Des causes de la Révolution, p
noms les plus saints, pour motiver les actes les plus exécrables. Elle a confondu toutes les notions, façonné les esprits à l'arbitraire, inspiré le mépris des formes, préparé les violences et les forfaits en tous sens. Elle a frappé de réprobation, aux yeux du vulgaire, toutes les idées qu'embrassaient autrefois avec enthousiasme les âmes généreuses, et que suivaient, par imitation, les âmes communes.
La terreur a fourni à la malveillance une arme infaillible contre tous les actes les plus justes du gouvernement. Elle a flétri d'une ressemblance trompeuse et funeste la sévérité la plus légitime. L'homme le plus coupable, lorsqu'il réclame contre l'autorité, l'accuse de terreur, et, à ce titre, il est assuré de réveiller toutes les passions, et d'armer en sa faveur tous les souvenirs.
Le mal qu'a fait la terreur deviendrait irréparable, si l'on parvenait à consacrer ce principe, qu'elle est nécessaire vers le milieu de toute révolution qui a pour but la liberté.
Cette idée qui ferait rougir les Français d'une liberté acquise à ce prix découragerait les nations qui ne sont pas encore libres, et produirait un effet non moins funeste sur les peuples nouvellement affranchis. Elle leur persuaderait que, pour affermir leur liberté, il faut des crimes et des excès. Tous les scélérats que la France repousse et que les amis de la république sont les premiers à détester pourraient, avec ces raisonnements spécieux, égarer nos voisins encore novices, leur peindre nos triomphes comme le fruit des attentats dont nous fûmes victimes1, et prêcher la terreur comme une
1. Parmi ces al tentais l'un des plus hideux fut le massacre de septembre. Ce massacre a été de notre temps l'objet de recherches consciencieuses, et contrairement à l'opinion émise par MM. Thiers, Mignct, Lumarline, Michclet et Louis Blanc, qui voyaient dans ce
crise, compagne inévitable, et renfort nécessaire de toute révolution.
Il est doux de venger la liberté de cette imputation injuste et flétrissante. La terreur n'a été ni une suite nécessaire de la liberté, ni un renfort nécessaire à la révolution. Elle a été une suite de la perfidie des ennemis intérieurs, de la coalition des ennemis étrangers, de l'ambition de quelques scélérats, de l'égarement de beaucoup d'insensés. Elle a dévoré et les ennemis dont l'imprudence l'avait fait naître, et les instruments dont la frénésie la servait, et les cbefs qui prétendaient la diriger. Les républicains ' jamais ne furent que ses viepremier acte du drame de la terreur le résultat d'une explosion ^ populaire produite à Paris, le 2 septembre 1792, par la nouvelle £•• 4L<rV0./Cyde l'entrée des Prussiens à Verdun, M. Granier de Cassagnac a ,v-«W JS"3*-> prouvé que ce grand crime n'a point été l'effet du hasard, mais que le gouverHement de t'ait issu de la révolution du 10 août l'a organisé, réglé, exécuté el payé par voie administrative. Les pièces citées ne laissent aucun doute à cet égard. A ces pièces sont jointes pour la première fois les liste complètes des victimes : elles donnent les chiffres suivaHls :
L'Abbaye 2<Ô
Les Carmes 1 1 G
Saint-Firmin 76
La Conciergerie 378
Le Chàtelet 223
Bicètre 170
La Salpétrière 35
Les Bernardins 73
L'Hôtel de la Force 171
Les prisonniers d'Orléans. . 5 3
Les prisonniers de Versailles. 2 1
Soit 1,532 personnes égorgées du
2 au 17 septembre.
Voir : Histoire des Girondins et des massacres de septembre, d'après des documents officiels et inédits, par M. Granier de Cassagnac. Paris, 18G0, 2 vol. in-8.
{Note de l'éditeur.) t. Pour Benjamin Constant, les vrais, les seuls républicains, sont toujours les Grondins. (Note de il. Laboulaye.)
UlO liENJAMIN CONSTANT.
limes. Ils la combattirent au moment où ils ht virent s'élever. Ils appelèrent à leur secours tous ceux que des motifs pressants, L'intérêt de leur repos, de leur fortune, de leur vie, auraient dû engager à se réunir à eux. D'absurdes ressentiments, un timide égoïsme, un désir stupide d'èlre vengé de ses vainqueurs, même par ses assassins, empécbèrent cette réunion. Les républicains furent abandonnés; ils succombèrent. Mais leur chute fait leur apologie ; leur mort répond à ces vils calomniateurs, ou à ces hommes aigris, qui représentent les premiers ennemis de Robespierre comme ses complices, les martyrs de l'ordre social comme ses destructeurs. Relisez ces discours, où vainement ils vous invoquaient à l'appui des lois. Retracez-vous cette lutte inégale et courageuse, qu'ils soutinrent longtemps, seuls, sans défense, au milieu de vous, spectateurs alors immobiles, aujourd'hui leurs accusateurs.
