CHATEAUBRIAND
Hygiène. Conduite. Morale. — Jeanne 3oo, ma mère 200, moi 3oo, — 800 fr. par mois. Travailler de six heures du matin, à jeun, à midi. Travailler en aveugle, sans but, comme un fou. Nous verrons le résultat.
Je suppose quej'attache ma destinée à un travail non interrompu de plusieurs heures.
Tout est réparable. lî est encore temps. Qui sait même si des plaisirs nouveaux... ?
Gloire, payement de mes dettes. — Richesse de Jeanne et de ma mère.
Je n'ai pas encore connu le plaisir d'un plan réalisé. Puissance de Fidée fixe, puissance de Tespérance.
L'habitude d'accomplir le devoir chasse la peur.
Il faut vouloir rêver et savoir rêver. Evocation de rinspiration. Art magique. Se mettre tout de suite à écrire. Je raisonne trop.
Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêverie .
Une suite de petites volontés fait un gros résultat.
Tout recul de la volonté est une parcelle de substance perdue. Combien donc l'hésitation est prodigue I Et qu'on juge de l'immensité de l'effort final nécessaire pour réparer tant de pertes!
l34 ŒUYftES POSTHUMES
L'homme qui fait sa prière, le soir, est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir*
Rêves sur la mort et avertissements.
Je n'ai jusqu'à présent joui de mes souvenirs que tout seul; il faut en jouir à deux. Faire des jouissances du cœur une passion.
Parce que je comprends une existence glorieuse, je me crois capable de la réaliser. Jean-Jacques !
Le travail engendre forcément les bonnes mœurs, sobriété et chasteté^ cdnséquemment la santé, la richesse, le génie successif et progressif, et lâchante. Age quod agisé
Poisson, bains froids, douches, lichen, pastilles^ occasionnellement; d'ailleurs, suppression de tout excitant.
Lichen d'Islande i25 grammes.
Sucre blanc 25o —
Faire tremper le lichen^ pendant douze ou quinze heures, dans une quantité d'eau froide suffisante, puis jeter l'eau. Faire bouillir le lichen dans deux litres d'eau sur un feu doux et soutenu, jusqu'à ce que ces deux litres se réduisent à un seul litre, écumer une seule fois ; ajouter alors les 260 grammes de sucre et laisser épaissir jusqu'à la consistance de sirop. Laisser refroidir. Prendre par jour trois très grandes cuillerées à bouche, le matin> à midi et le soir* Ne pas craindre de forcer les do*es, si les crises étaient trop fréquentes.
Hygiène. Conduite. Méthode. — Je me jure à tooi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie :
Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice ^ à mon père^ à Mariette et à Poe^ comme intercesseurs; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une vie assez^ongue pour jouir de ma transformation ; travailler toute la journée, ou du moins tant que mes forces me le permettront ; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la Justice même, pour la réussite de mes projets ; faire, tous les soirs, une nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts, — une pour la vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma mère ; — obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.
LA FIN DE DON JUAN (i)
{Drame)
Les principaux personnages sont don juan arrivé à Tennui et à la mélancolie.
Son principal domestique ou intendant, que je veux nommer autrement que Leporello ou Sganarelle, — personnage froid, raisonnable et vulgaire, ne parlant sans cesse que de vertu et d'économie ; il associe volontiers ces deux idées; il a une espèce d'intelligence à la Franklin. C'est un coquin comme Franklin. C'est la future bourgeoisie qui va bientôt remplacer la noblesse tombante. Du reste, cet intendant exècre son maître et surtout le fils de son maître. II a fait sa fortune en régissant les affaires de son maître. Il l'exècre à cause du mépris peu déguisé que professe celui-ci pour son intendant et pour l'argent. Juan, le fils, étant une seconde épreuve précoce de son père, elle domestique ayant beaucoup soufFert par lui, sa seconde haine s'explique. Les deux n'en font qu'une.
Une jeune danseuse de race bohème, soledad ou
(i) Eug. Crépet, ojo. cit.
l38 ŒUVRES POSTHUMES
TRiNiDAD, enlevée, élevée et protégée par don Juan, et, malgré la différence d'âge, ne trouvant rien de plus beau, de plus aimable, et dont elle ait le droit d'être plus fière, que son amant.
