‹ Œuvres polémiques et diverses de M. le comte de MontalembertChapitre 33 sur 73 · DE LA DÉMOCRATIE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE LA DÉMOCRATIE EN ANGLETERRE

Constatons du reste les symptômes du mal ayant d'en signaler les remèdes. Il va sans dire que nous ne regardons pas comme un mal ce que certains apôtres et certains ennemis de la démocratie révolutionnaire confondent trop souvent avec elle , savoir : le progrès du droit , de l'égalité devant la loi, du bien-être et de l'instruction du peuple, l'émancipation des consciences de tout joug séculier.

Ce sont là les œuvres de la liberté , non de la révolution ; et la liberté seule peut les garantir et les honorer ; seule ell les empêche d'être la pâture et la rançon de l'égoïsme d'un maître.

Grâce à la liberté, c'est par le mouvement naturel des esprits, par la marche irrésistible des mœurs , par le contact si universel des races et des individus, que la lumière se fait sur une foule de points longtemps obscurs. Ce qui a longtemps paru juste et simple se révèle dans son iniquité réelle, et devient impossible à conserver, malgré les clameurs des esprits attardés , malgré les résistances des intérêts compromis. Si la fière et libre Angleterre n'avait pu conserver sa constitution qu'en maintenant l'exclusion des catholiques de tout droit politique, le droit électoral des bourgs-pourris, et l'impôt sur le pain des pauvres au profit de l'agriculture des riches, elle eût été indigne à jamais d'occuper le rang que nul ne peut lui disputer parmi les peuples libres. Mais ces iniquités, une fois comprises et signalées, ne pouvaient sur-

viyre à l'effort utilement prolongé de la conscience publique ; et disons-le avec une fierté rétrospective, elles ne pouvaient coexister avec le voisinage d'une France oi^i régnait alors la liberté politique et religieuse en même temps que la plus scrupuleuse égalité devant la loi. Les pires ennemis de l'aristocratie devaient seuls lui souhaiter la responsabilité odieuse du maintien de ces vieux abus. Les chefs mêmes de cette aristocratie le sentirent; le duc de Wellington, lord Grey et sir Robert Peel portèrent au moment voulu une main énergique et habile sur le vieil arbre pour l'émonder de ses branches mortes et caduques , pour lui rendre sa sève et sa vie. L'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire et l'abolition des lois sur les céréales n'ont point été des victoires pour la démocratie. Elles ont été la glorieuse et légitime conquête de la justice, de la raison et de la charité sociales.

Mais à côté et au-dessous de l'esprit de justice et de liberté qui a gagné ces batailles, on sent couler dans le cœur des générations contemporaines le profond et impétueux courant de l'esprit révolutionnaire. Il aide souvent, et avec une force irrésistible, à l'achèvement des grandes luttes dont l'origine et la véritable portée lui sont étrangères. Mais il leur survit, et il en dépasse toujours le but; insatiable et impitoyable comme le mal, dont il est peut-être l'instrument le plus formidable sur la terre.

Ce qui constate le progrès de cet esprit en Angleterre, ce qui en démontre la force latente et redoutable , ce ne sont pas des ébuUitions qui ont toujours paru à la surface de cette grande chaudière, ce ne sont pas les émeutes insignifiantes qui éclatent çà et là , ce ne sont pas les invectives passionnées de tel journal ou de tel orateur extra-parlementaire. Il y a d'autres signes de la maladie, et d'une bien autre gravité.

H. — ŒuTrei polém. et dir. 18

C'est d'abord l'irritation exagérée , encore plus profonde que bruyante, de l'opinion pendant les premiers mois de l'expédition de Crimée : car c'est le propre de la mauvaise démocratie de ne pas savoir supporter l'adversité ; et le premier symptôme des envahissements de l'esprit de désordre qui aboutit à l'abdication et à l'asservissement des grandes nations, c'est de ne savoir expliquer que par la trahison ou l'incapacité les chances nécessairement variables de la guerre. L'Angleterre s'est donc laissée entamer, l'hiver dernier, par l'une des infirmités radicales de la démocratie. Elle a oublié que le caractère distinctif des gouvernements aristocratiques et libres est de garder leur sang-froid dans l'une et l'autre fortune, comme le fit Rome au temps d'Annibal et de Pyrrhus, et l'Angleterre elle-même sous les deux Pitt.

