‹ Œuvres poétiquesChapitre 27 sur 124 · LA MUSE ARMÉE · texte numérisé non relu

LA MUSE ARMÉE

Oui, Faustère amitié qui te lie aux grands chênes. Ce charme du désert qui t'enivre toujours. S'ils t'ont fait ignorer nos calculs et nos haines, Ont agrandi ton cœur pour les nobles amours.

Quand tu disais : Mon frère ! à l'arbre sans culture ; Quand les oiseaux du ciel venaient baiser tes maius, O toi qui pour famille avais pris la nature. Non, tu n'abjurais pas la cité des humains!

Au fond des bois sacrés oia tu te réfugies, Poëte aimé du chêne et du vieux biàcheron, Tu voulais échapper au bruit de nos orgies ; Mais tu redescendras à l'appel du clairon.

Tu n'as point redouté nos combats, mais nos fêles. Sur la neige éternelle ou sur le sable en feu,

Tu consultais la voix qu'entendent les prophètes, Apprenant du désert à nous parier de Dieu.

Ce vieil amour du sol,cet honneur qu'on abdique, Ce culte des aïeux et de leurs saintes lois. Ils coulent dans ta veine, ô Muse druidique! Je les ai respires sous les chênes gaulois.

Descends donc aujourd'hui, poëte ! il n'est plus l'heure D'écouter les soupirs des flots ou des rameaux; C'est l'âme des humains qui s'agite et qui pleure : Va retrouver ton peuple et souffrir de ses maux.

Viens faire, au cœur de ceux qui frappent dans l'arène, Sonner des rhythmes fiers appris dans les grands bois. Tu sais tailler aussi les Javelots de frêne; C'est le jour d'épuiser ta lyre et ton carquois.

Viens! la toison de l'ours flotte sur tes épaules. Emprunte à nos forêts leurs divines terreurs; Entraîne sur tes pas le vrai peuple des Gaules, De la faux implacable arme tes laboureurs.

Abdique enfin ta paix, Muse rêveuse et lente, Avec ce flot vengeur descends de ton glacier; Marche, et lève à nos yeux ta hache étincelante, La neige des sommets en a trempé l'acier.

Montre à l'homme agité dans les projets serviles Ce qui dort dans la paix des saintes régions, Et combien le désert, plus peuplé que les villes, Fait au jour du combat germer de légions.

LES DEUX CIMES. 89

Car tu peux seule, ô Muse ! à la foule insensée Souffler du haut des monts un esprit sage et fier; Et ceux que tu revêts d'une grande pensée Marchent dans la bataille à l'épreuve du fer.

LES DEUX CIMES

Aux grands monts la nature a fait des lots divers

Ainsi qu'aux grandes âmes :

De glaciers éternels ceux-là furent couverts,

Ceux-ci remplis de flammes.

Toujours dans leur cratère, ou lave, ou passion,

Grondent des voix latentes ; Puis le volcan s'éclaire, à chaque éruption,

De gerbes éclatantes.

Jamais phare des cieux n'a lui d'un feu pareil. Quand vient la nuit, il semble

Qu'un astre, ardent rival des splendeurs du soleil, Surgit du mont qui tremble.

De ses jets flamboyants il embrase les airs. Rougit les eaux voisines :

pO LES SYMPHONIES.

Son front fait envier sa couronne d'éclairs Aux jalouses collines;

Vers les flots qu'il embrase, en voyant ondoyer

Ce torrent d'étincelles, On dirait que ce faîte est le vivant foyer

Des clartés éternelles.

Mais l'ombre va bientôt couvrir du mont géant

La lave refroidie ; L'astre éphémère issu du cratère béant

N'était qu'un incendie.

Rien n'éclora de lui! Nul rayon créateur N'en peut sur nous descendre;

Il ne pleut sur nos champs, de ce soleil menteur, Qu'une infertile cendre.

Toi donc, que ces hauteurs ont souvent ébloui,

Gravis un jour leur cime :

Tu trouveras, au lieu de l'astre évanoui,

La nuit froide et l'abîme !

Le sein de la montagne, en proie à ces ardeurs.

Se ronge et se consume; Il exhale à ses pieds les impures odeurs

Du souffre et du bitume.

Telle est la passion : brillant foyer d'abord. Chaleur, clarté sans ombres;

Puis sa lave se change, au cœur dont elle sert,- En cailloux durs et sombres.

LES DEUX CIMES. Çl

Et, si vient quelque enfant par l'éclair abusé^

Il tombe au noir cratère, En respirant, du niont que la flamme a creusé,

Un souffle délétère.

Préfère donc, mon âme, à cette cime en feu, ■« Dont l'éclair n'est qu'un piège,

Le sommet froid et pur, paré, sous un ciel bleu, D'un long voile de neige.

Son rempart de glaciers t'épouvantait d'abord.

Sa froideur te repousse; Mais ses pieds sont fleuris, mais un flot clair en sort

Et coule dans la mousse.

Sitôt que le soleil, de ses lèvres d'amant

Portant la vie en elles, Rougit sous ses baisers et presse doucement

Les neiges éternelles.

Ce mont n'a pas de feu, mais pas de gouffre obscur.

Pas de cendres éteintes ; Mais les rayons du ciel embrasent son front pur

De leurs plus vives teintes;

II emprunte d'en haut tout l'éclat dont il luit; Sa blancheur se colore

De l'or ardent du soir, du bleu pur de la nuit. Des roses de l'aurore ;

Ses pieds sont revêtus du frais émail des prés;

Et ses flancs, pour ceinture, Ont la chaste forêt où les chênes sacrés

Grandirent sans culture;

Où le neigeux ravin, tout en fleur au printemps,

Nous offre un lit suave,..

Mais le mont plein d'éclairs se hérisse, en tout temps,

De scorie et de lave.

Or, quand tout flot tarit, éternel réservoir. Source où l'été s'abreuve, ses grottes d'azur le glacier fait pleuvoir L'eau mère du grand fleuve.

Telle est la froide cime : une vive lueur

Sur sa neige étincelle, Et la fertilité coule avec sa sueur

Dès que son front ruisselle.

O mon cœur! pour qu'en toi le sommet nourricier

Garde sa sève austère, Sois donc ainsi ! pareil aux neiges du glacier

Plus qu'aux feux du cratère.

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