II. — Œuvres poléra. et div
liant et désintéressé, le parlementaire intrépide, modeste et chevaleresque, réconciliés par la mort et réunis par la gloire dans l'admiration commune d'une postérité reconnaissante. Ailleurs et partout , des peintures à fresque , qui pourraient être meilleures, reproduisent des sujets exclusivement empruntés à l'histoire ou à la poésie nationale, au lieu des allégories stupidement mythologiques qui présidaient aux délibérations du Luxembourg et du palais Bourbon. Rien de plus saisissant, de plus approprié à sa destination que la disposition et la décoration des deux salles des séances qui font face l'une à l'autre, aux deux extrémités des bras d'un corridor en forme de croix, dont les voûtes immenses appellent et étonnent le regard. La Chambre des lords offre un aspect splendide : tout n'y est pas irréprochable au point de vue de l'art, mais de combien ne dépasse-t-elle pas en magnificence et en majesté tous les édifices analogues en Europe ! Les célèbres tapisseries qui représentaient la défaite de V Armada espagnole par les flottes de la reine Elisabeth, et que consuma l'incendie de 1835, ont été remplacées par des vitraux où figurent ks rois et les reines d'Angleterre. Entre les fenêtres se dressent les statues des barons qui imposèrent en 1215 la grande charte au roi Jean : revêtus de leurs cottes de mailles, appuyés sur leurs glaives et leurs écussons armoriés, ils semblent promener un regard austère et paternel sur leurs descendants qui siègent à leurs pieds, et qui ont reçu d'eux l'inestimable patrimoine de la liberté et de l'honneur. Partout le blason vient éclairer et expliquer l'histoire. Les armoiries des grands justiciers depuis le temps de la conquête normande , avec leurs noms et la date de leur installation, décorent avec une parfaite convenance l'enceinte où siège toujours la plus haute juridiction du pays. Les chanceliers qui ont de tout temps présidé la Chambre des pairs y ont aussi leurs annales
écrites dans leur blason ; le nom de Thomas Becket y figure avec celui de tant d'autres évêques, archevêques, cardinaux qui ont rempli comme lui cette charge illustre. Le culte de la tradition et de l'histoire, le vrai patriotisme, l'a emporté partout sur l'esprit de secte ou départi. Nulle part le protestantisme n'a posé son empreinte sur le monument; nulle part ne se montre la solution de continuité qui a séparé par la réforme les Anglais du seizième siècle de leurs glorieux et invincibles ancêtres. Partout, au contraire, triomphent les formes et les souvenirs de l'art catholique : et on pourrait reprocher à l'ensemble des décorations, confiées au talent prodigieux du catholique Pugin, d'avoir affecté un caractère trop ecclésiastique, et de trop donner à cette enceinte législative l'apparence d'une cathédrale. Le trône oii la reine vient ouvrir et clore les sessions annuelles du parlement, ce trône avec son dais, ses candélabres, ses marches du style le plus riche et le plus liturgique, semble un véritable autel.
Jamais la royauté, la liberté et l'histoire n'ont eu de plus splendide sanctuaire ' .
L'effet de la Chambre des communes, plus simple, plus austère, eût été non moins grandiose, s'il n'avait fallu sacrifier en partie aux exigences de l'acoustique. Mais là aussi le caractère historique et traditionnel a servi de base à la décoration. Les représentants du peuple y siègent au milieu des insignes des villes, des provinces, des rois et des reines dont Tautorité, les intérêts et la grandeur sont venus, après tant de siècles de conflits, s'absorber dans ce grand corps qui s'est
' Par un bizarre et funèbre rapprochement, à quelques pas de celte enceinte, où la royauté anglaise apparaît dans toute ia pompe historique qu'elle a seule conservée parmi toutes les nations de l'Occident, on garde dans une armoire de la bibiothèque des Lords l'expédition sur parchemin de la sentence de mort prononcée contre le roi Charles I*', avec les signatures et les cachets armoriés de Cromwell, de Ludlow, et de tous les autres régicides.
longtemps vanté d'être the first assembly of gentlemen in Europe; et là comme partout, sur le pavé comme sur le plafond, à leurs pieds comme au-dessus de leurs têtes, les fidèles Communes lisent la fière devise donnée par Richard Cœur de Lion à sa couronne et qui résume si bien l'histoire, la grandeur et la force de l'Angletefre : Dieu et mon droit.
