I.A COMTE.SSE
Vous l'avez vu, vous l'avez entendu. J'ai fait ce que vous désiriez. Je vous demande maintenant s'il est possible que je joue plus longtemps un pareil rôle, et si je puis consentir à me voir traitée ainsi. Avec quel embarras, avec quelle froideur il m'a écoutée, il m'a répondu ! Vous avez beau dire il ne m'aime pas, ou plutôt il en aime une autre, madame Darcy ou qui vous voudrez, peu importe. Toujours est-il que je ne suis pas faite à de pareilles façons. Et quand j'admettrais votre idée que, malgré ses impertinences, il m'est attacbé au fond de l'àme, à quoi bon? Ne voulez-vous pas que j'entreprenne de le guérir de .son bumour noire, et que je me fasse, de gaieté de cœur, la très-bumble servante d'un bourru malfaisant? Non, eùt-il cent belles qualités et les meilleurs sentiments du monde, son hésitation est quelque chose d'oatrageant. Je rougis de ce que je viens de lui dire, je suis humiliée, je suis... je suis offensée!...
PUÉVANNES.
Je ne vois qu'un seul moyen pour accommoder cela.
LA COMTESSE
Et lequel ?
PliÉVANNES. > ■
Rendez-le jaloux.
LA COMTESSE
Que voulez-vous dire?
riiÉVANNES.
(-ela s'entend. Rcndez-Ie jaloux. Jl se pionoiiceia ; sinon vous le mettrez à la porte, et je ne le rovorrai moi-même de ma vie.
LA COMTESSE
Vous m'avez déjà donné un triste conseil, et je n'entends rien à ces finesses-là.
PRÉVAIN^ES.
Bon ! des finesses ? un moyen si simple qu'il est usé à l'orce d'être rebattu, un vieux stralagème qui traîne dans tous les romans et tous les vaudevilles, un moyen connu, un moyen classique ! Prendre un ton d'aimable froideur ou d'outrageante coquetterie, se rendre visible ou inabordable selon le temps (ju'il fait ou l'esprit du moment ; inviter un pauvre diable à une soirée, et le laisser deux beures sur sa cliaise sans daigner jeter les yeux sur lui ni lui adresser une parole; prendre le bras d'un beau valseur bien fat, et sourire mystérieusement en regardant la victime par-dessus l'épaule ; puis, changer d'idée tout à coup, lui faire signe, l'appeler près de soi, et lorsque sa passion, trop longtemps contenue, murmure de doux reproches ou de tendres prières, répéter tout haut, d'un air bien naïf, devant une douzaine d'indifférents, tout ce que le personnage vient de dire... et s'en aller surtout, s'en aller à propos, disparaître comme Galatée!... Je ne finirais j)as si je voulais détail-
1er. L'arme la plus acérée, c'est la coquelterie ; la plus meurtrière, c'est le dédain. El vous ne voulez pas tenter luie expérience si naturelle'.' Mais vous n'avez donc rien vu, rien lu '!... vous manquez de littérature, madame.
LA COMTtSSt.
Il me semblait que tout à l'heure vous détestiez les ruses féminines.
l'RKVA.NNES,
Un instant! 11 s'agit de tromper un homme pour le rendre heureux ; ce n'est pas là une ruse ordinaire et je vous ai dit qu'à l'occasion...
LA CO.MTESSL.
Étes-vous bien convaincu de ma maladrese'.'
PliÉVAN^ES.
Eh, grand Dieu! je n'y songeais pas. Je vou> demande pardou, je lais comme Gros-Jean (jui en remontrerait...
LA COMTESSE
Non, monsieur de Prévannes, j»> ne veux pas me servir de vos espiègleries, je n'en ai ni le talent ni le goût. Si je frappais, j'irjjis droit au but. Mais votre idée peut être juste ; je vous le répète : je suis offensée, et, quand pareille chose m'arrive... je suis méchante, toute bonne que je suis... je fais mieux que railler, je me venge.
PUÉ VANNE s.
Courage, comtesse! c'est le plaisii' de> dieux.
LA CO.MTESSE.
Le Fendre jaloux ! m'aime-t-il assez puUr cela?
PRÉVAKNKS.
Nous verrons bien. Il ne veut pas parler, niellez-le à la question, comme dans le bon vieux temps.
LA C 0 M r E s s E .
Le rendre jaloux! lui renvoyer riiumilialioii (jiril m'a l'ait subir ! lui apprendre àsouftïir à son tour !
im!éva;nnes.
Oui, il vous aime par trop niaisement, tiop na- (uiellement ; c'est impardonnable.
LA COMTESSE
Oui, l'idée est bonne, elle est juste ; on n'agit pas comme lui impunément. Oui, c'en est t'ait; j'ai tiop souffert, mon parti est pris. Le rendre jaloux.
PKE VANNES.
Certainement. Je vous dis, il est na'il, il est honnête, il est bon et faible. Il faut le désoler, le mettre au désespoir, il faut (jiie justice se fasse.
LA COMTESSE
Le rendre jaloux, mais de qui?
l'IlÉVANNES.
Ile (jui vous voudrez.
Eh l)ien ! de vous.
l'HÉVANiNE.^-.
Cela ne se [)cut pas : il sait que j'aime votre cousine.
liO (KIVUKS l'U.STIIUMES.
1,A COMTKSSE.
Il sait aussi (|u'()ii peut être iiilidHc.
l'IlÉVAKNKS.
Les lioimnes ne savent point cela.
I, \ CO.MTtSSI-;.
Vous me conseillez wnc vengeance, et vous n'osez m'aider à l'exécuter ! Je vous dis que je suis décidée ; monsieur le marquis de Prévannes, est-ce (|ue vous avez peur?
l'iii. \ .vnm;s.
.le ne crois pas.
l.A CO.MTESSl::.
Mollez-vous là, et faites ce que je vais vous dite.
l'HÉVAINISKS.
>.'oM, réellement, c'est impossible.