Le fils de don juan, pourri de vices et d'amabilité, élevé et formé par son père. Supposons-lui dixsept ans. Il est important que ce rôle soit joué par une femme; j'en donnerai la raison quand j'en serai aux scènes qui font briller ce rôle.
Une jeune princesse allemande, la future femme de DON JUAN devenu veuf. Lé roi d'espagne. Une vieille zingara. Voleurs, bohémiens, danseuses, quelques belles femmes faisant partie du monde fantastique de don Juan, et à chacune desquelles incombe une fonction particulière : la lingerie, la surveillance des domestiques, etc. La statue, co-^ losse fantastique, grotesque et violent, à la manière anglaise. L'ombre de gatilina, un ange qui s'inté«^ resse à don Juan.
Le drame s'ouvre comme le -fatt*^ de Goethe. Don Juan se promène dans la ville et dans la campa^ gncs avec son domestique. Il est en train de familiarité, et il parle de son ennui mortel et de la difficulté insurmontable pour lui de trouver une occupation ou des jouissances nouvelles. Il avoue que quelquefois il lui arrive d'envier le bonheur naïf des êtres inférieurs à lui. Ces bourgeois, qui passent avec des femmes aussi bêtes et aussi vulgaires qu'eux, ont des passions par lesquelles ils souffrent ou sont heureux. Ces bateliers, malgré leur grossière nourriture, leur ignorance, leurs dura vêtements et leurs fatigues, sont enviables; car ce n'est pas la qualité des objets qui fait la jouissance, mais l'énergie de l'appétit.
THEATRE I 3g
Le domestique répond par des banalités dignes de sa pauvre intelligence, — qu'il est inconcevable que monsieur soit malheureux avec un si grand nom, avec une si grande fortune; que lui, pauvre diable, qui cependant est un homme, saurait être heureux à moins, etc..
« Voilà des Zingaris et des voleurs d*ânes, traqués par des hommes de police. Ils sont certes dans un grand danger; cependant, je parierais presque qu'ils ont des éléments de bonheur que je ne connais pas. Au fait, je voudrais nous en assurer. Le Heu est désert. Si nous donnions un coup de main à ces braves gens, et si nous rossions la police, nous pourrions les connaître. Cette race bizgrre a pour moi le charme de l'inconnu.
— Ah! monsieur, dit le domestique, il n'y a pas da domestique, en Espagne, à qui son maître impose d'aussi bizarres aventures que celles où voun [voulez] me mêler. Que votre volonté soit faito; mais quel singulier divertissement pour un grand seigneur que de risquer sa vie pour aauver des filous! »
CAMP DES ZrNGARIS DANS LA MONTAGNE
LE MARQUIS DU I^' HOUZARDS(i)
L'ouvrage a pour but de montrer îa lutte entre deux principes, dans le même cerveau. Un fils d'émigré sert l'empereur avec enthousiasme; mais autour de lui, plusieurs personnes (une femme surtout, M°*e de Timey) font sans cesse appel à ses souvenirs d'enfance, à Torgueil de la race, poup le ramener vers Louis XVIII et le comte d'Artois,
Comme dans les vieilles compositions, nous retrouvons ici le bon et le mauvais ange; le 6o/i, représenté par Graff, homme de simplicité absolue, type du vieux grognard et de Théroïsme révolutionnaire, rattaché à l'empereur ; le mauvais j représenté par une femme, M°*® de Timey, type de grande intrigante, mêlée à toutes les conspirations des émigrés et des coalisés.
Une faut pasqueM.Hostein(2)soit choqué par les ressemblances de cette histoire avec celle de Labédoyère. Gela importe fort peu, pourvu que les détails rendent l'ouvrage intéressant. Il y a d'ailleurs une énorme difFérence : — même après que
(i) Eug. Crépet, op.cit, — Scénario tiré d'un drame de Paul Gaschon de Molènes : tes Souffrances d'un houzard (Hachette, i863), i'éuai en volume à deux nouvelles : les Caprices d'un régulier, — Ce Soldat en 170g, Sur rattribulion de ce scénario, qui a été contestée, V. J. Crépet, op. cit., ti Lettres, la mai 1860.
