SIXIÈME PARTIE
Je veux réfuter, si je le puis, une doctrine qui commence à se répandre : doctrine que je crois fausse en elle-même et dangereuse dans ses conséquences2?
Voici l'abrégé de cette doctrine , ses diverses parties
t. Les trois opuscules réunis dans cette sixième et dernière partie : des effets de la terreur, — des réactions politiques, — de l'esprit de conquête, forment un ensemble complet qu'on peut appeler la vérification, par les faits, des théories de Benjamin Constant. La terreur, les réactions politiques et l'esprit de conquête ont été les fléaux de la période qui s'étend de 1792 à 1815, les écueils où sont venus se briser et se dépopulariser les gouvernements. Ils ont eu leur source dans l'arbitraire, le mépris de la justice et des droits individuels, c'est-à-dire dans la violation des principes que Benjamin Constant n'a jamais cessé de défendre, et qui peuvent seuls assurer le bien-être des peuples et la stabilité des gouvernements. Nous ne pouvions donc mieux faire que de terminer ce volume par ces divers écrits où l'autorité de la pensée est confirmée par l'autorité de l'histoire. [Note de l'éditeur.)
2. Benjamin Constant fait ici allusion au pamphlet intitulé : Des Causes de la révolution et de ses résultats, par Adrien de Lezay. Ce pamphlet avait été publié en 1797, dans le Journal d'économie politique, de Rœderer. [Note de l'éditeur.)
semblent se combattre, mais la contradiction n'est qu'apparente.
« Ceux qui fondèrent la république française ne sa- « vaient pas ce qu'ils fondaient. C'étaient pour la plu- « part des hommes perdus de crimes, qui avaient ouï « dire que dans les républiques les plus factieux étaient « les plus en crédit. En fondant la république ils néces- « sitèrent la terreur. Il fallait que l'Etat périt ou que « le gouvernement devint atroce. Ce fut la terreur qui «. consolida la république. Elle rétablit l'obéissance au « dedans et la discipline au dehors. Elle passa des « armées républicaines dans les armées ennemies. Elle « gagna jusqu'aux souverains, et valut à la France des « traités honorables avec la moitié de l'Europe. Les « succès mêmes qui n'eurent lieu qu'après la terreur « furent néanmoins l'effet de l'impression qu'elle avait « produite. Elle détruisit les usages et les habitudes « qui auraient lutté contre les institutions nouvelles. « Pour ne pas succomber à la violence des moyens em- « ployés contre elle par les ennemis, il en fallait d'aussi « violents ; il en fallait de plus violents pour les dé- « truire. Consolidée par la terreur, la république auc jourd'hui est une excellente institution : il faut « l'adopter. Rome fut de même fondée par des bri- « gands , et cette Rome devint la maîtresse du a monde l. »
1. Des causes de la révolution, pages 27, 34, 35, 37, i5, G5 et 66.
Les idées exprimées dans le pansage ci-dessus onl encore cher nous de trop nombreux adhérents. Une certaine école historique a tenté de réhabiliter la Terreur à l'aide des sophismes que benjamin Constant réfute avec une si haute raison; mais ces tristes et honteuses apologies de l'assassinai politique ont. révolté les consciences, etdepuis quelques années de très-estimables livres ont été publiés pour réduire à leur juste valeur les déclamations de ce jacobinisme rétrospectif qui est encore aujourd'hui l'ennemi le plus
C'est ce système que je vais essayer de réfuter ; et d'abord j'observerai qu'il ne faut pas le confondre avec la doctrine d'indulgence et d'oubli pour les excès révolutionnaires, qui seule peut affermir la paix intérieure de la république. L'on ne m'accusera pas d'être opposé à cette doctrine. C'est jusqu'à présent une accusation contraire qu'on a tenté d'accréditer contre moi. Mais cette doctrine ne porte que sur les bommes ; le système que je combats porte sur les principes. Il est bon, sans doute, de jeter un voile sur le passé, mais si des erreurs ou même des crimes peuvent être dans -le passé, un système n'y peut jamais être ; des axiomes ne sont d'aucun temps; ils sont toujours applicables; ils existent dans le présent, ils menacent dans l'avenir. Prouver qu'il faut pardonner aux hommes qu'a égarés le bouleredoutable de la vraie liberté. M. Edgard Quinet, dans l'ouvrage intitulé la Révolution, soutient exactement la même thèse que Benjamin Constant, comme on peut le voir dans le tome 11, liv. XVII, aux chapitres intitulés : Causes de la terreur ; — que ta liberté est condamnée à être humaine ; — Morale des terroristes ; — Comment lu terreur démoralisait la révolution. A côté du lare dp, .M.. Quinet, nous indiquerons dans le même ordre" d'idées : Le tribunal révolutionnaîrë^'de'M. EmileTâmpardôn. Ce "livre curieux constate que du 10 mars 17 93 au 31 mai 1795, deux mille sept cent quatrevingt-onze e^écTrrîgns~â~moTf ont e'trrrerra'Pâm ën~ vertu des arrùls du Jnbjuial révôIûtionnaire ; — La l'erreur, par M. Mortimer Ternaux ; — Paris en 1794 et 1795, Histoire delà rue, des clubs et de la famine, par M. Dauban; — La Démagogie en 1793, par le même; — Le couvent des Carmes et le séminaire de Saint- Sulpice pendant la terreur, par M. Alexandre Sorel ; — Histoire des Girondins et des massacres de septembre, par M. Granier de Cassagnac, ouvrage important sur lequel nous revenons plus loin.
