‹ Œuvres politiques de Benjamin ConstantChapitre 2 sur 71 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'illustre publiciste dont le nom se rattache aux plus grands souvenirs de notre histoire est né le 2o octobre 1767, à Lausanne, d'une famille de protestants français qui était venue s'établir dans cette ville en 1607. Son père était lieulenant-colonel d'un régiment suisse au service de la Hollande, et l'un de ses ancêtres, le capitaine Constant de Rebecque, avait sauvé la vie à Henri IV à la bataille de Coutras, en tuant un gendarme qui allait assommer ce prince avec un tronçon de lance '. Sa mère, Henriette de Chaudieu-Villars, mouruf en lui donnant le jour; ce malheur eut sur sa première jeunesse une influence fâcheuse, car son père se remaria, et la vie de famille parait n'avoir pas été pour lui sans quelque amertume.

En 1779, Benjamin Constant vint à Paris, et, peu de temps après, son père le conduisit à Bruxelles et le présenta à la cour de l'archiduc. De Bruxelles il fut envoyé à Oxford pour apprendie l'anglais; il se rendit ensuite en Allemagne, à l'Université d'Erlangen : après un an de sé-

1. Nous ne pouvons, en raison des bornes qui nous sont imposées ici, entrer dans de longs détails biographiques; mais les personnes qui voudront connaître intimement Benjamin Constant, et l'apprécier comme homme et comme écrivain, trouveront tous les renseignements désirables dans la belle étude publiée par M. Edouard Laboulaye, Revue nationale, t. V, VI, VII, XXV, XXVI. Cetle élude n'est pas seulement une œuvre éminente de critique littéraire et politique, c'est aussi un commentaire très-important de l'histoire du premier empire et de la restauration,

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jour dans cette ville, il alla termim r ses études à l'Université d'Edimbourg, cl il y resta jusqu'en 1787, époque ;i laquelle il revint à Paris, où il publia, sans y mettre son nom, l'Essai historique sur les mœurs des temps héroïques de la Grèce. Ce livre, faible début d'un grand esprit qui cherchait sa voie, passa inaperçu du public; mais il créa d'importantes relations à son auteur, qui fut accueilli avec bienveillance par M. Necker et reçu dans les salons de Suard, où il rencontra Marmonlel, La Harpe, Lacretelle, l'abbé Morellet. Cependant la littérature ne suffisait pas à l'Ame ardente et inquiète de Benjamin Constant : il cherchait à s'étourdir par les plaisirs et le jeu, lorsque l'idée de se marier lui prend tout à coup. 11 fait sa demande, éprouve un refus, et le voilà qui se décide à quitter la France. Laissons-le raconter lui-même cette aventure :

« En fouillant des papiers, je trouvai une lettre d'une de mes parentes, qui, en nie parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père, trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse, qu'un homme aux yeux duquel à vingt ans tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs... J'étais abattu, je souffrais, je pleurais...

« Une idée folie me vint, je me dis: partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d'un père, ni l'ennui de personne. Ma tête était montée; je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi. 11 était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux jusqu'à onze heures. L'image de mademoiselle P.'.., embellie par le désespoir, me poursuivait partout. Je me lève, un sellier qui demeurait vis-à-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en péehe. Je vais ventre à terre ; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et je me réveille d'un songe.

« Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui mieux mieux; moi seul, avec quinze guinécs, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations; voilà

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ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n'ai rt<' de ma vie moins inquiet. »

En arrivant en Angleterre, Benjamin Constant achète un cheval au rabais et se met à. courir les routes, en vrai bachelier de Salamanque; mais sa bourse était légère : elle fut bientôt vide. Il reconnut alors qu'il était bon d'avoir un état, comme le voulait son père, et celui-ci lui fit obtenir une place de chambellan auprès du duc de Brunswick. Momentanément réconcilié avec la vie tranquille, l'enfant prodigue, avant de partir pour l'Allemagne, alla passer quelques semaines près de Lausanne, et c'est là qu'il rencontra madame de Charriôre *.

