MVRE II, CHAPITRE XXIV
Si jamais elles furent inutiles, c'est surtout de nos jtwrs que l'artillerie, par ses ravages, empêche de défendre des lieux resserrés, et où il est impossible, comme je l'ai exposé précédemment, d'élever de nouveaux remparts après la chute des premiers. Mais je veux discuter cette opinion avec plus de développements.
Prince, tu prétends par tes places fortes assujettir tes peuples au frein de l'obéissance. Prince, république, vous vous flattez d'enchaîner par ce moyen une ville que la guerre vous a livrée. Je m'adresse donc au prince et je lui dis : « Est-il rien de moins propre qu'une forteresse « pour contenir des sujets dans l'obéissance? car elle a t'encourage à les opprimer, et l'oppression à son tour « les excite à ta ruine ; bientôt leur fureur s'accroît à « un tel degré, que cette forteresse, qui les irrite, ne « peut plus te défendre. De sorte qu'un prince sage et « clément, pour pouvoir toujours être bon et ne point « donner à ses enfants l'occasion ou l'audace de dégéné- * rer des vertus de leur père, n'élèvera jamais de places « fortes, afin qu'ils n'appuient point sur elles leur auto- (( rite, mais afin qu'ils l'appuient sur l'affection de leurs <( sujets. ))
Si, après être devenu duc de Milan, le comte Francisco Sforza, malgré sa réputation de sagesse, fit construire dans cette ville une citadelle, je dis qu'il agit en cette occasion avec peu de prévoyance 5 et l'effet a démontré que cette mesure fut plutôt nuisible qu'utile à ses héritiers, qui crurent avec cet appui vivre sans crainte et pouvoir outrager à leur gré les citoyens et leurs sujets -, ils ne se refusèrent aucune espèce de violence, et, devenus odieux hors de toute mesure, ils perdirent leurs États à la première tentative de l'ennemi ; leur citadelle , aussi inutile pendant la guerre qu'elle avait été nuisible pendant la paix, ne leur fut d'aucun secours. S'ils n'avaient pas eu un tel appui, et que, par imprudence, ils eussent agi durement contre
leurs sujets, ils auraient aperçu plus tôt les périls dar lesquels ils se précipitaient; et, revenant sur leurs pas ils auraient pu alors résister plus courageusement à l'impétuosité française, avec des sujets amis et point de forteresse, qu'avec une forteresse et des sujets ennemis.
Les places fortes ne son*, utiles sous aucun rapport ; on les perd par la trahison de celui qui les garde, par la vigueur de celui qui les attaque, ou par le défaut de vivres. Mais si l'on veut en tirer parti et s'en aider pour recouvrer un État perdu, où il ne vous reste plus que la forteresse, il faut nécessairement avoir une armée avec laquelle on puisse combattre celui qui vous a chassé; et s'il arrive que vous possédiez cette armée, vous recouvrerez vos États, quand même vous n'auriez pas de place forte; et vous réussirez d'autant plus facilement que vous pourrez compter davantage sur l'affection de vos sujets, auxquels, dans l'orgueil que vous aurait inspiré une citadelle, vous n'aurez point prodigué les mauvais traitements.
L'expérience a démontré que cette même citadelle de Milan n'a été d'aucune utilité, dans leurs jours d'adversité, ni aux Sforza ni aux Français; qu'elle a même causé la ruine de tous deux, parce que, tandis qu'ils la possédèrent, ils ne pensèrent point. à gouverner l'État d'une manière plus modérée.
Guido Ubaldo, duc d'Urbin, fils de ce Federigo qui, de son temps, eut la réputation d'un si grand capitaine, avait été chassé de ses États par César Borgia , fils du pape Alexandre VI. L'occasion de les recouvrer s'étant offerte à lui, il fit soudain raser toutes les forteresses que le pays renfermait dans son ^ein, les regardant comme dangereuses. Comme il était chéri de ses sujets, il n'en voulait point, par égard pour eux; quant aux ennemis, il sentait bien qu'il ne pourrait les défendre contre eux qu'en ayant sans cesse une armée en campagne; c'est pourquoi il prit le parti de les détruire.