C'est au milieu de toutes ces magnificences de l'art et de l'histoire que délibère le Parlement d'Angleterre et qu'il délibère avec une simplicité, une aisance et une tranquillité qui sont le gage des institutions fortes et sérieuses. Rien d'affecté, rien de théâtral. Quelques hommes en frac et en paletot, le chapeau sur la tête, s'y occupent des intérêts du plus grand empire de l'univers et y font, avec une lenteur salutaire, des lois qui vont régir les destinées de deux cent jnillions d'hommes répandus dans les cinq parties du monde. Ils parlent comme ils siègent, sans façon. Cette admirable et enviable simplicité est ce qui frappe le plus dans les discussions du palais de Westminster. Chacun s'y montre tel qu'il est, et, chose plus rare, chacun y prend facilement et rapidement la place qui lui appartient légitimement ; chacun y remplit le rôle auquel il est le mieux adapté, et que l'instinct de tous lui a reconnu. A côté de l'homme politique proprement dit, de l'homme d'affaires rompu au maniement des finances ou des bureaux, vient se placer le légiste, l'industriel, le chef de parti en qui se résument la force et le droit d'une moitié de l'Angleterre, k. côté de l'enfant perdu d'une conviction isolée, le debater^ c'est-à-dire l'homme qui sait mener et éclairer un débat, intervient, quand il le faut, avant et après l'homme qui ne sait faire qu'un discours méthodique et préparé. Point de tours d'inscription : chacun parle au moment qui lui convient le mieux et que nul ne songe à lui contester.
On fait aux ministres trop de questions et des questions souYent indiscrètes ou inopportunes, qui n'obtiennent et ne méritent que des réponses évasives et dérisoires. Tout le monde y parle trop longuement pour notre goût, et c'est le grand défaut de leur système de discussion. Mais ce défaut même n'est que l'excès d'une vertu dont le nôtre était trop complètement dépourvu : le respect du droit individuel, et la tolérance des opinions adverses. Quelquefois on se dérobe, par la fuite, à une épreuve trop prolongée, et le désert se fait autovir du membre malencontreux qui abuse de sa facilité, surtout s'il méconnaît les exigences de l'appétit ou du sommeil de ses auditeurs : mais, le plus souvent, on y sait supporter l'ennui comme la contradiction. On n'y a pas l'habitude d'interrompre un orateur par des murmures, par des exclamations, par des protestations contraires aux idées qu'il soutient. On sait bien que, s'il parle, c'est pour faire valoir ses propres idées, non celles de ses adversaires : ceux-ci attendent patiemment leur tour pour lui répondre. La réponse peut être aussi mordante, aussi violente que l'on voudra, mais, au moins, le préopinant aiu*a pu rendre toute sa pensée, sans avoir eu à lutter contre les clameurs et les aboiements de ceux qui se figurent qu'une opinion refoulée par le bruit dans la poitrine d'un orateur est une opinion confondue et anéantie.
J'ai entendu non-seulement les grands orateurs à qui le prestige du talent pourrait faire supposer une autorité spéciale, mais des personnages de troisième et de quatrième ordre soutenir les thèses les plus impopulaires, les plus odieuses à l'immense majorité de l'assemblée, au milieu d'une chambre, sinon attentive, du moins respectueusement silencieuse.
Chose digne de remarque ! le Parlement anglais semble
devoir être la terre promise de l'hérédité du pouvoir et de réloquence politique , c'est-à-dire des deux forces qui répugnent le plus au système qui se partage la domination du monde moderne; mais ni la naissance, qui est le cauchemar des révolutionnaires, ni la parole, qui est le cauchemar des absolutistes, n'y exercent une influence abusive. L'histoire démontre que, depuis Somers jusqu'à Peel, les grands rôles y ont surtout été joués par des hommes dont la naissance était inférieure à celle de la plupart de leurs auditeurs et de leurs partisans, et qui n'eussent point fait partie de ce qui s'appelle la noblesse sur le continent. Et quant à l'empire abusif de la parole, cette patrie de l'éloquence politique est de tous les pays du monde celui où la parole, quand elle n'est que la parole, obtient le moins de faveur. Le vox etprœterea nihil n'y a aucune chance de succès. Un homme qui n'est qu'un beau parleur est aussitôt mis à sa place, c'est-à-dire très-bas. On lui préfère toujours l'homme de conscience ou d'affaires qui bégaye ou qui bredouille, mais qui parle le langage de la conviction, de l'expérience, ou de la passion. On sait que l'esprit de discipline et de pratique a fait comprendre de tout temps au parti du gouvernement, comme à celui de l'opposition, la nécessité d'avoir un chef avoué, ou, comme ils disent, un conducteur, a leader^ dans chacune des deux Chambres. On subit souvent sa domination en frémissant, maison la subit toujours docilement tant qu'elle dure. Or, on a vu l'armée ministérielle et, ce qui est plus étrange encore, l'opposition, conduite par des hommes qui étaient bien loin d'être éloquents. NilordCastlereagh, ni lord George Bentinck n'étaient, à vrai dire, des orateurs ; sir Robert Peel l'était peu, le duc de Wellington pas du tout, et je ne pense pas que lord Palmerston l'ait été plus d'une fois dans sa vie. Mais tous à certains jours donnés ont régné par l'empire de
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Jeur parole, parce que, sous une forme souvent inculte, elle reproduisait fidèlement Vautorité de leur position et la volonté de leur parti. Leurs vrais orateurs s'élèvent le plus souvent à Téloquence sans y aspirer. Ils y arrivent insensiblement, à travers les embarras techniques d'une discussion hérissée de chiffres ou de détails; mais montés à ce faîte ils y planent avec un naturel et une majesté dont le charme et l'ascendant sont infinis. Alors l'Angleterre tout entière tressaille : elle reconnaît ce prestige éphémère , mais incomparable, qui fait de la parole humaine, à certains moments, le type suprême de la beauté, l'arme irrésistible de la vérité. Elle inscrit avec orgueil le nom de ce nouveau venu au premier rang de ses gloires ; elle salue en lui un orateur; car les Anglais ne comprennent pas que, dans notre langage parlementaire, nous ayons été conduits à donner ce grand nom à tout homme qui parle.