Un symptôme encore plus sérieux et plus durable se manifeste par le ton général de la littérature contemporaine. Livres et journaux, revues et brochures, prose et poésie^ histoire et roman, tout respire un esprit de critique et de dénigrement à l'endroit des classes supérieures ou des institutions anciennes ; et puisque nous avons parlé de romans, il suffira de comparer ceux de Dickens avec ceux de sir Walter Scott, pour juger de la distance qu'a franchie l'esprit public depuis trente ans. Dans les œuvres du baronnet écossais, il n'y a pas la plus légère trace d'une protestation contre les idées monarchiques ou aristocratiques, et s'il a su reproduire avec un incomparable talent les mœurs et le langage des paysans et des petits bourgeois écossais, on doit remarquer qu'il a presque toujours choisi ses héros et ses héroïnes dans les rangs les plus élevés de la société : ce qui n'a peut-être pas mal contribué à la popularité colossale dont il jouissait en Angleterre avant même de la conquérir dans le reste de l'Europe. Tout au contraire, le romancier le plus en vogue

de nos jours a cherché ses sujets et ses personnages dans la vie des classes intermédiaires, et le servum pecus des novateurs s'est naturellement jeté à sa suite dans la voie où il avait trouvé un succès inespéré.

Ailleurs, et dans un genre plus sérieux, il est incontestable que la satire amère et violente des habitudes et des idées aristocratiques devient peu à peu la corde qui vibre le mieux à travers les discussions politiques et les études historiques. La démocratie affecte déjà au delà du détroit la forme qu'elle n'adopte sur le continent qu'avant d'avoir conscience d'ellemême, ou qu'après s'être attiré d'amers mécomptes et d'humiliantes défaites. Elle en est déjà à vanter l'unité conquise par la violence, et à envier les nations qui ont sacrifié leur droit public, leur histoire et leur honneur à la force incarnée dans quelques hommes.

Ce culte d'idoles humaines déguisé sous le nom de héros, hero-worshipping , comme on dit aujourd'hui, cette idolâtrie de la force et du succès a trouvé un prophète éloquent dans la personne de M. Carlyle, dont le talent incontestable mérite d'être signalé comme celui qui a le plus travaillé à dépraver l'esprit public en Angleterre et à détruire le prestige de ses anciennes institutions. Après avoir écrit l'histoire de la Révolution française dans une série de tableaux rabelaisiens, où l'horreur du crime et l'innocence des victimes sont travesties avec une révoltante bouffonnerie, il a essayé d'imposer à l'Angleterre le culte de Cromwell, en attendant mieux. Il compte beaucoup d'admirateurs et de copistes. Un certain nombre de recueils périodiques se font l'écho de ses doctrines. Cette adoration de la force n'est qu'une conséquence, paradoxale en apparence, mais profondément logique, de l'esprit démocratique habilement greffé sur les intérêts et les passions du moment. Elle peut servir à expli-

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quer certains phénomènes récents de l'admiration populaire en Angleterre, qui ont étonné le monde. Des versificateurs langoureux se font l'écho de cette admiration et de cette envie maladive dans des élégies qui contrastent étrangement avec l'orgueil national dont étaient enflammés, il y a un siècle, les poètes ' et les prosateurs dans tous les rangs de la société. On se souvient que sous Louis XIV les réfugiés français puhlièrent une protestation intitulée : Soupirs de la France esclave. Aujourd'hui, si les vers et la prose de ces panégyristes de l'unité et de la simplicité du pouvoir méritaient tant d'honneur, on pourrait faire un recueil de doléances intitulé : Soupirs de l' Angleterre libre.

Ce n'est pas seulement à l'étranger que des journaux radicaux tels que le Daily-News et V Examiner vantent les bienfaits d'un despotisme nouveau, juste et intelligent; c'est encore dans le domaine de la politique intérieure que l'on

' Notons le contraste entre ce qu'on écrit aujourd'hui en Angleterre, et les vers célèbres de lord Lyttleton, écrits à Paris en 1728.

0 native isle! fair freedom's happiest seat...

When shall I see thy fields...

When, in the shade of laws thaï long hâve stood,

Of fearless independence wisely vain,

The proudest slave of Bourbon's race disdain?

Yet oh ! what doubt, what sad presaging voice Whispers within, and bids me not rejoice; Bids me contemplate every state around From suUry Spain to Norway's icy bound ; Bids their lost rights, Iheir ruin'd glories see. And tells me thèse like England once were freel

Ailleurs, il parle de la France sous Louis XV en des termes qui ont malheureusement repris et conservé toute leur valeur :