Si de. l'histoire de Paris on passe à l'histoire des villes, on trouve encore à tout instant les plus douloureuses révélations sur ce déluge de sang où la France a failli s'engloutir. Espérons pour l'honneur de notre pavs que, grâce à la lumière qui se fait chaque jour sur celte affreuse époque, il en sera désormais de la terreur comme de la Saint-Barthélémy et de la révocation de l'édit de Nantes, et que pas une voix ne s'élèvera pour défendre les bourreaux. [Note dr l'éditeur.)
versement révolutionnaire, est une tentative très-utile, et j'ai devancé mes adversaires dans cette route. Mais prétendre que ces égarements, en eux-mêmes, étaient une chose salutaire, indispensable, leur attribuer tout le bien qui s'est opéré dans le môme temps, est, de toutes les théories, la plus funeste.
La terreur, réduite en système et justifiée sous cette forme, est beaucoup plus horrible que la violence féroce et brutale des terroristes, en cela que, partout où ce système existera, les mêmes crimes se renouvelleront ; au lieu que les terroristes peuvent fort bien exister, sans que la terreur se renouvelle. Ses principes consacrés seront éternellement dangereux. Ils tendent à égarer les plus sages, à pervertir les plus humains. L'établissement d'un gouvernement révolutionnaire ferait sortir du milieu de la nation la plus douce en apparence, des monstres tels que nous en avons vus ; la loi du 22 prairial créerait des juges bourreaux parmi les peuples les moins féroces. Il est un degré d'arbitraire qui suffit pour renverser les têtes, corrompre les cœurs, dénaturer toutes les affections. Les hommes, ou les corps, revêtus de pouvoirs sans bornes, deviennent ivres de ces pouvoirs. Il ne faut jamais supposer que, dans aucune circonstance, une puissance illimitée puisse être admissible; et dans la réalité jamais elle n'est nécessaire.
Mais si les principes de la terreur sont immuables, et doivent en conséquence être éternellement réprouvés, ses sectaires, étant hommes, et en cette qualité mobiles, peuvent être influencés, ramenés, comprimés. C'est donc l'indulgence pour les hommes qu'il faut inspirer, et l'horreur pour les principes. Par quel étrange renversement fait-on tout à coup précisément le contraire? On poursuit une race, jadis fanatique et furieuse, mais pas-
Bagère, passionnée, remuable, qui chaque jour diminue en nombre, et dont la désastreuse puissance a des longtemps été terrassée par ceux mêmes qu'aujourd'hui l'esprit de parti voudrait flétrir de ce nom : et l'on fait l'apologie d'un système, destructeur de sa nature, et contre lequel il n'y a rien à espérer, même des bienfaits du temps ! N'est-on donc implacable que pour les individus? Si jamais de nouveaux terroristes, en quelque sens que ce fût, si les partisans d'une terreur royale, la seule, aujourd'hui, qui nous menace, se saisissaient de l'autorité, ils pourraient nous étaler les sophismes que l'on entasse, nous énumérer, d'après des auteurs célèbres, tous les heureux résultats de la terreur, et appuyer cette affreuse théorie sur les ouvrages mêmes de ceux qui s'en montraient naguère les plus ardents ennemis.
Je me propose de prouver que la terreur n'a pas été nécessaire au salut de la république ; que la république a été sauvée malgré la terreur ; la terreur a créé la plupart des obstacles dont on lui attribue le renversement; que ceux qu'elle n'a pas créés auraient été surmontés d'une manière plus facile et plus durable, par un régime juste et légitime ; en uu mot, que la terreur n'a fait que du mal, et que c'est elle qui a légué à la république^ acLuelle tous les dangers qui, aujourd'hui encore, la menacent de toutes parts. « Cette démonstra- « tion n'est pas superflue. Nous ne manquons pas « d'hommes qui, aujourd'hui encore, admirent, sinon « le but, au moins l'énergie de Piobespierre et de Marat. « Ils voudraient que la monarchie, s'emparant d'une « énergie semblable, frappât comme eux ceux qu'elle « soupçonne. Prouvons donc à la monarchie que la « terreur n'a pas servi , mais perdu le gouvernement « républicain. »
