A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Monseigneur^
n'est rien de plus utile, ni de plus agréable aux hommes que le feu dans les usages ordinaires de la vie, ni rien de plus terrible que lui dans les embrasements ; autant qu'il les réjouit par son éclat et par la douceur de ses influences dans les astres, autant il les épouvante par son bruit et par ses menaces dans les météores : c'est l'image naturelle de la valeur françoise, si redoutable à ses ennemis quand elle est armée, si charmante quand le retour de la paix laisse agir cette douceur et cette civilité qui les distingue parmi toutes les antres nations. Le roi ne pouvoit prendre un meilleur parti, pour convaincre les Espagnols, que celui de vous préposer à la conduite de leur nouveau roi; ils seront agréablement surpris de voir ce général, qui leur avoit paru si redoutable les armes à la main et dont le seul nom leur inspira la terreur, être le plus doux de tous les hommes et le plus poli de tous les courtisans dans le commerce de la société. Je doute qu'ils puissent s'y fier tout d'un coup, et il y a lieu de craindre que plusieurs d'entre eux, qui ne vous ont jamais regardé qu'en tremblant, n'aient quelque peine, dans les commencements, à se défaire sur votre chapitre de leurs anciens préjugés. Je pourrois pousser plus loin cette pensée; mais, Monseigneur, je pécherois contre mes propres principes, et je ne dois rien
I . Cette lettre et la snirante forent écrites k l'époqne ob le duc 4'Ai^ou devint Ptùlippe Y.
Lettres. 339
dire ici qui ne se rapporte parfaitemeat avec la réconciliation sincère de nos deux nations, dans le même temps que je vous envoie un ouvrage qui ne parle d'autre chose. Je dis. Monseigneur, que je vous l'envoie, puisque je l'adresse à M. le comte d'Ayen, et je ne doute point qu'il ne me fasse la faveur de vous le communiquer. Si mon paquet vous rencontre encore dans la route, ainsi que je l'espère, c'est un amusement à vous faire passer un quart d'heure dans votre carrosse. Dieu veuille que ce ne soit pas un quart d'heure d'ennui; mais, enfin, si vous ne jugez pas mes vers indignes de paroitre, je vous demande la faveur de votre protection, que vous n'accorderez jamais à personne qui soit plus respectueusement que je ne suis, Monsieur,
Votre très, etc.