... A nation hère I pity and admire,

Whom noblest sentiments of glory fire,

Yet taught by custom's force and bigot fear

To serve with pride and boast the yoke they bear;

voit cette école invoquer, à l'encontre des vieilles institutions de TAngleterre, le développement graduel de la bureaucratie et de la centralisation, afin de miner par l'action infaillible de ce poison la vie des forces traditionnelles et indépendantes du pays. On citerait même plus d'un écrivain démocrate qui a, dans ces derniers temps, adressé des provocations directes à la royauté en l'excitant à secouer le joug des restrictions parlementaires, en lui promettant le concours de la démocratie, en prêchant l'union de la couronne et du peuple dans le but d'arriver à une révolution comme celle du Danemark en 1660. On s'adresse surtout au prince Albert, mari de la Reine, et quelques-uns ont voulu voir une réponse indirecte à ces provocations dans un discours récent de S. A. R. qui contenait une critique sévère de la forme du gouvernement anglais en ce qui touche à l'administration de la guerre * . Rref, il ne faut pas se dissimuler que toute une école litté-

Whose nobles born to cringe and to command, In courts a mean, in camps a gen'rous band, From each low lool of power content receive Those laws their dreaded arms to Europe give I

Un autre poëte, Akenside, dans une ode datée de 1758, dédiée aux rjcniHshommes campagnards de l'Angleterre, peint bien le mépris que lui inspirait l'asservissement de l'Europe, et le contraste entre les races continentales et cette genlry anglaise , émule des Romains pour l'agriculture et la liberté politique :

Whither is Europe's ancient spirit fled? Where are those valiant tenants of her shore... Freeman and soldier was their common name... Now in the front of batlle charg'd the foe, Now in fuU councils check'd cncroaching pow'r. But who are ye? from Ebro's loitering sons To Tiber's pageants, to the sports of Seine... Ye lost, ye self deserted !

See rifled nations crouch beneath their rod...

' Le 9 juin 1855, au banquet de Trinity-Uouse, en proposant la santé des ministres.

raire et politique cherche à fomenter dans le cœur du peuple anglais le dégoût de ses institutions séculaires, le désir de singer la démocratie continentale, et l'espoir d'arriver à un de ces marchés honteux entre le peuple et le pouvoir, où le pouvoir livre sa moralité et le peuple son honneur.

Ces penchants morbides au déshonneur, cette dépravation temporaire, il faut l'espérer, de certains esprits, cet empire insolent du paradoxe, coïncident malheureusement avec un phénomène qui se renouvelle périodiquement dans l'histoire de toutes les nations qui en ont une. Il y a des temps de halte et d'affaissement où le génie politique et intellectuel d'un peuple s'éclipse. Seulement, dans les pays amortis par le despotisme, comme l'Espagne depuis Charles-Quint, ces éclipses durent deux ou trois siècles. Dans les pays libres, comme l'Angleterre depuis Guillaume III, elles durent quelques années. Toutefois celle que traverse aujourd'hui le peuple anglais l'inquiète et l'humilie : elle aide au succès des efforts ténébreux de ces prophètes de désordre et d'abdication individuelle. Au milieu d'une foule d'esprits supérieurs en tout genre, l'Angleterre d'aujourd'hui n'a point encore retrouvé les égaux des grands hommes dont le souvenir est encore vivant dans son cœur . Cette merveilleuse pléiade d'orateurs qui commence à Chatham pour finir à Canning n'a laissé que des échos dont la série est interrompue. Aucun homme d'État vivant n'a conquis l'autorité de Wellington, n'a hérité de la généreuse initiative de Peel. Excepté M. Macaulay, dont la supériorité comme historien sur tous ses prédécesseurs n'a pas besoin d'être démontrée, les écrivains même étrangers à la politique n'offrent pas cette spontanéité d'inspiration, cette popularité impérieuse qui fut , dans les premières années de ce siècle, l'apanage de Byron, de Scott et de Moore. Le niveau général du talent, de la capacité, des

influences a baissé. C'est le symptôme le plus certain des progrès de l'esprit démocratique, tel qu'il aime surtout à se formuler de nos jours, par l'abdication de toute grandeur individuelle et de toute force indépendante.

Il faut donc le reconnaître, l'empire exclusif des anciennes idées s'affaiblit, et il en est de même du prestige des anciennes institutions. En d'autres termes, le caractère profondément aristocratique de la liberté et de la société anglaise tend à s'altérer. Cet empire est encore profondément enraciné ; ce prestige est encore généralement reconnu, mais ce n'est déjà plus ce que c'était jadis. Un lord eu toujours quelque chose de grand, d'une grandeur même incompréhensible sur le continent, mais ce n'est déjà plus le lord d'autrefois. Tout l'ensemble des usages et des notions qui se rattachent à ce nom, à ce titre presque intraduisible, a subi la même transformation. C'est peut-être un bien, peut-être aussi est-ce un mal ; dans tous les cas c'est un fait. Il faut se garder de le nier, comme aussi il faut se garder d'en exagérer les conséquences.

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