Du reste, l'éloquence parlementaire, ou (pour nous servir d'un mot que les Anglais comprennent encore moins) la tribune rencontre déjà une rivalité formidable dans la presse. Un des chefs de la nouvelle école radicale a prétendu prouver que le développement actuel de la presse périodique peut tenir parfaitement lieu des assemblées politiques , et que le Parlement anglais n'est qu'un rouage criard, importun et superflu. Cette pensée, déjà formulée en Angleterre, où tout se dit sans détour, explique ailleurs et sert à ménager plus d'une défection. Le radicalisme, qui déteste toutes les garanties politiques, parce que toute garantie est un frein ou une tradition, comprend, avec cet instinct propre aux démolisseurs , que si la tribune , tant qu'elle est debout et libre, oppose une barrière insurmontable au despotisme du club comme à celui de la caserne, elle sert aussi de boulevard à Tordre et à l'autorité légitime, comme à la conscience et à la
liberté individuelle*. Il n'ignore pas que, par une sorte de fascination bienfaisante qui s'est exercée sur Mirabeau comme sur M. Berryer, les principes conservateurs ont en général fini par rallier les grands orateurs. L'expérience a prouvé, en France comme en Angleterre, que les majorités législatives , gouvernées par la parole et préservées de toute violence extérieure, donnent toujours raison à la cause de la vieille société contre les utopistes et les niveleurs. La même expérience prouve au contraire que la presse radicale ou fanatique, implacable contre les pouvoirs contenus et modérés, sait deyt nir aussi souple et aussi soumise que l'exige le pouvoir absolu. En coexistant avec lui, elle s'efforce de l'enlacer ou de l'exploiter, de manière à poursuivre son œuvre sans reJâcbe. Les vieux et sincères amis de la liberté n'en resteront pas moins fidèles à l'axiome qui regarde l'action réciproque de la presse sur la tribune et de la tribune sur la presse comme la condition fondamentale du gouvernement des pays libres.
Yiendra-t-il jamais un jour oii la dissolution sociale, opérée par une démocratie matérialiste , et fomentée par les
ï En France, les opinions extrêmes professent à l'envi celle horjeur du gouvernement parlementaire. On lit dans la Presse du 28 décembre 1855 ce qui suit :
« Jamais discussion terminée par un vote n'a enfanté une solution. Deux contre un ou onze contre dix n'ont jamais rien prouvé dans aucune assemblée, dans aucune académie, dans aucune conférence, dans aucun congrès, sinon le défaut d'évidence, l'absence de certitude. »
£t plus loin :
*c Avec le système constitutionnel, lequel exige des assemblées où tout se débat et aboutit à des questions qui se décident par des votes entre majorité et minorité, cela pouvait être une difficulté invincible ; mais cela cesse d'en être une avec le régime rationnel, lequel n'a besoin que de journaux. »
L'Univers du surlendemain reproduit avec solennité une partie de ces axiomes, et ajoute pour son propre compte :
'< On ne saurait mieux dire. . . Espérons que l'absurdité du système deviendra enfin visible à tous les yeux. »
témérités de la presse, engloutira aussi le Parlement d'Angleterre? Yerra-t-on là aussi une horde de barbares, conduite par des histrions, venir se répandre sous ses Toutes splendides pour violer la liberté et la majesté du sanctuaire de la vie nationale ? Ou bien y verra-t-on encore apparaître un nouveau Cromwell pour ordonner à une escouade de soldats de jeter à la porte les bavards et les réfractaires ? Cela se peut : mais ce ne sera pas de sitôt. Nul parmi nos contemporains n'aura cette joie ni cette honte.