‹ Œuvres politiques de MachiavelChapitre 173 sur 411 · LIVRE I, CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLVII

et parce que Rome ne devait sa liberté et sa puissance qu'à leur bras. Cette prétention leur paraissait raisonnable-, ils voulurent donc obtenir ce pouvoir par tous les moyens. Mais lorsqu'il fallut peser en particulier le mérite de chacun, ils connurent toute leur faiblesse, et jugèrent que nul ne méritait individuellement les honneurs dont tous ensemble ils se croyaient dignes. Alors rougissant d'eux-mêmes, ils eurent recours à ceux qui méritaient leur suffrage. Et Tite-Live, frappé à juste titre d'admiration pour cette conduite, s'écriait : Hanc modestiam œquitatemque et altitudinem animi ubi nunc in uno inveneris, quœ tune populi universi fuit?

Pour fortifier cet exemple, je puis en rapporter un autre extrêmement remarquable ; c'est ce qui se passa à Capoue après qu'Annibal eut complètement battu les Romains à Cannes. Cette défaite avait mis en flamme toute l'Italie; Capoue même était sur le point de se soulever, tant était forte la haine qui animait le peuple contre le sénat. Pacuvius Calanus occupait en ce moment la première magistrature : prévoyant l'imminence de la révolution qui menaçait la ville, il essaya par son crédit de réconcilier le peuple et le sénat. Affermi dans cette résolution, il fit assembler les sénateurs, leur exposa la haine que le peuple nourrissait contre eux, le danger qu'ils couraient d'être massacrés, et de voir la ville livrée à Annibal, par suite des revers des Romains. Il ajouta que, s'ils voulaient le laisser agir, il espérait parvenir à réconcilier les deux ordres; mais qu'il fallait qu'il pût les enfermer dans le palais, parce que le moyen de les sauver était de laisser croire au peuple qu'il pouvait les punir.

Les sénateurs se rendirent à cette proposition ; Pacuvius alors convoqua le peuple, et après avoir enfermé le sénat dans le palais, il dit aux citoyens assemblés que le moment était enfin arrivé de dompter l'orgueil de la noblesse, et de se venger des injures qu'ils

f, en avaient reçues 5 qu'en conséquence il avait renfermé tout le sénat sous sa garde; mais que, comme il ne croyait pas que leur intention fût de laisser la ville sans gouvernement, il était nécessaire, puisqu'ils voulaient massacrer les anciens sénateurs, d'en créer de nouveaux; qu'il avait mis les noms de tous les sénateurs dans une bourse ; qu'il allait commencer en leur présence à les en tirer, et qu'à mesure qu'il en sortirait un, on le ferait mourir aussitôt qu'on lui aurait trouvé un successeur.

Il commence alors à tirer le nom d'un sénateur : à ce nom un cri universel s'élève ; on l'accuse d'orgueil, d'arrogance et de cruauté. Pacuvius demande soudain qu'on le remplace : toute l'assemblée rentre dans le silence. Au bout, de quelques instants, le nom d'un candidat est prononcé: en l'entendant, l'un commence à siffler, Fautre à rire; chacun lui adresse un reproche. Après plusieurs épreuves successives, tous ceux qu'on avait désignés furent jugés indignes du rang de sénateur. Pacuvius en prit alors occasion de leur dire : « Puisque vous êtes persuadés « que cette ville serait en péril sans un sénat, et que <c vous ne pouvez vous accorder pour choisir de nou- <( veaux sénateurs , je crois qu'il vaudrait bien mieux « vous réconcilier avec les anciens; car l'épouvante où <( vous venez de les plonger les aura tellement humiliés, « que sans doute vous trouverez désormais en eux cette « douceur et cette modération que vous cherchez dans « d'autres. » Le peuple suivit cet avis, les deux partis se réconcilièrent, et il reconnut l'erreur dans laquelle il était, lorsqu'il fallut en venir à l'examen des individus.

Les peuples sont encore sujets à se tromper lorsqu'ils jugent les événements et leurs résultats d'une manière générale, et ne s'aperçoivent de leur erreur que lorsqu'ils les examinent en particulier.

En 1494, les principaux citoyens de la ville de Florence avaient été (liasses; il n'y avait plus de gouver-

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