(a) Le directeur du Théâtre de la Gaité, auquel Baudelaire destinait cette pièce.
THÉÂTRE l4l
le roi a fait grâce à Wolfgang (qui s'est conduit irrésistiblement y comme Ney et Labédoyère), Wolfgang se tue, — se tue par amour, — parce qu'il est persuadé que M°*® de Timey ne Vaime plus. Ainsi il reste fidèle à la fois à son caractère héroïque et à sa nature féminine.
L'ouvrage peut être divisé ainsi (je ne tiens pas compte pour le moment de la subdivision en tableaux) :
I®' ACTE : Le château d'Hermorah, habité par le comte de Cadolles. Séduction du marquis par un trompette de Tarmée française. La fuite.
2® ACTE : Arrivée à l'armée; présentation du marquis au colonel Herbin. Wagram. Présentation du marquis à l'empereur.
3« ACTE : L'empire s'est écroulé. Le retour des émigrés. Le marquis tombe chez son père sans s'en douter. La Restauration à Paris. Le salon de M"o de Timey. Amours de M°^® de Timey avec le marquis Wolfgang.
4® ACTE : Retour de l'empereur. Défection du régiment et de Wolfgang.
5® ACTE : M"« de Timey sauvera-t-elle son amant? L'Abbaye.
Tout ceci va devenir plus clair par la simple énonciation des personnages :
Le comte dé Cadolles, émigré.
Son fils, le marquis Wolfgang de Cadolles, dit le marquis du i«' houzards, d'abord soldat, puis colonel du i*' houzards.
M°»« de Timey.
Charles Stown, officier anglais.
Le comte Adrien de Béval, type de libéral mq-r narchique bavard.
(42 ŒUVRES P08T«UMES
Le colonel Herbiq, prôdéqesfieur de Wolfgaqg, au i^*" bouzards.
Graff, capitaine au i^' houzards.
Robert Triton, trompette au mhouïard».
Un officier des gardes du corps.
L'empereur Napoléon et plusieuru personnages accessoires.
NoTB. — Plusieurs de« partira du dialogue, notamment celles relatives aux amours de M"^® de Timey et de Wolfgang, et celles relatives à la présentation de Wolfgang au camp de Wagr^m, sont faites.
I®' ACTE, — . Le château d'Hermorahy résidence du comte de Cadolfes, au bord du Bhin^
Wolfgang est fils du comte de Cadolles et d'une Allemande mystique, épousée pendant l'émigration. Wolfgang est un caractère romanesque, tantôt rêvant à sa mère {le tombeau de sa mère est dans le parc même)^ tantôt lisant avec frénésie les bulletins des journaux français, que reçoit son père» Il a évidemment horreur de Bonaparte, mai« il a besoin d'action ; il aspire vaguement à la gloirç j il est jaloux de quiconque Ja possède, et il se souvient qu'il est Français, — Tout ceci peut être exprimé dans un monologue.
Scène entre le comte de Cadolles (vrai type du Français agréable de l'ancien régime) et son fils, le marquis, à qui il reproche son inguérissable tristesse. On a reçu de bonnes nouvelles (fausses nouvelles, relatives aux espérances de 1^ coalition et
TfléATRE 143
de l'émigration); il y aura un dtner d'amis au château.
Scène entre M"« de Timey et le comte de Cadol* les. Le comte connaît l'amour de son fils pour jyjme ^Q Timey. Il prie celle-ci de se servir de son ascendant pour ranimer et exciter le caractère de son fils. D'ailleurs, on destine à Wolfgang une mission secrète, politique.
Scène entre M°*« de Timey et Wolfgang. — (Au troisième acte,à Paris, le caractère de M"*® de Timey se développera pleinement dans les confidences qu'elle fera à Wolfganj sur sa vie antérieure.)
La scène du dtner. On s'entretient surtout des espérances du parti, de politique et de Bonaparte* — Quelques légères échappées de Wol%ang, qui, bien qu'il partage la haine de tous ses amis, ne peut pas entendre froidement leurs niaiseries et leurs sottises, surtout en tant qu'elles visent à nier les talents de l'empereur.
