LIVRE III, CHAPITRE VI
D'un autre côté, les simples particuliers ne sauraient se jeter dans une entreprise plus dangereuse et plus téméraire, parce qu'elle n'offre de toutes parts que périls et difficultés; aussi arrive-t-il que l'on en tente un grand nombre, et que bien peu offrent le résultat que Ton en espérait.
Afin donc d'apprendre aux princes à se garantir de ces dangers , et aux peuples à s'y engager moins témérairement, et à se résoudre à obéir au gouvernement sous lequel le sort les a placés, je veux traiter ce sujet avec étendue, et je ne passerai sous silence aucune des circonstances remarquables qui pourraient servir à éclairer les uns et les autres.
C'est vraiment une maxime d'or, que celle où Tacite dit : i< Que les hommes doivent respecter le passé, se « soumettre au présent, désirer de bons princes, et les « supporter tels qu'ils sont. » Se conduire autrement, c'est le plus souvent travailler à sa ruine et à celle de la patrie.
Pour entrer en matière , nous devons considérer d'abord contre qui on dirige ordinairement les conjurations ; et nous verrons que c'est ou contre la patrie ou contre un prince. Je ne parlerai maintenant que de ces deux espèces de conspirations 5 je me suis assez étendu précédemment sur les complots formés pour livrer une ville aux ennemis qui l'assiègent, et sur ceux qui y ressemblent par quelques circonstances.
Je traiterai dans cette première partie de celles qui sont dirigées contre un prince, et j'examinerai d'abord quelles en sont ordinairement les causes. Elles sont nombreuses ; mais il en est une entre autres de la plus grande importance : c'est la haine générale. En effet, lorsqu'une haine xiniverselle environne le prince, faut-il s'étonner si quelques citoyens qu'il aura plus offensés que les autres nourrissent dans leur cœur le désir de la vengeance, et si ce sentiment acquiert chaque jour
de nouvelles forces par cette aversion générale dont ils le voient poursuivi?
Un prince doit donc éviter ce fardeau de la haine ; et comme j'ai traité ailleurs la manière dont il peut y parvenir, je n'en parlerai point ici. S'il parvient donc à s'en garantir, il sera moins exposé aux coups d'un sujet offensé : d'abord , parce qu'il est rare qu'un homme ressente assez profondément une injure pour s'exposer à un péril si manifeste dans la seule vue de se venger ; et ensuite, parce que s'il s'en rencontrait un qui eût le pouvoir et le courage d'exécuter son dessein , il serait retenu par cette affection générale dont il verrait que le prince est l'objet.
On est outragé dans ses biens, dans sa personne, dans son honneur. Si l'outrage atteint la personne, la menace en est plus dangereuse que l'effet : car la menace seule offre de grands périls \ l'effet n'en présente aucun. Celui que l'on tue ne songe plus à se venger, et le plus souvent ceux qui lui survivent en laissent la pensée à celui qui n'est plus-, mais celui qu'on menace et qui se voit pressé par la nécessité , ou d'agir, ou de souffrir, devient , comme nous dirons particulièrement ailleurs, un homme extrêmement dangereux pour le prince.
Après cette nécessité, ce sont les outrages faits à leurs richesses et à leur honneur qui blessent le plus profondément les hommes. Un prince doit surtout éviter de les commettre : il ne peut tellement dépouiller un homme de ses biens, qu'il ne lui reste un poignard pour se venger-, il ne peut tellement le déshonorer, qu'il ne lui reste une âme acharnée à la vengeance. De toutes les manières de flétrir l'honneur d'un homme, la plus sensible est d'abord l'outrage fait à^a femme, et ensuite le mépris qu'on a pour lui-même : c'est là ce qui arma Pausanias contre Philippe de Macédoine-, ce qui dirigea le fer contre tant de princes \ et, de nos jours,