LIVRE III, CHAPITRE VI
mal, et sont par conséquent moins environnées de précautions, que parce qu'elles ont plus d'égards pour leurs citoyens élevés en rang ; ce qui rend ces derniers plus audacieux et plus entreprenants.
Tout le monde a lu la conjuration de Catilina écrite par Salluste, et sait comment, après qu'elle fut découverte, Catilina non-seulement demeura dans Rome, mais se rendit au milieu du sénat , et y accabla impunément d'injures et les sénateurs et le consul , tant était puissant le respect que cette république avait pour ses citoyens. Lorsqu'il se fut éloigné de Rome, et qu'il eut rejoint son armée , on n'aurait arrêté ni Lentulus ni ses autres complices, si l'on n'avait saisi des lettres de leur propre main, qui manifestaient ouvertement leur crime.
Hannon, l'un des citoyens de Carthage les plus puissants, aspirait à la tyrannie-, il avait formé le projet d'empoisonner tout le sénat aux noces d'une de ses filles , et ensuite de se déclarer roi : ce complot ayant été découvert , le sénat n'y opposa d'autre défense qu'une loi qui mettait un terme aux dépenses des festins et des noces 5 tant fut grand le respect qu'il crut devoir à sa qualité de citoyen.
Il est bien vrai que dans l'exécution d'un complot qui menace la patrie les périls sont plus grands et plus difficiles à surmonter, parce qu'il est bien rare que vos propres forces puissent suffire lorsque vous conspirez contre l'immense majorité. Tout le monde n'est point à la tête d'une armée, comme César, Agathocle, Cléomène, et quelques autres, que la force a rendus en un instant maîtres de leur patrie. Pour ceux-là sans doute le chemin est sûr et facile \ mais ceux qui ne sont point appuyés par des forces semblables doivent employer une conduite pleine d'art et de ruse, ou les forces de l'étranger.
Quant à la ruse et à l'industrie, l'Athénien Pisistrate
ayant vaincu les Mégariens , et acquis par cette victoire une grande popularité, sortit un jour de sa maison couvert de blessures, s'écriant que les nobles, excités par leur jalousie contre lui, l'avaient outragé. 11 demanda à pouvoir mener à sa suite quelques hommes armés pour sa garde. Cette première faveur lui servit de degré pour parvenir au faîte de la puissance, et usurper la tyrannie d'Athènes.
Pandolfo Petrucci était rentré dans Sienne avec quelques bannis : on lui confia le soin de veiller sur la garde de la place, emploi entièrement machinal et que chacun refusait; néanmoins les soldats dont il était sans cesse entouré lui donnèrent peu à peu une telle influence, que quelque temps après il s'empara de la souveraineté de la ville.
Une foule d'autres ont employé des ruses et des moyens différents -, et avec les secours du temps ils sont parvenus sans danger au terme de leurs vœux.
Ceux qui, appuyés sur leurs propres forces ou sur les armes de l'étranger, ont conspiré pour asservir leur patrie, ont eu des succès divers, selon que la fortune les a secondés. Catilina, que nous avons déjà cité, succomba dans son entreprise -, Hannon, dont il a été parlé, n'ayant pu réussir par le poison , arma quelques milliers de partisans en sa faveur-, mais lui et tous les siens ne trouvèrent que la mort. Quelques-uns des principaux citoyens de Thèbes, dans la vue de se rendre maîtres du gouvernement, appelèrent à leur secours une armée lacédémonienne , et s'emparèrent de la tyrannie.
Si l'on examine donc toutes les conspirations ourdies contre la patrie, on n'en trouvera que très-peu, si môme on en trouve, que l'on ait étouffées au moment où on les tramait-, mais c'est dans l'exécution que toutes ont réussi ou qu'elles ont échoué.
Lorsqu'elles ont réussi, les dangers qu'elles entrai-