neige et la grêle, et des flots d'eau fangeuse,
72 lES SYMPHONIES.
Et les mille débris de ma vie orageuse... J'enfle dans la tempête, et je suis le torrent !
Sur l'or d'un sable pur, sur les fines pelouses, Le flot n'a qu'un murmure, et jamais de chanson. J'entends à mes côtés, dans l'herbe et le buisson, Mille gais sifflements dont les eaux sont jalouses.
Il est des bruits joyeux même au fond des grands bois : Je mêle à ces accords ma rumeur incessante ; L'eau fait dans leur concert la note gémissante. L'homme devient rêveur, s'il ne pleure, à, ma voix.
Je vois naître et mourir la brise passagère Et les oiseaux rieurs dont la voix lui répond; Pour avoir, même un jour, cette gaîté légère. Je descends de trop haut et viens de trop profond.
L'eau circule depuis que la nature existe.
J'ai pénétré la terre et j'ai tout visité;
Un douloureux secret remplit l'immensité,
Moi, j'en murmure un mot : c'est pourquoi je suis triste.
J'en parle aux jours sereins, j'en parle aux sombres nuits Le vent, parfois, retient sa voix intermittente ; Dans ses rares fureurs, la foudre est inconstante; Moi, je suis éternel, ainsi que tes ennuis.
Mon flot dit, à travers le calme ou la tempête, Ce mot affreux : toujours! de tant de pleurs baigné; Ce mot, par la souffrance aux humains enseigné, Je l'appris de la mort, et je vous le répète.
A ce bruit de mes flots parfois tu t'endormis : Mais ce n'est pas la paix que ce sommeil te verse; Tu le saiSj ô penseur! les rêves que je berce Ne sont rien moins pour toi que des rêves amis.
L'excès de la douleur, dans une âme affaissée, Apporte aux malheureux un repos tout pareil ; C'est en abolissant ta force et ta pensée Que la rumeur de l'onde engendre ce sommeil.
L E P ATR E.
Voici ce que nous dit la voix, proche ou lointaine, Qui coule avec les eaux, torrent, fleuve ou fontaine; Voici ce que nous dit le bruit clair du ruisseau, Du ruisseau qui gazouille aussi gai que l'oiseau :
LETORRENT.
L'eau jaillit ! la roche déserte Va répondre aux chansons des bois.
Je donne aux prés leur robe verte ; Ils sont muets, je suis leur voix.
La vie autour de moi fourmille; Elle coule avec les ruisseaux.
J'abrite une immense famille; Un peuple entier vit sous mes eaux.
Sous chaque roche un hôte habite Là, dans l'ombre et dans la fraîcheur, Le saumon, l'anguille et la truite Invitent la main du pêcheur.
De mes bords chérissant la zone, Les arbres croissent par milliers ; Le merle bleu siffle sur l'aune, Le vent berce les peupliers.
Toute chose que Dieu féconde, Prête à chanter, prête à fleurir, Aime le vif accent de l'onde.
Aime à voir le ruisseau courir.
Quand de la ruche printanière L'essaim s'est échappé dans l'air, Il vole, au bruit de la rivière, Vers le frêne au feuillage clair.
Ma rive a d'heureuses retraites Oiî s'échangent de longs serments ; J'y couvre sous mes voix discrètes Les douces plaintes des amants.
La génisse, au bruit de sa cloche.
Conduit vers moi de gais troupeaux.
En chantant le berger s'approche Et prend sa flûte à mes roseaux.
C'est moi qui fais tourner la roue Du meunier conteur et malin.
Ma voix l'accompagne et se joue Au j-oyeux tic-tac du moulin.
A vos travaux je m'associe :
Je bats le fer du forgeron ;
Je meus l'infatigable scie Sous le toit du vieux bûcheron.
A travers le roc et l'argile L'eau glisse et creuse incessamment; C'est moi, sur la terre immobile, C'est moi qui suis le mouvement.
