‹ Œuvres polémiques et diverses de M. le comte de MontalembertChapitre 11 sur 73 · DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, ET DES REPROCHES QU*ON LUI ADRESSE · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, ET DES REPROCHES QU*ON LUI ADRESSE

Mais j'entends d'ici la réponse de mes adversaires : Nous aimons autant la liberté que vous, nous lui gardons notre foi et notre plume; ce que nous n'aimons plus, ce que nous réprouvons, ce dont nous saluons la chute avec enthousiasme, c'est le gouvernement représentatif, constitutionnel, parlementaire.

Je réplique aussitôt : Le gouvernement que vous réprouvez, et dont je reconnais avec vous certains inconvénients trèsgraves, est aujourd'hui, dans l'état actuel des mœurs et des institutions de l'Europe, la seule forme possible de la liberté 'politique. C'est ce que je vais essayer de prouver, après quelques observations sur ce malheureux gouvernement parlementaire, que nos publicistes en vogue se complaisent chaque jour à ressusciter, pour le pourfendre, après l'avoir préalablement déclaré mort et enterré.

A la fin de l'année dernière, la France, par un nombre inouï de pétitions, par le vœu unanime des conseils généraux, par tous les moyens légaux, avait supplié ses représentants de lui accorder la révision d'une constitution qui la conduisait manifestement à l'abîme. Ses instances furent vaines. Non-seulement la minorité socialiste, mais une fraction importante du parti conservateur refusait impitoyablement cette révision, tandis qu'une autre fraction plus nombreuse encore y consentait si mollement, qu'elle évitait même d'en signer

la proposition. On contestait jusqu'à la sincérité des pétitions émanées de ces masses qui depuis ont su formuler d'une façon moins équivoque leur volonté dès lors évidente pour tous les gens de bonne foi. N'ayant plus d'espoir dans le jeu régulier des institutions, indignée par la ténacité aveugle et par les déplorables divisions de l'assemblée, la France, réduite aux abois, s'est empressée d'accepter et de bénir la chance de salut qui lui était offerte.

Mais de ce qu'au 2 décembre, contraints de choisir entre le socialisme et la dictature , la plupart des honnêtes gens se sont jetés du côté de celle-ci, il y a toute une classe d'écrivains qui voudraient en conclure que, par la même occasion, la France a renié toutes les conditions d'un pays libre, et que dans ce choc, la liberté, qu'ils déguisent sous le nom de gouvernement parlementaire, a été prise au lacet, et étranglée par raccroc.

Je crois qu'ils se trompent en fait et surtout en droit, et j'espère qu'il me sera accordé, pour le dire, la même licence que celle dont a pu jouir M. Proudhon pour prouver que le 2 décembre était le triomphe de la révolution sociale et le commencement de la venue de l'antechrist.

On voudra bien remarquer que je serais aussi bien placé qu'un autre pour m' ériger en censeur de ce gouvernement déchu. D'abord je dois le connaître, et peut-être un peu mieux que ses détracteurs actuels, pour l'avoir longtemps pratiqué : Testis et pars aliqua fui. J'ai vu de près ses abus, ses dangers, les folles illusions, les jeux stériles et cruels des partis. Je les ai signalés, j'en ai gémi, à la tribune, alors que la tribune était encore debout, en présence des maîtres du jeu, qui ne me l'ont pas pardonné. J'ai pu subir, comme un autre, plus qu'un autre, les mécomptes, les tristesses, les défaillances, inséparables de ce laborieux régime. Je pourrais le

juger d'autant plus sévèrement , que nul ne m'a jamais vu tremper à un degré quelconque dans ces intrigues, ces coalitions, ces campagnes de couloirs, ces manèges de partis qui l'ont compromis et déconsidéré. Mais je me contente de ce que j'en ai dit quand il était triomphant et en apparence inattaquable. Je ne veux pas lui jeter la pierre aujourd'hui qu'il est vaincu et livré aux Thersites du camp victorieux. Comme, après tout, la responsabilité des vaincus me paraît moins formidable que celle des vainqueurs, j'aime mieux chercher si, par quelque faute inconnue de moi-même, je n'ai point mérité d'être englouti dans ce grand naufrage dont des pilotes plus célèbres paraissent seuls responsables. Delicta quis intelliget? Ab occultis meis munda me, et ah alienis parce servo tuo.

Quel est d'ailleurs l'honnête homme, l'homme de cœur qui pourrait être tenté, même avec les plus justes griefs contre le régime parlementaire, d'aller enfler le flot de ses détracteurs actuels? De quoi se compose ce flot? N'y voit-on pas, avec les courtisans habituels de la victoire, toutes les ambitions inassouvies, toutes les médiocrités avides, tous ces aventuriers de plume qui, sous aucun des pouvoirs qu'ils ont servis, n'ont pu gravir jusqu'à l'estime publique; toutes les doublures des régimes déchus; tous ces gens qui nous cajolaient dans les couloirs de l'Assemblée, et qui ont pour raison principale de maudire la tribune leurs impuissantes tentatives pour y arriver ou pour y réussir?

A quoi sert de le dissimuler? il y a toute une armée de panégyristes attitrés du pouvoir nouveau qui cherchent à exploiter, au profit d'une doctrine nouvelle, ce besoin impérieux d'une tranquillité quelconque qui prévaut en France depuis la catastrophe de 1848 et ses suites. A côté de la satisfaction légitime qu'inspire le sentiment d'un immense

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