LIVRE III, CHAPITRE X
Il est donc avantageux de ne pas combattre quand les armées présentent les avantages qu'avaient celles de Fabius ou de Gneius Sulpitius, c'est-à-dire lorsque vous possédez une armée courageuse et disciplinée , et que l'ennemi n'ose venir vous attaquer dans les positions formidables où vous vous trouvez, ou lorsque vptre adversaire, ayant à peine mis le pied sur votre territoire, est aussitôt réduit à souffrir de la rareté des vivres. C'est dans ce cas qu'un tel parti est utile, par la raison qu'en donne Tite-Live : Nolens sefortunœ committere adversus hostem quem tempus deteriorem in dies et locus alienus facerent. Mais , dans toute autre position , il est aussi honteux que funeste d'éviter le combat. Fuir, en effet, comme Philippe, c'est pour ainsi dire se déclarer vaincu, et avec d'autant plus de déshonneur que l'on a donné moins de preuves de courage. S'il parvint à se sauver, un autre, que le pays ne favoriserait pas comme lui, ne serait point aussi heureux.
Personne ne contestera qu'Annibal ne fût un grand maître dans l'art de la guerre ; et lorsqu'il s'avança pour s'opposer aux progrès de Scipion en Afrique , s'il avait cru voir quelque avantage à prolonger la guerre, il l'aurait fait sans doute ; et peut-être que , habile capitaine comme il l'était, ayant sous ses ordres une armée aguerrie, il aurait pu y réussir aussi bien que Fabius en Italie; mais, puisqu'il ne prit pas ce parti, il y a lieu de croire que quelque motif puissant le détermina. En effet , un prince qui est parvenu à rassembler une armée , mais * qui, faute d'argent ou d'alliés, s'aperçoit qu'il ne pourra a retenir longtemps encore, est un insensé s'il ne tente as la fortune avant que son armée soit dissoute ; car, en temporisant, il s'expose au péril certain de perdre ce que la victoire pourrait lui procurer. Une autre considération également importante, c'est que, même au risque de se perdre, c'est la gloire qu'on doit désirer d'acquérir ; et il y a plus de gloire à céder à la force, qu'à suc-
comber sous tout autre inconvénient. Annibal dut donc être déterminé par une nécessité aussi puissante.
D'un autre côté, quand Annibal eût différé la bataille, ou quand Scipion n'eût point osé aller l'attaquer dans ses retranchements , ce dernier général n'avait point à craindrp le besoin : il avait déjà vaincu Syphax -, et ses conquêtes en Afrique étaient tellement étendues, qu'il pouvait y rester avec autant de sécurité et de ressources qu'en Italie. La situation d'Annibal à l'égard de Fabius, et celle des Gaules envers Sulpitius, étaient toutes différentes.
Celui-là peut moins encore éviter le combat, dont l'armée envahit un territoire ennemi : s'il peut y pénétrer, il faut, dans le cas où son adversaire s'avancerait à sa rencontre , en venir nécessairement aux mains avec lui; et s'il met le siège devant une ville, il s'expose d'autant plus à la nécessité de combattre. C'est ce qui est arrivé de nos jours à Charles, duc de Bourgogne : il formait le siège de Morat, ville des Suisses , qui l'attaquèrent et le mirent en déroute \ un pareil désastre accabla l'armée française pendant le siège de Novare, lorsqu'elle fut également défaite par le même peuple.