L'onde vierge à grands flots m'arrive, Quand l'été ronge le glacier ; L'écume alors blanchit ma rive Comme la lèvre du coursier.
Si parfois mon flot déracine L'épi d'un imprudent sillon, Le sol que j'ôte à la colline, Je le restitue au vallon.
L'eau dans son sein, rapide ou lente, Tient tous les germes en éveil ; Pour donner la sève à la plante, Elle se marie au soleil.
La chanson du torrent convie Chaque être à sortir du repos.
J'appelle au travail, à la vie.
Les fleurs, les hommes, les troupeaux.
Je dis : Suivez mes flots rapides.
Quittez avec moi ce haut lieu ; Marchez, voyageurs intrépides, Sur les chemins tracés par Dieu..
7(^ lli^ SYMPHONIE
Suivez les torrents et les fleuves, O flot des générations !
Enrichissez de races neuves Les plaines et les nations.
Placez vos tentes sur ma rive ;
Un secours vous viendra des eaux ;
Je tournerai la meule active,
Je porterai vos lourds vaisseaux.
Avec moi cheminez en foule :
Et chantez, peuple industrieux !
Dieu vous dit dans mon flot qui coule Travaillez et soyez joyeux.
LE POETE
Pauvre cœur, dupe, hélas! de ta propre imposture,
Tu n'entends que toi-même à travers la nature!
L'esprit qui t'a parlé de joie et d'avenir
T'a promis, ô pasteur! ce qu'il ne peut tenir.
Ainsi, pour t'aff"ranchir de l'ennui qui te ronge,
O folle humanité, tu n'as que !e mensonge!
Je trouve ta gaîté plus triste que mes pleurs.
Et mon front ne veut pas de ces trompeuses fleurs.
Va donc, et suis la voix de l'antique Sirène;
Suis ton illusion qui parle et qui t'entraîne.
Au but de ton travail, à travers les chansons
Cours le long de ces flots, docile à leurs leçons !
Crois l'homme juste et bon ; crois les saisons propices,
Et joue avec les fleurs au bord des précipices.
La mer, la mer se creuse et va nous recevoir
Engloutis dans le flot qui te parlait d'espoir; Vous tomberez tous deux au noir abîme où gronde Le terrible inconnu que j'entends sous cette onde.
LE PATRE
L'inconnu qui me parle est un Dieu bienfaisant. Accomplissons d'abord la tâche du présent! La nature l'enseigne à la sagesse humaine : A chaque jour suffit le fardeau de sa peine, Et, pour le cœur sincère et simple en ses désirs. Chaque jour que Dieu fait offre aussi ses plaisirs.
LE POETE
Adieu ! Reste, ô berger ! dans l'erreur qui t'est douce L'ignorance est un lit plus tendre que la mousse ; Reste, au bord de cette onde, à voir tes prés fleurir A vivre sans penser, pour vivre sans souffrir.
LE PATRE
Ami, qu'un Dieu propice, à ma voix, te délivre Du démon qui t'a dit : Reste à rêver sans vivre!
LE POETE
Ah! puissé-je abdiquer, au sein de quelque fleur. De ce cœur importun la vie et la chaleur ! Pour la sève paisible en ces chênes dormante Que j'échangerais bien l'âme qui me tourmente, Que je voudrais jeter tout mon être à ce vent! Je souffre, ami, tu vois que je suis bien vivant.
LE P ATR E.
Tu souffres d'un corps faible et d'une âme impuissante, Le mal dont tu te plains, c'est la vigueur absente. Je le vois, dans tes yeux, sur ton front sans couleur. C'est un fruit de l'orgueil que ta lâche douleur. Abdique ta mollesse et ces larmes superbes ; Il est temps d'amasser quelques solides gerbes. O rêveur! sors enfin de ton sommeil fatal!... Mais tu ne peux guérir, car tu chéris ton mal.