« Cette dame, dit M. Laboulaye, fut-elle, comme on l'a supposé, la première marraine de ce Chérubin quelque peu émancipé? Il est permis d'en douter, et, en bonne justice, le doute est acquis à l'accusé. Selon moi, Mme de Charrière ne joua pas le personnage qu'on lui prête ; elle fut quelque chose de mieux : l'amie intelligente et dévouée d'un jeune homme qui n'avait pas de mère, et qui cherchait autour de lui une tendresse qu'il ne trouvait pas au logis paternel. » Mais quelle qu'ait été la nature de ces relations, elles exercèrent sur Benjamin Constant une grande influence et donnèrent lieu à une correspondance intime qui jette un grand jour sur son caractère à la fois sceptique et passionné2.

Après deux mois de séjour près de Lausanne, le jeune chambellan du duc de Brunswick alla prendre possession de sa charge, au mois de mars 1788 : il végétailla décemment, ainsi qu'il le dit lui-même dans sa Béotie brunsivickoise, pendant sept longues années 3, travaillant, pour se dis-

1 . Madame de Charrière, hollandaise de naissance, a cultivé avec beaucoup de succès la littérature française. On lui doit entre autres un roman de Calliste qui se distingue par des qualités sérieuses. Voir l'étude critique que lui a consacrée Sainte-Beuve, dans les Derniers portraits.

2. La dernière lettre de cette correspondance est du 26 mars 1796.

3. Dans sa correspondance avec madame de Charrière, Benjamin Constant donne de piquants détails sur la petite cour dont il était, ainsi qu'il le dit, le gentilhomme le plus extraordinaire. Voici comment il rend compte d'une fête officielle :

« J'ai été hier d'office à un bal où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures, enveloppé dans mou domino, un masque sur le nez et un beau chapeau avec

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traire, à une Histoire de la civilisation graduelle des Grecs par hs colonies égyptiennes; se mariant pour se divorcer peu de temps après, et toujours mal vu des Allemands, parce qu'il avait autant d'esprit qu'ils en avaient peu, et qu'il aimait la France, dont ils étaient alors aussi bassement jaloux qu'ils le sont encore aujourd'hui. Fn 1795, il prit enfin la résolution de quitter la petite cour dont il était « lé gentilhomme le plus extraordinaire » et vint se fixer à Paris.

A dater de cette époque, il entre définitivement dans son rôle.

Lors de son premier séjour en France, en 1787, Benjamin Constant, nous l'avons vu plus haut., avait été reçu avec une grande bienveillance par M. IS'eeker. En 17i»o, il trouva prés de sa fille, madame de Staël, le même accueil empressé, et bientôt une sympathie profonde rapprocha ces deux natures d'élite, « ces deux âmes faites l'une pour l'autre, comme le dit M. Laboulaye, et qui se complétaient .mutuellement. »

Femme de l'ambassadeur de Suède près la République française, madame de Staël avait profité de la sauvegarde diplomatique que lui assurait le titre de son mari, pour ouvrir son salon aux hommes marquants de tous les partis. Ce salon, sijustement célèbre, « était peuplé, dit Benjamin Constant.de quatre à cinq tribus différentes : des membres

nue belle cocarde sur la tète, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. « Vous ne tanze pas, monsieur le baron? — Non, madame. — Der Herr KammerjunUer tanzen nicht. — Nein, Euere Excellenz. — Votre Altesse Séréuissime a beaucoup dansé. -• Votre Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse. — Votre Altesse Sérénissime dansera-t-elle encore?— Votre Altesse Sérénissime est infatigable. « A une heure à peu près je pris une indigestion d'ennui et je m'en allai avant les autres.

« Les Allemands, dit Benjamin Constant, sont lourds en raisonnant, en plaisantant, eu s'alteudrissant, en se divertissant, en s'enuuyant. .. Ils croient qu'il faul être borg d'haleine pour être gai, et hors d'équilibre pour être poli. »

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