(Ce dialogue, fort difficile à faire, surtout en ce qu'il ne faut pas tomber dans les lourdes caricatures usitées en pareil cas, je le ferai avec des morceaux de la littérature réactionnaire du temps. Outre que j'en connais quelque chose, j'ai des amis qui la possèdent très bien et qui me fourniront des documents, — ^ entre autres Sainte*Beuve ; — et puis, il faut voir les Mémoires de Chateaubriand ^snvionX.)
Vers la fin du dîner, un domestique prévient le comte qu'un soldat français,blessé, demande l'hospitalité.
Le comte, qui est un bon homme, veut qu'on ait de lui le plus grand soin ; et pour obéir à la curiosité de son fils, on introduit Robert Triton, sanglant, déguenillé et boitant. (11 y a là une petite
l44 ŒUVRES POSTHUMES
invraisemblance relative aux usages ; mais je tiens au contraste produit par TefFet de cette aristocratie, située depuis si longtemps en dehors de la France, et l'aspect de ce soldat.)
Le trompette conduit dans une chambre, le comte de Gadolles, qui cherche son fils, s'aperçoit qu'il a disparu. « Je parierais, dit-il, que Wolfgang, qui aime tant les récits de bataille, a été présider à l'installation de notre singulier hôte. »
Triton, guéri, est devenu chef des piqueurs du comte de Gadolles. Wolfgang passe sa vie à la chasse, avec Triton. Le trompette, à son insuy corrompty séduit le marquis. II lui explique, dans son langage de trompette, dans un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés de régiment, etc.. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du i*"^ houzards est devenu sa famille.
Une nuit, Wolfgang dit au trompette de seller les deux meilleurs chevaux.
Et, en route, il lui dit : « Devines-tu où nous allons? Nous allons rejoindre la Grande Armée. Je ne veux plus qu'on se batte sans moi ! »
2* ACTE. — Enzersdorf et Wagram.
Ils arrivent au camp français. Triton, que l'on croyait mort, est reconnu par des camarades.
Le colonel Herbin est en train de dîner avec
deux officiers. Il embrasse Triton et demande à Wolfgang qui il est et ce qu'il veut. — Celui-ci montre quelques papiers et est enrôlé immédiatement.
{Je supprime j dans le plan, une grande quantité de détails familiers qui seront d'un bonejffet,)
CadoUes fait venir la cantinière et paye la bienvenue à son escadron.
Grâce à ses manières {qui ne doivent jamais Va* bandonner, même quand il sera devenu un parfait troupier), commence, parmi ses camarades, Tusage de ce surnom : le marquis du /®' houzards.
L'armée a passé le pont sur le Danube. 5 JuiU let, Wagram. L'empereur passe devant les rangs du I®' houzards.
Wolfgang, (fax a beaucoup entendu parler (en mal) de l'empereur, se raidit contre l'enthousiasme universel, et se commande à lui-même de ne pas crier : Vive l'empereur t II est encore le fils du serviteur des Gondé.
Napoléon, étendant le bras droit, montre aux soldats les plateaux de Wagram, où sont échelonnées les troupes de l'archiduc. Tonnerre d'applaudissements. Wolfgang se sent envie de pleurer, comme s'il était enlevé par un puissant comédien.
La bataille. {J'avoue que je n'ai pas du tout pensé à la mise en scène.)
Wolfgang a fait trois prisonniers et reçu une blessure à la tête.
Un aide de camp l'instruit que l'empereur le demande. Napoléon est entouré de généraux et de colonels, parmi lesquels le colonel Herbin. Il regarde attentivement Wolfgang et lui dit : On m'a dit que vous étiez Français^ fils d'émigré. Vous
ï46, ŒUVRES POSTHUMES
rachetez ce que votre famille a fait de mal et vous continuez ce qu'elle a pu faire de bien. Je veux me souvenir de vous : voici ce qui m'aidera à vous reconnaître. — (La croix de la Légion d^honneur. — Il est bon d'accentuer ainsi le caractère particulièrement séducteur de Tempereur, qui a été négligé par beaucoup d'historiens.)