342 MÎN.TAMIN CONSTANT.
Lorsqu'on fait l'apologie do la terreur (et n'est-Cè pas faire son apologie que prétendre que, sans elle, la révolution aurait manqué), l'on tombe dans un abus de mots. On confond la terreur avec les mesures qui ont existé à côté de la terreur. On ne considère pas que, dans les gouvernements les plus tyranniques, il y a une partie légale, répressive et coercitive, qui leur est commune avec les gouvernements les plus équitables, par une raison bien simple, c'est que cette partie est la base de l'existence de tout gouvernement.
Ainsi, l'on dit que ce fut la terreur qui fit marcher aux frontières, que ce fut la terreur qui rétablit la discipline dans les armées, qui frappa d'épouvante les conspirateurs, qui abattit toutes les factions.
Tout cela est faux. Les hommes qui opérèrent toutes \ ces choses étaient, en effet, les mêmes hommes qui \V disposaient de la terreur; mais ce ne fut pas par la terreur qu'ils les opérèrent. Il y eut, dans l'exercice de leur autorité, deux parties: la partie gouvernante et la 'partie atroce, ou la terreur. C'est à l'une qu'il faut attribuer leurs succès ; à l'autre, leurs dévastations et leurs crimes.
Comme, en môme temps qu'ils opprimaient et dévastaient le pays, il leur fallait, pour leur existence, gouverner, la terreur et le gouvernement coexistèrent ; et de là la méprise qui fit prendre, tour à tour, le gouvernement pour la terreur, et la terreur pour le gouvernement.
Que si l'on dit que la terreur aida le gouvernement, et que l'effroi qu'inspira l'autorité par sa partie atroce redoubla la soumission à la partie légitime, on dit une chose évidente et commune. Mais il n'en résulte pas que ce redoublement d'effroi fut nécessaire, et que le gouvernement n'eut pas eu, par la justice, les moyens suffisants pour forcer l'obéissance.
Sans doute, lorsqu'un juge condamne à la fois un innocent et un coupable, la terreur s'empare de tous les coupables, comme de tous les innocents. Mais la punition du coupable aurait rempli, de ce but, tout ce qui était nécessaire. Les coupables auraient également tremblé, quand le crime seul eût été frappé. Lorsqu'on voit, à la l'ois, une atrocité et une justice, il faut se garder de faire de ces deux choses un monstrueux ensemble. Il ne faut pas sur celte confusion déplorable se bâtir un système d'indifférence pour les moyens ; il ne faut pas attribuer sans discernement tous les effets à toutes les causes, et prodiguer au hasard son admiration à ce qui est atroce, et son horreur à ce qui est légal.
Séparons donc, dans l'histoire de l'époque révolutionnaire, ce qui appartient au gouvernement et les mesures qu'il eut droit de prendre, d'avec les crimes qu'il a commis et qu'il n'avait pas le droit de commettre.
Le gouvernement (je ne le considère pas ici sous le rapport de son origine, mais simplement en sa qualité de gouvernement), le gouvernement avait le droit d'envoyer les citoyens repousser les ennemis. Ce droit appartient à tous les gouvernements; ils l'ont dans les pays monarchiques, ils l'ont dans les pays républicains ; ils l'ont en Suisse aussi bien qu'en Russie, et comme la gravité d'un délit résulte des conséquences qu'il peut avoir, le gouvernement avait encore le droit d'attacher la peine la plus sévère au refus de partir pour les frontières, à la désertion, à la fuite des soldats. Mais ce n'est pas là ce que fit la terreur. Elle envoya des Saint-Jus^ des Lebas, dévaster des armées obéissantes et courageuses; elle abolit toutes les formes, même militaires ; elle revêtit ses instruments de pouvoirs illimités; elle
remit le sort des individus à leur caprice, et le sort de la guerre à leur frénésie. Ces horreurs ne servirent de rien à la république. Lors même que Saint-Just n'eut pas fait périr des milliers d'innocents à l'armée du Rhin, l'armée eût-elle moins bien combattu? Ne flétrissons pas nos triomphes dans leur source, et songeons qu'on ne peut attribuer ni à des fureurs proconsulaires, ni à des échafauds permanents, les victoires d'Arcole et de Rivoli.