La terreur commença par leur défaite, et s'affermit sur leurs tombeaux. Yous cherchez vainement à en reculer l'époque. Des désordres particuliers, des calamités affreuses, mais momentanées, mais illégales, ne constituent point la terreur. Elle n'existe que lorsque le crime est le système du gouvernement, et non lorsqu'il en est l'ennemi; lorsque le gouvernement l'ordonne, et non lorsqu'il le combat; lorsqu'il organise la fureur des scélérats, non lorsqu'il invoque le secours des hommes de bien.
La terreur s'établit en France, après la chute des premiers républicains, après la fuite, l'emprisonnement et la proscription de leurs amis.
Il ne faut donc pas confondre la république avec la terreur, les républicains avec leurs bourreaux. Il ne faut pas surtout faire l'apologie du crime et la satire de la vertu. Puisqu'eulin vous voulez adopter la république,
DE LA TERREUR ET DE SES EFFETS. 3f>l
il ne faut pas déshonorer ceux qui l'ont fondée, ni proscrire ceux qui la défendent.
Vous citez la république de Rome. Mais vous vous trompez sur les faits. La monarchie romaine fut fondée par des brigands, et la monarchie romaine ne subjugua pas le quart de l'Italie. La république romaine fut fondée par les plus austères et les plus vertueux des hommes1; et certes après l'expulsion des Tarquins, il n'y avait pas, je le pense, un citoyen dans Rome qui osât flétrir la mémoire de Junius Brutus2.
Tous tous, anciens amis de la liberté, indécis aujourd'hui, retenus par des considérations, des engagements,
1. Parvenu à l'époque de l'expulsion des Tarquins, Tite-Live observe que c'est une grande marque de la protection des dieux, et un grand bonheur pour Rome, qu'elle ne fût pas constituée en république au moment de sa fondation, mais seulement deux cent quarante ans après, lorsque les premiers habitants, qui n'étaient que des brigands indisciplinés et incapables de liberté, eurent fait place à une génération plus policée dans ses mœurs, plus élevée dans ses sentiments, et plus morale dans ses principes.
2. Il y a dans les institutions politiques une partie qui, si l'on me permet une expression très-incxacle sous beaucoup de rapports, mais qui fera sentir mon idée, lient, pour ainsi dire, du dogme, et qu'il est nécessaire, pour l'affermissement de ces institutions, de présenter au peuple comme un objet de respect. Les événements et les hommes auxquels une institution dcil son origine sont dans ce cas. L'odieux qu'on verse sur eux retombe inévitablement sur l'institution. Il se peut que, lorsque le temps aura séparé les haines des fait*, le ressentiment des souvenirs, et les choses des individus, l'opprobre des uns ne retombe pas sur les autres. Alors, insulter à la mémoire des républicains ne sera plus qu'une injustice. Mais aujourd'hui, dans une révolution dont nous sommes contemporains, déshonorer les chefs de cette révolution, c'est déshonorer la révolution même. Apprécier la république, en détestant ses fondateurs, est une opération beaucoup trop abstraite pour les hommes ordinaires. Il faut au moins que cette république ait pour elle l'habitude et les intérêts individuels qui se groupent autour des gouvernements qui existent, avant qu'elle puisse se soutenir seule, et résister aux préventions qu'on veut inspirer contre ses auteurs. 11 es-t impossible que le peuple ne retourne pas d'impulsion vers la royauté, si on lui représente la république comme établie par des
des souvenirs ou des craintes, vous voyez mal votre situation. Vous mettez une sorte d'orgueil à vous aveugler. Vous vous déguisez l'impulsion rétrograde que vous avez favorisée et qui déjà vous menace. Vous vous flattez de la modérer en la favorisant encore. Vous croyez désarmer l'aristocratie par des éloges, tandis que les républicains ne vous demandentquela justice. Vous caressez des hommes qui, malgré leur besoin de vous, vous prodiguent le reproche et vous annoncent l'insulte, et vous en repoussez qui vous ont montré de la défiance, mais que vous pourriez rassurer.
Les aristocrates diffèrent de vous par les principes; ils ne sont réunis à vous que par des haines individuelles; ils vous aident à détruire ce que vous voulez détruire ; mais ce que vous voudrez conserver, ils le détruiront.