Wolfgang est complètement vaincu et gagné. (Il me semble que cet acte, peut-être court sur le papier, doit être fort long à la représentation.)
3® ACTE. — Uempire est fini* iSi^.
Un village. Deux officiers, poudreux, aux vêtements en loques, arrivent, exténués de fatigue, pour chercher un logement. {Penser au tableau de Géricault : le Cuirassier blessé^ marchant à côté de son cheval.)
Cest le marquis du i®' houzards (maintenant colonel) et son vieux camarade, le capitaine Graff (dont il a fait la connaissance au camp, quelques jours avant Wagram).
« Voilà un château, dit Wolfgang, que je suis sûr d'avoir vu en peinture dans la salle à manger d'Hermorah. »
— Il me semble, dit Graff, que j'ai entendu crier ton nom. »
Le village est en fête. Coups de fusil. Bruit de flûtes et de violons .
Le garde champêtre et le maître de poste, anciens soldats, décorés, se tiennent à l'écart et boivent sous une tonnelle.
THEATRE l^J
Cadolles et GrafF dessellent leurs chevaux et, sur Tin vi talion des deux anciens soldats, trinquent avec eux.
Wolfgang, en prenant un verre : « A notre vieille gloire! A la mort des Anglais, des Prussiens, des Cosaques ! Aux canons qui cracheront sur ces misérables! A notre belle France, où nous les enterrerons un jour !
— Où sommes-nous? dit GraiF, et qui fête-t-on ici?
— Vous êtes à Cadolles, et on fête le retour du vieux comte qui, après avoir été Allemand pendant trente ans, s'imagine de redevenir Français aujourd'hui par la grâce de l'étranger. »
Wolfgang court chez son père qu'il trouve sur le perron du château, entouré de paysans. Le père croyait le fils mort. Embrassements et reconnaissance.
Wolfgang se trouve bientôt dans un salon antipathique. Son père le présente à Charles Stown, un officier anglais, et au comte de Béval, espèce de pédant politique qui rêve chartes, constitutions et réconciliation du roi avec la révolution. Puis Mme de Timey, revenue avec le comte de Cadolles, et qui, toujours coquette et femme politique, se prête à toutes les flagorneries de Charles Stown et de M. de Béval.
Wolfgang est immédiatement repris par l'amour, et son antipathie pour M. de Béval et l'officier anglais en est naturellement augmentée.
Mme (Je Timey cherche tout de suite, par ses coquetteries et par ses encouragements, à le ramener à la bonne cause.
Une main se pose sur son épaule, et une voix
i48 œuvues posthumes
lui dit : « L'empereur a abdiqué! mais c'est peutêtre un bruit que font courir ses ennemis. S'il y a des traîtres, il faut les fusiller. Allons où ça chauffe. »
C'est Graff. Wolfgang s'enfuît avec lui.
(Cet acte va être bien long. Nous pourrions,malgré la division que j'ai écrite en tête du plan, couper l'acte ici et en rejeter la fin au commencement du 4* acte — surtout si nous considérons que la matière du 4® et du 5® acte est très courte.)
Paris. — La Restauration à Paris. Le i^ houzards est en garnison à Paris. Querelles fréquentes entre ses officiers et les officiers des armées alliées. — Graff surtout cherche des duels, avec emportement, dans tous les lieux publics. (On pourrait introduire ici, comme décor, Paphos ou les jardins de Tivoli.)
Wolfgang, lui aussi, pour s'étotirdir, mène une vie assez dissipée; mais son amour pour M^^ de Timey augmente toujours. Celle-ci d ailleurs s'est dégoûtée de Charles Stown et d'Adrien de Béval. La violence, la tendresse et l'emportement de Wolfgang lui plaisent; mais elle voudrait tourner les sympathies de son amant vers la nouvelle royauté. Wolfgang sent plusieurs fois renaître en lui les goûts et la fierté du gentilhomme; mais cela ne diminue en rien sa sympathie et son admiration pour Bonaparte.
Mme de Timey a été insultée par un journal.
Pendant que M. de Béval et Charles Stovv^n discutent, chez elle, sur ce qu'il y a à faire en pareille circonstance, Wolfgang paraît, le bras en écharpe ; sans parler, sans prévenir, il a châtié l'auteur de l'attaque.