Le gouvernement avait le droit de scruter sévèrement la conduite de ses généraux, ou victorieux, ou vaincus, et de faire juger sans indulgence les traîtres ou les lâches. Mais ce n'est pas là ce que fit la terreur. Elle livra ceux qu'elle soupçonnait ou qu'elle haïssait à des bourreaux et versa le sang de guerriers irréprochables. Ces meurtres n'étaient d'aucune nécessité, puisqu'il faut examiner la nécessité des meurtres. Ils cessèrent, et pas un général républicain ne s'est depuis rendu coupable de faiblesse ou de trahison.
Le gouvernement avait le droit de surveiller, de poursuivre, de traduire devant les tribunaux ceux qui conspiraient contre la république; mais la terreur créa des tribunaux sans appel, sans formes, et assassina sans jugement soixante victimes par jour. On a prétendu que ces atrocités ne furent pas sans fruit, et que la mort ne choisissant pas, tout tremblait . Oui, tout tremblait sans doute, mais il eut .suffi que tous les coupables tremblassent, et le supplice de vieillards octogénaires, de jeunes filles de quinze ans, d'accusés non interrogés, ne pouvait être nécessaire pour effrayer les conspirateurs.
Le gouvernement avait le droit d'appeler tous les citoyens à contribuer aux besoins de l'Etat, et la loi l'eut armé d'une sévérité inflexible pour les y forcer. Mais
la terreur livra la répartition et le produit des sacrifices particuliers à des agents arbitraires et rapaces. Elle n'obtint par le crime que ce que la loi aurait assuré à la justice; et le crime l'ayant forcé d'employer des instruments infidèles et avides, le seul effet de la terreur fut de rendre les sacrifices plus désastreux aux individus et moins utiles à la république.
Le gouvernement avait le droit, dans un péril pressant, d'interdire aux citoyens d'abandonner la patrie; mais la terreur attribua ce délit aux bommes qui ne l'avaient pas commis. Elle força les citoyens à fuir, pour les punir de leur fuite, et multipliant ainsi les fausses accusations, elle prépara pour le gouvernement qui l'a remplacé un labyrinthe inextricable. Elle rendit les listes douteuses, les ruses faciles, les exceptions nécessaires, la pitié universelle; et dans cette occasion, comme dans toutes, la terreur, en dirigeant la loi contre des innocents, fournit aux vrais coupables des moyens contre la loi.
Le gouvernement avait le droit de punir les prêtres agitateurs. Mais la terreur proscrivit, assassina, voulut anéantir tous les prêtres; elle créa de nouveau une classe pour la massacrer; et tandis que la justice eut paralysé le fanatisme, la terreur, en le poursuivant, en le combattant par l'injustice et la cruauté, en a fait un objet sacré aux yeux de quelques-uns, respectable aux yeux d'un grand nombre, intéressant aux yeux de tous.
Je ne pousserai pas plus loin cet examen des effets de la terreur. J'en conclus qu'elle n'a fait que du mal et n'a produit aucun bien. A côté de la terreur a existé ce qui était nécessaire à tout gouvernement, mais ce qui aurait existé sans la terreur, et ce que la terreur a corrompu et empoisonné en s'y mêlant.
Ce qui trompe sur ses effets, c'est qu'on lui fait un mérite du dévouement des républicain!. Tandis que des tyrans ravageaient leur pairie, ils persistaient à la servir et à mourir pour elle! Menacés de l'assassinat, ils n'en marchaient pas moins à la victoire.
Ce qui trompe encore, c'est qu'on admire la terreur d'avoir renversé les obstacles qu'elle-même avait créés. Mais, ce dont on l'admire, on devrait l'en accuser.
En effet, le crime nécessite le crime. La férocité du comité de salut public ayant soulevé tous les esprits, tous s'égarèrent dans ce soulèvement, et la terreur fut nécessaire pour les comprimer. Mais, avec la justice, le soulèvement n'eût pas existé, si l'on n'eût pas eu besoin, pour prévenir de grands dangers, de recourir à d'affreux remèdes.
La terreur causa la révolte de Lyon, l'insurrection départementale , la guerre de la Vendée; et pour soumettre Lyon, pour dissiper la coalition des départements, pour étouffer la Vendée, il fallut la terreur.
Mais, sans la terreur, Lyon ne se fût pas insurgé, les départements ne se seraient pas réunis, la Vendée n'eût pas proclamé Louis XVII.
Encore la concession que je viens de faire est-elle inexacte. La terreur a dévasté la Vendée; mais ce n'est qu'après la terreur que la justice l'a pacifiée.
« Un autre effet de la terreur, nous dit-on, fut de « détruire les anciennes habitudes, et de donner aux (( nouvelles coutumes autant de force que l'habitude « eût pu le faire. Dix-huit mois de terreur suffirent « pour enlever au peuple des usages de plusieurs siècles, « et pour lui en donner que plusieurs siècles auraient « eu peine à établir. Sa violence en fit un peuple « neuf ' . »