Les républicains sont séparés de vous par ces haines individuelles qui rapprochent de vous les aristocrates; mais si vos intentions sont telles que vous le dites (et qui n'aimerait à le croire?), les républicains sont unis à vous d'intérêts et de principes. Us veulent vous empêcber de détruire ; ils vous aideront à conserver.
Vous êtes aux yeux des aristocrates des hommes criminels. Aux yeux des républicains, vous n'êtes que des hommes douteux. Les aristocrates pourront tout au plus agréer vos services, sans oublier vos torts ; rien ne vous lavera d'avoir commencé cette révolution qu'ils abhorrent; vous ne réparerez jamais qu'une petite partie des maux qu'ils vous attribuent; et en rendant inutile
brigands et consolidée par des crimes; je ne connais pas de moyen plus sûr de contre-révolution que de déchirer Condorcet et Vergniaud, de peindre le 10 aoùl comme un attentat, et de représenter ensuite le 31 mai, et les horreurs qui le suivirent, comme un résultat nécessaire du renversement de la monarchie.
ce que vous avez fait pour la liberté, vous n'effacerez point ce qu'ils vous accusent d'avoir fait pour l'anarchie.
Rassurés sur vos intentions, les républicains vous recevront avec reconnaissance, comme d'utiles et honorables alliés. Tout ce que vous avez fait pour la liberté est un mérite à leurs yeux.
Les aristocrates vous reprochent des actions. Ces actions, vous ne pouvez ni les nier, ni les effacer. Vos intentions seules sont suspectes aux républicains, et vous pouvez facilement prouver que vous n'en eûtes jamais de blâmables, ou que vous les avez abjurées.
Entre les aristocrates et vous, vous avez besoin de pardon. Entre les républicains et vous, il n'est besoin que de confiance.
Et ne dites pas que la confiance est difficile à établir, que les républicains sont défiants, exclusifs, intraitables; la vérité est toute-puissante, et j'en appelle à vousmêmes : ne sentez-vous pas ce que vous n'avez pas fait, et ce que vous pouvez faire pour la mériter ?
Mais, il ne faut pas vous le déguiser : ce n'est pas en protestant de votre attachement pour les institutions, et de votre haine pour les hommes : ce n'est pas en protégeant tout ce qui menace la république, en vous servant contre la liberté des armes que la liberté vous donne : ce n'est pas en applaudissant à des écrivains audacieusement ou insidieusement contre-révolutionnaires : ce n'est pas en encourageant toutes les calomnies que l'on verse sur des hommes qui, pendant deux ans, ont gémi sous la tyrannie, qui l'ont combattue, qui l'ont renversée, et qui depuis sa chute ont, de toute leur puissance, servi la liberté : ce n'est pas ainsi que vous prouverez votre franchise. On n'aime pas les institutions dont on persécute ou dont on insulte les auteurs.
Honorez avec nous les fondateurs de la république1; ne profanez point les tombeaux de ceux que les tyrans immolèrent; rendez justice à ceux qui ont échappé aux fureurs des décemvirs, à ceux qui renversèrent leur affreux empire, à ceux qui, au milieu des orages, vous donnèrent une constitution cent fois plus sage que celle de 1791 2, conçue et rédigée dans le calme; à ceux qui, trouvant les étrangers à trente lieues de Paris, ont conclu la paix à trente lieues de Vienne.
Les erreurs des hommes qui exercent l'autorité, n'importe à quel titre, ne sauraient être innocentes comme
1. Dira-t-on que la république fut proposée par Collot-d'IIerbois ? C'est une misérable chicane. Ceux que l'on comprend sous le nom de fondateurs de la république sont les hommes qui, les premiers, disséminèrent en France les idées républicaines, qui, en 1791, avouèrent hautement leur attachement à celte forme d'institution, qui, pendant tout le cours de l'assemblée législative, s'élevèrent contre la perfide inertie de la cour, et renversèrent la constitution monarchique pour sauver la liberté. Il est aussi absurde de regarder les sicaires de Collot-d'Herbois et de Robespierre comme les fondateurs de la république, qu'il le serait d'attribuer l'insurrection du 14 juillet 17 89 aux hommes qui massacrèrent; Flesselles et de Launay. Les pillards qui suivent une armée victorieuse n'en composent pas l'étal-major ; et si, par hasard, ils parvenaient à en assassiner les généraux, pour se livrer ensuite ;>ux plus horribles excès, on pourrait bien dire qu'ils se sont emparés •de la victoire pour la déshonorer, mais non pas qu'ils l'ont remportés! C'est aux noms des Vergniaud, des Condorcet, qu'il faut rattacher rétablissement de la république; et mépris éternel à qui ne respecte pas ces noms chers aux lumières, illustres par le courage, et sacrés par le malheur.