‹ Œuvres politiques de Benjamin ConstantChapitre 12 sur 71 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

d'une dureté extrême, ou plutôt d'une insensibilité révoltante, lin bien! ce jugement est aussi faux qu'injuste.

La vie entière de Benjamin Constant a été une lutte ardente entre son cœur et sa raison; il passait brusquement des effusions de la tendresse la plus \ive au désenchantement, de l'enthousiasme à la désillusion : après avoir craint d'être dupe, il craignait d'avoir été cruel, et pour donner l'exacte mesure de ses sentiments, nous ne pi uvons mieux faire que de transcrire ici la lettre qu'il écrivit à sa cousine, mademoiselle Rosalie de Constant, peu de temps après une première rupture avec madame de Staël :

a Aux Herbages, près Luzarches, ce 29 mars.

« 3e conçois, ma chère Rosalie, votre répugnance à me parler d'une personne qui nous intéresse tous deux, et dont les qualités et les défauts l'ont quelquefois le charme et d'autres fois le tourment de ma vie. Je viens cependant vous demander de vaincre celte répugnance. Je l'exige de votre amitié. C'est peut-être le service le plus important que vous puissiez me rendre, et que vous seule puissiez me rendre, à l'époque la plus importante de ma destinée.

« Vous pouvez compter que, deux minutes après que votre lettre aura été lue, elle sera brûlée. Votre nom, jamais, ne sera prononcé. Ce n'est pas d'ailleurs d'explication avec elle ni de justification visà-vis de personne que j'ai besoin ; c'est pour moi seul que je. voudrais être informé, parce que je suis malheureux du malheur que l'on me dit que je cause, et si je pouvais apprendre que ce malheur n'existe pas, et surtout qu'un autre objet d'intérêt en distrait au moment même où on me le peint des couleurs les plus déchirantes, le calme me serait rendu, l'espèce de remords que j'éprouve et qui me tourmente cesserait, et je pourrais persister à être libre sans que l'influence surnaturelle de sa voix ou de ses lettres, et de l'assurance qu'elle ne peut vivre sans moi, et que je la fais souffrir, bouleversât de nouveau tous mes projets et mon existence. Si vous m'aimez, ma chère cousine, ce vous est un devoir de me dire exactement tous les faits qui peuvent m'éclairer à cet égard1. »

t. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Eugène Crépet dans l'intéressant travail intitulé : Benjamin Constant, d'après une correspondance de famille entièrement inédite. Revue nationale, t. XXVII.Uoe lettre de mademoiselle de Constant ;'i sou frère indique discrètement que les soupçons ;iu sujet de mad une de Staël étaient partagés-

INTRODUCTION. XXlll

Est-ce ainsi, nous le demandons à l'impartialité du lecteur, que parlent ceux a qui n'ont ni flamme ni amour? *

MM. Laboulaye, Crépet et de Loménie ont victorieusement justifié Benjamin Constant, et pour nous il reste ce qu'il fut réellement : une nature d'élite, qui paya sans doute son tribut aux faiblesses humaines, mais qui porta toujours, dans ces faiblesses mêmes, la douloureuse susceptibilité, du cœur et de l'honneur. Accessible à tous les sentiments affectueux, il se laissait facilement entraîner aux exagérations de la passion ; mais il reconnaissait vite que la passion ne donne pas en bonheur ce qu'elle donne en souffrance, et le scepticisme, le penchant à l'ironie dont oa l'accuse, ne sont, au fond, que la réaction d'un grand esprit qui se replie sur lui-même, après avoir vainement cherché l'idéal qu'il a rêvé.

Benjamin Constant avait un sentiment très-profond de* mystères et des tristesses de la vie. Moraliste pénétrant et pratique, il touche en passant aux plus hautes questions de la philosophie, sans tomber jamais dans les subtilités de l'école qui font de la science une gymnastique a l'usage des pédants. Ses idées sur la religion s'élèvent à une hauteur que les écrivains contemporains n'ont pu atteindre que bien rarement; et c'est une grave erreur d'attribuer à Chateaubriand seul le mérite de la réaction spirilualistequi a marqué les premières années du dix-neuvième siècle; c'est un outrage à la mémoire d'un homme illustre, d'avoir accusé d'égoïsme et tde [sécheresse de cœur celui dont la plume éloquente a tracé ces lignes:

« Tout ce qui est beau, tout ce qui est intime, tout ce qui est noble participe de la religion. Elle est le centre commun où se réunissent, au-dessus de l'action du temps et de la portée du vice, toutes les idées de justice, d'amour, de liberté, de pitié qui dans ce monde d'un jour composent la dignité de l'espèce humaine; elle est la tradition de tout ce qui est beau, grand et bon à travers l'avilissement et l'iniquité des siècles, la voix éternelle qui répond à la vertu dans sa langue, l'appel du présent à l'avenir, de la terre au ciel, le recours solennel de tous les opprimés dans toutes les situations, la dernière espérance de l'innocence qu'on opprime, et de la faiblesse que l'on foule aux pied?. »

xx. v INTRODUCTION.

Comme homme politique, Benjamin Conslnnl a donné

lieu à de nombreux reproches, et les haines qui s riaient déchaînées contre Jui de son vivant l'ont suivi jusque dans la mort. On l'accuse d'avoir manqué de convictions, d'avoir été tour à tour républicain, impérialiste et monarchiste; mais ici encore sa justification ressort des fails et ne laisse planer sur sa mémoire aucun soupçon d'inconséquence.

Le grand publicisle s'était fait du gouvernement, quelle qu'en fût la forme, une idée très-haute ; il croyait que ceux qui sont appelés à diriger les affaires publiques ne doivent avoir qu'un seul but, l'intérêt général; qu'il est de leur devoir de s'oublier eux-mêmes, de s'immoler à cet intérêt, de faire régner la liberté qui n'est, suivant la belle définition de .Montesquieu, que la sécurité pour tous. Le mouvement de 89 éclate; la France prend possession d'elle-même et se lève dans sa force et dans son calme, pour réaliser, par la justice, l'idéal des sociétés humaines; Benjamin Constant voit tomber sans regrets la vieille monarchie, parce qu'elle est impuissante à faire disparaître les abus contre lesquels la nation n'a jamais cessé de protester, depuis le jour où les États-Cénéraux se sont ouverts pour la première fois. 11 salue la République comme l'instrument de la rénovation sociale ; mais elle glisse dans le sang. L'égalité et la fraternité qu'elle proclame ne sont plus, comme l'a dit Vergniaud, deux sœurs qui s'embrassent, mais deux tigres qui se déchirent, et Benjamin Constant, blessé dans ses espérances les plus chères, proteste éloquemment dans le beau livre Des effets de la terreur, non pas contre la République, comme forme abstraite de gouvernement, mais contre les hommes qui s'étaient servis de son prestige pour masquer leur tyrannie, et n'avaient arraché la France à la royauté que pour la jeter au bourreau.

Benjamin Constant se rallie au premier consul, parce qu'il voit en lui le glorieux défenseur de sa patrie adoptive, cl qu'il croit y voir le restaurateur de la paix et des libertés publiques. 11 défend ces libertés au Tribunat ; le jour où elles sont menacées, il tombe en disgrâce, parce qu'il n'a point cédé sur les principes, et bien loin de transiger comme tant d'autres, dans l'intérêt de

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