THÉÂTRE l49
Cette affaire resserre encore plus la liaison du marquis avec M^^^de Timey,et c'est dans un tête-àtête intime, où Wolfgang lui reproche son étrange caractère, qu'elle lui raconte son ancienne histoire.
Le comte de Tiraey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a été Tamant de sa mère, femme d'un autre émigré français, M™e d'Evré. Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu épouser M**® d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa fille. La nuit de noces. Le moribond a employé sa nuit de noces a enseigner à sa femme sa corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement : Ma chère jille^ je laisse dans votre âme virginale l* expérience d'un vieux roué. Et puis il est mort. Ainsi elle s'est trouvée à la fois, et subitement riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique innocente.
Wolfgang, profondément attristé, se récrie; il prétend qu'il y a encore du bonheur possible; que Tâme de sa maîtresse peut rajeunir; qu'il se sent, lui, plein de jeunesse et de confiance, et qu'il ne s'agit que de noyer toutes ces impressions funèbres dans le bonheur présent et dans un mariage immédiat.
Mme de Timey, revenant à ses rêves d'ambition, pose une condition à ce mariage : c'est que Wolfgang verra le roi et le comte d'Artois, et quittera le i*'^ houzards pour entrer aux gardes du corps. {Il est évid^.^t quil est facile, dans cette partie, d^ Jaire reparaître chez M^^ de Timey le ^cre du marquis, le comte de Cadolles, qui, naturellement, doit appuyer les projets et les propositions de celle-ci.)
l50 ŒUVRES POSTHUMES
Wolfgang, très ébranlé, est bien près de céder, quand Graff survient à Timproviste, qui lui apprend le débarquement de Tcmpereur.
4* ACTE ou 2« PARTIE DU 4® ACTE.
Tout Tamour de Wolfgang pour Bonaparte renaît, et, à la caserne, il lit aux officiers la proclamation royale, de manière à leur faire deviner ses propres sentiments. (11 faudra retrouver le texte officiel de la proclamation royale.)
SUR UNE ROUTE. — Le régiment silencieux, triste ; Wolfgang part en avants sur de certains indices. Tout d'un coup, de tous côtés, un grand cri : C'est luit et puis : Vive l^ Empereur! (La mise en scène de ce tableauy grâce aux documents historiques^ est très facile d/atr^.) Naturellement, nous évitons de mettre en scène la bataille de Waterloo ; ce serait, je crois, un tableau désagréable, et d'ailleurs, au point de vue purement scénique, cela ferait un double emploi avec la bataille de Wagram.
5* ACTE. — Chez M"^^ de Timey.
Lettre de Wolfgang : « Je suis accusé ; on me cherche ; si Ton me trouve, je serai fusillé... Venez... et fuyons ensemble. »
Mme (Je Timey hésite, et finalement répond : Non — tout en protestant de son amour, et en engageant Wolfgang à se bien cacher et à attendre.
Seconde lettre : « Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je me constitue prisonnier; »
DANS LA PRISON. — Graff vient voir son vieux camarade et lui dit qu'il ne faut pas laisser aux royalistes le plaisir de fusiller un officier de la grande armée. En même temps, il lui remet un pistolet.
Wolfgang répond qu'en ces matières-là chacun est libre de suivre ses sentiments, et que, lui, il se laissera tranquillement fusiller. {Car il veut mourir.)
Un officier des gardes du corps apporte la nouvelle de la grâce accordée par le roij spontanément.
Wolfgang, au moment où Graff, joyeux, vient lui sauter au cou, s'empare du pistolet et se tue. (Car il veut mourir.)
Arrivent le comte de CadoUes et M™« de Timey.
Wolfgang se figure alors que c'est sa maîtresse qui a obtenu sa grâce, et il meurt en la remerciant.
