Contrat social, t. III, p
classes laborieuses leur subsistance péniblement acquise, ni ces classes opprimées qui voient cette subsistance arracbée de leurs mains, pour enriebir des maîtres avides, ne peuvent rester fidèles aux lois de l'équité, dans cette lutte de la faiblesse contre la violence, de la pauvreté contre l'avarice, du dénûment contre la spoliation.
Et l'on se tromperait en supposant que l'inconvénient des impôts excessifs se borne à la misère et aux privations du peuple. Il en résulte un autre mal non moins grand, que l'on ne paraît pas jusqu'à présent avoir suffisamment remarqué.
La possession d'une très-grande fortune inspire môme aux particuliers des désirs, des caprices, des fantaisies désordonnées qu'ils n'auraient pas conçues dans une situation plus restreinte. Il en est de même des hommes au pouvoir. Ce qui a suggéré aux ministères anglais, depuis cinquante ans, des prétentions si exagérées et si insolentes, c'est la trop grande facilité qu'ils ont trouvée à se procurer d'immenses trésors par des taxes énormes. Le superflu de l'opulence enivre, comme le superflu de la force, parce que l'opulence est une force, et de toutes la plus réelle; de là des plans, des ambitions, des projets, qu'un ministère qui n'aurait possédé que le nécessaire n'eût jamais formés. Ainsi, le peuple n'est pas misérable seulement parce qu'il paye au delà de ses moyens, mais il est misérable encore par l'usage que l'on fait de ce qu'il paye. Ses sacrifices tournent contre lui. Il ne paye plus des impôts pour avoir la paix assurée par un bon système de défense. Il en paye pour avoir la guerre, parce que l'autorité, fière de ses trésors, veut les dépenser glorieusement. Le peuple paye, non pour que le bon ordre soit maintenu dans l'intérieur, mais pour que des favoris enrichis de ses dépouilles
troublent au contraire l'ordre public par des vexations impunies. De la sorte, une nation acbète, par ses privations, les malbeurs et les dangers; et dans cet état de choses, le gouvernement se corrompt ojt sa richesse, et le peuple par sa pauvreté1.
1. Rien n'est plus juste et plus vrai que ces réflexions. Si [ Louis XIV a si tristement abusé de la guerre, c'est qu'il pouvait 1 abuser impunément des impôts et des emprunts ; si Louis XV prélevait pour les dépenses d'une seule année quatre-vingt millions sur un budget de cinq cents millions, c'est qu'il pouvait comme son prédécesseur lever sur ses sujets, de sa pleine et entière autorité, les taxes les plus arbitraires. Des prodigalités folles à la cour, une misère affreuse dans les campaanes qui tournaient, comme le dit Saint-Simon, en un vasle hôpital de mourants et de désespérés, voilà le spectacle que présente la France aux dix-septième et dixhuilième siècles. L'expérience du passé nous a-t-elle rendus plus sages? Ménageons-nous avec plus de prudence et de discernement que nos aïeux les ressources contributives du pays? La révolution nous a donné l'égalité proportionnelle; mais nous a-t-elle donné l'économie et la prévoyance de l'avenir? 11 est permis d'en douter. Qu'on ajoute au budget de l'État les charges communales et départementales, et l'on sera effrayé de voir quelle part de la fortune publique absorbe l'administration. Cette grave question, qui devrait attirer toute la sollicitude des représentants du pays, est cependant l'une de celles sur lesquelles ils passent le plus rapidement.
(Note de l'éditeur.)