CHAPITRE XXVI
éclatera dans chaque individu, pourvu que les chefs n'en manquent pas eux-mêmes. Voyez dans les duels et les combats entre un petit nombre d'adversaires combien les Italiens sont supérieurs en force, en adresse, en intelligence. Mais faut-il qu'ils combattent réunis en armée, toute leur valeur s'évanouit. Il faut en accuser la faiblesse des chefs-, car, d'une part, ceux qui savent ne sont point obéissants, et chacun croit savoir -, de l'autre, il ne s'est trouvé aucun chef assez élevé, soit par son mérite personnel, soit par la fortune, au-dessus des autres, pour que tous reconnussent sa supériorité et lui fussent soumis. 11 est résulté de là que, pendant si longtemps, et durant tant de guerres qui ont eu lieu depuis vingt années, toute armée uniquement composée d'Italiens n'a éprouvé que des revers, témoins d'abord le Taro, puis Alexandrie, Capoue, Gênes, Vailà, Cologne et Mestri.
Si votre illustre maison veut imiter les grands hommes qui, en divers temps, délivrèrent leur pays, ce qu'elle doit faire avant toutes choses, et ce qui doit être la base de son entreprise, c'est de se pourvoir de forces nationales, car ce sont les plus solides, les plus fidèles, les meilleures qu'on puisse posséder : chacun des soldats qui les composent étant bon personnellement, deviendra encore meilleur lorsque tous réunis se verront commandés, honorés, entretenus par leur prince. C'est avec de telles armes que la valeur italienne pourra repousser les étrangers.
L'infanterie suisse et l'infanterie espagnole passen pour être terribles -, mais il y a dans l'une et dans l'autre un défaut tel, qu'il est possible d'en former une troisième, capable non-seulement de leur résister, mais encore de les vaiqcre. En effet, l'infanterie espagnole ne peut se soutenir contre la cavalerie, et l'infanterie suisse doit craindre toute autre troupe de même nature qui combattra avec la même obstination qu'elle. On a vu aussi, et Ton verra encore, la cavalerie française défaire
Il 2 LE PRINCE.
l'infanterie espagnole, et celle-ci détruire l'infanterie suisse 5 de quoi il a été fait, sinon une expérience complète, au moins un essai dans la bataille de Ravenne, où Tinfanterie espagnole se trouva aux prises avec les bataillons allemands, qui observent la même discipline que les Suisses: on vit les Espagnols, favorisés par leur agilité et couverts de leurs petits boucliers, pénétrer par dessous les lances dans les rangs de leurs adversaires, les frapper sans risque et sans que les Allemands pussent les en empocher-, et ils les auraient détruits jusqu'au dernier, si la cavalerie n'était venue les charger euxmêmes à leur tour.
Maintenant que Ton connaît le défaut de Tune et de l'autre de ces deux infanteries, on peut en organiser une nouvelle qui sache résister à la cavalerie et ne point craindre d'autres fantassins. 11 n'est pas nécessaire pour cela de créer un nouveau genre de troupe; il suffit de trouver une nouvelle organisation, une nouvelle manière de combattre; et c'est par dételles inventions qu'un prince nouveau acquiert de la réputation et parvient à s'agrandir. •
Ne laissons donc point échapper l'occasion présente. Que l'Italie, après une si longue attente, voie enfin paraître son libérateur! Je ne puis trouver de termes pour exprimer avec quel amour, avec quelle soif de vengeance, avec quelle fidélité inébran able, avec quelle vénération et quelles larmes de joie il serait reçu dans toutes les provinces qui ont tant souffert de ces inondations d'étrangers! Quelles portes pourraient rester fermées devant lui? Quels peuples refuseraient de lui obéir? Quelle jalousie s'opposerait à ses succès? Quel Italien ne l'entourerait de ses respects? Y a-t-il quelqu'un dont la domination des barbares ne fasse bondir le cœur?
Que voire illustre maison prenne donc sur elle ce noble fardeau avec- ce courage et cet espoir du succès qu'inspire une entreprise juste et légitime; que, sous sa