GrafF, qui, à un mot précédent de Wolfgang, a deviné la vérité, dit à M.^^ de Timey : «C'est vous qui avez tué le plus brave officier de la grande armée, le marquis du !•' houzards. »
(Je vous en prie, ne changeons pas ce dénouement LOGIQUE contre un dénouement heureux, qui serait ABSURDE et sans majesté.) — (J'ai oublié de vous avertir que Robert Triton reparaîtra dans toutes les occasions où on pourra le faire reparaître, par exemple, dans la rentrée des émigrés au village de CadoUes, dans les scènes tumultueuses des cafés et des casinos ; dans la scène de reconnaissance entre l'empereur revenant de l'île d'Elbe et le
l52 ŒUVRES POSTHUMES
1^^ houzards; et enfin dans la scène finale, à la prison.)
(La chose entière m'apparatt comme un vrai drame, c'est-à-dire Tunion des scènes très bien filées avec une mise en scène très active, très remuante, avec une g^rande pompe militaire, là où il y a lieu.)
(Je n'indique pas les décors, qui peuvent être d'un effet poétique, vous les devinerez.)
Je n'ai pas recopié ce manuscrit. Donc, je le ferai transcrire avant de me mettre à la besogne journalière.
UIVROGNE (i) [Lettre à J.-H. Tisserant.]
Samedi, 28 Janvier f854.
Quoique ce soit une chose importante, je n'ai pas encore songé au titre ? Le Puits? U Ivrognerie? La Pente du mal? etc..
Ma principale préoccupation, quand je commençais à rêver à mon sujet, fut : à quelle classe, à quelle profession doit appartenir le personnage principal de la pièce ? — J'ai décidément adopté une profession lourde, triviale, rude : le scieur de long. Ce qui m'y a presque forcé, c'est que j'ai une chanson dont l'air est horriblement mélancolique, et qui ferait, je crois, un magnifique effet au théâtre, si nous mettons sur la scène le lieu ordinaire du travail, ou surtout si, comme j'en ai une immense envie, je développe au troisième acte le tableau d'une goguette lyrique ou d'une lice chansonnière. Cette chanson est d'une rudesse singulière. Elle commence par :
Rien n'est aussi-z-aîmable^ Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Rien n*est aussi-z- aimable Que le scieur de long.
(1) Charles Baudelaire, Souvenirs, Correspondances^ etc., o/?. c it. ; — pour le complément de cette lettre, y. Lettres,
l54 CBUVRES POSTHUMES
Et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle est presque prophétique et peut devenir la Romance du saule de notre drame populacier. Ce scieur de long si aimable finit par jeter sa femme à l'eau, et il dit en parlant à la Sirène (il y a pour moi une lacune avant cet endroit) :
Chaote^ Sirène, chante, Fa nfr u-cancm-lon-la-labira, Chante, Sirène, chante.
T'as raison de chanter.
Car l'as la mer à boire, Fanfpu-cancru-lon-la-lahira, Car t'as la mer à boire, Et ma mie à manger I
Mon homme est rêveur, fainéant ; il a, ou il croit avoir, des aspirations supérieures à son monotone métier, et, comme tous les rêveurs fainéants, il s'enivre.
La femme doit être jolie, -^ un modèle de douceur, de patience et de bon sens.
Le tableau de la goguette a pour but de montrer les instincts lyriques du peuple, souvent comiques et maladroits. — Autrefois, j'ai vu les goguettes. — Il faudra que j'y retourne, — ou plutôt nous irons ensemble. Il sera peut-être possible d*y prendre des échantillons de poésie tout faits. De plus, ce tableau nous fournit un délassement au milieu de ce cauchemar lamentable.
Je ne veux pas ici vous faire un scénario détaillé puisque dans quelques jours j'en ferai un dans les règles, et, celui-là, nous l'analyserons de façon à m'éviter quelques gaucheries. Je ne vous donne aujourd'hui que quelques notes.
THÉÂTRE l55
Les deux premiers actes sont remplis par des scènes de misère, de chômage, de querelles de ménage, d'ivrognerie et de jalousie. Vous verrez tout à rhcure l'utilité de cet élément nouveau.
Le troisième acte, la goguette, — où sa femme, de qui il vit séparé, inquiète de lui, vient le chercher. C'est là qu'il lui arrache un rendez-vous pour le lendemain soir, dimanche.
Le quatrième acte, le crime, — bien prémédité, bien préconçu. — Quant à l'exécution, je vous la raconterai avec soin.
