LIVRE JJ, CHAPITRE XXIV
elles Savaient point existé, les Florentins n'auraient pas compté sur leur appui pour pouvoir conserver Pise; et par leur secours le roi n'aurait pu ravir cette ville aux Florentins : les moyens que l'on eût employés jusqu'à ce moment pour les maintenir dans l'obéissance auraient peut-être été suffisants; et certainement on n'eût pas fait une épreuve plus funeste que celle des forteresses.
Je conclus que, pour le prince qui veut contenir ses États, les places fortes sont dangereuses -, que, pour maintenir les villes conquises , elles sont inutiles -, et il me suffit ici de l'autorité des Romains, qui, lorsqu'ils voulaient garder une ville avec violence, la démantelaient au lieu de l'entourer de remparts. Si, pour combattre mon opinion, on m'alléguait dans l'histoire ancienne l'exemple de Tarente , et de nos jours celui de Brescia , qui , au moyen de leurs citadelles, furent reprises sur les habitants révoltés , voici ce que je répondrais : Fabius Maximus ne fut envoyé qu'au bout d'un an avec son armée pour reconquérir Tarente : rien ne l'aurait empêché de s'en rendre maître quand même il n'y aurait pas eu de forteresse; aussi, quoique Fabius se soit servi de ce moyen, il est certain que s'il n'eût point existé, il aurait su en trouver un autre dont le résultat n'eût pas été moins infaillible. Je ne puis concevoir la grande utilité d'une forteresse , lorsque pour recouvrer une ville il faut que l'on emploie à sa conquête une armée consulaire commandée par un Fabius Maximus. Que Rome fût parvenue à reprendre Tarente par tout autre moyen, nous en avons la preuve dans Capoue, où il n'existait pas de forteresses , et dont elle s'empara par la seule valeur de ses armes.
Mais venons à Brescia. Je dirai d'abord que l'on trouve rarement les circonstances que présente la révolte de cette ville, où la citadelle reste en notre pouvoir malgré le soulèvement des habitants , et où vous avez dans
39<i DISCOURS SUR TITE-LÏVE.
le voisinage une armée formidable, comme était celle des Français. En effet, monseigneur de Foix, qui se trouvait à Bologne avec l'armée du roi, qu'il commandait, ayant appris la perte de Brescia, se porta sur-lechamp de ce côté ; et, arrivé devant la ville au bout de trois jours, il la reprit par le moyen de la citadelle. Mais il fallut encore à cette citadelle la présence et d'un monseigneur de Foix et d'une armée française qui vînt la secourir dans le court espace de trois jours.
Ainsi on ne peut opposer ce fait à ceux qu'invoque l'opinion contraire : car, dans les guerres de notre temps, nous avons vu, non-seulement en Lombardie , mais clans la Romagne , dans le royaume de Naples, et dans toutes les parties de l'Italie, une foule de forteresses prises et reprises avec la même facilité qu'on prenait et qu'on reprenait la campagne.
Quant aux places fortes établies pour se défendre des ennemis extérieurs, je soutiens qu'elles ne sont nécessaires ni aux peuples ni aux souverains qui ont de bonnes armées; et qu'à ceux qui n'en possèdent pas elles n'offrent aucune utilité. Une bonne armée sans places fortes suffit pour vous défendre, tandis que sans armées les places fortes ne sont d'aucun secours.
Cette vérité est démontrée par l'expérience de ceux qui ont excellé dans la science du gouvernement ainsi que dans le reste , tels que les Romains et les Spartiates. On voit que si les Romains ne bâtissaient pas de forteresses , les Spartiates s'en abstenaient également, et ne permettaient môme pas qu'on entourât leur ville de murailles, parce qu'ils ne voulaient d'autre rempart que le courage de leurs concitoyens-, aussi un Athénien ayant demandé à un Spartiate si les murailles d'Athènes lui paraissaient belles, il lui répondit : « Oui, « si la ville était habitée par des femmes. »
Ainsi un prince, maître d'une bonne armée, et qui aurait sur les bords de la mer et sur les frontières de