Le cinquième acte (dans une autre ville), le dénouement, c'est-à-dire la dénonciation du coupable par lui-même, sous la pression d'une obsession. — Gomment trouvez-vous cela ? — ^Que de fois j'ai été frappé par des cas semblables, en lisant la Gazette des tribunaux.
Vous voyez combien le drame est simple. Pas d'imbroglios, pas de surprises. Simplement le développement d'un vice et des résultats successifs d une situation.
J'introduis deux personnages nouveaux :
Une sœur du scieur de long, créature aimant les rubans, les bijoux à vingt-cinq sols, les guinguettes et les bastringues, ne pouvant pas comprendre la vertu chrétienne de sa belle-sœur. C'est le type de la perversité précoce parisienne.
Un homme jeune, — assez riche, — d'une profession plus élevée, — profondément épris de la femme de notre ouvrier, — mais honnête et admirant sa vertu, n parvient à glisser, de temps à autre, un peu d'argent dans le ménage.
Quant à elle, malgré sa puissante religion, sous la pression des souffrances que lui impose son mari,
l5ô ŒUVRES POSTHUMES
elle pense quelquefois un peu à cet homme, et ne peut pas s'empêcher de rêver à cette existence plus douce, plus riche, plus décente, qu'elle aurait pu mener avec lui. Mais elle se reproche cette pensée comme un crime, et lutte contre cette tendance. — Je présume que voilà un élément dramatique. — Vous avez déjà deviné que notre ouvrier saisira avec joie le prétexte de sa jalousie surexcitée,^pour cacher à lui-même qu'il en veut surtout à sa femme de sa résig^nation, de sa douceur, de sa patience, de sa vertu. — Et cependant il l'aime, mais la boisson et la misère ont déjà altéré son raisonnement. — Remarquez, de plus, que le public des théâtres n'est pas familiarisé avec la très fine psychologie du crime, et qu'il eût été bien difficile de lui faire comprendre une atrocité sans prétexte.
En dehors de ces personnages, nous n'avons que des êtres accessoires : peut-être un ouvrier farceur et mauvais sujet, amant de la sœur, — des filles,
— des habitués de barrières, de cabarets, d'estaminets, — des matelots, des agents de police.
Voici la scène du crime. — Remarquez bien qu'il est déjà prémédité. L'homme arrive le premier au rendez-vous. Le lieu a été choisi par lui. — Dimanche soir. — Route ou plaine obscure. — Dans le lointain, bruits d'orchestres de bastringue. — Paysage sinistre et mélancolique des environs de Paris. — Scène d'amour, — aussi triste que possible,
— entre cet homme et cette femme ; — il veut se faire pardonner ; — il veut qu'elle lui permette de vivre et de retourner près d'elle. Jamais, il ne l'a trouvée si belle... Il s'attendrit de bonne foi. — Il en redevient presque amoureux, il désire,il supplie. La pâleur, la maigreur la rendent plus intéres-
santé, et sont presque des excitants. II faut que le public devine de quoi il est question. Malgré que la pauvre femme sente aussi sa vieille affection remuée, elle se refuse à cette passion sauvage dans un pareil lieu. Ce refus irrite le mari qui attribue cette chasteté à l'existence d'une passion adultère ou à la défense d'un amant. « Il faut en finir; cependant, je n'en aurai jamais le courage, je ne peux pas faire cela moi-même. Une idée de génie, — pleine de lâcheté et de superstition, — lui vient.
Il feint de se trouver très mal, ce qui n'est pas difficile, son émotion vraie aidant à la chose : « Tiens, là-bas, au bout de ce petit chemin, à gauche, tu trouveras un pommier; va me chercher un fruit. » (Remarquez qu'il peut trouver un autre prétexte, — je jette celui-là sur le papier en courant.)
La nuit est très noire, la lune s'est cachée. Sa femme s'enfonçant dans les ténèbres, il se lève de la pierre où il s'est assis : « A la grâce de Dieu 1 Si elle échappe, tant mieux ; si elle y tombe, c'est Dieu qui la condamne I » '
Il lui a indiqué la route où elle doit trouver un puits, presque aras de la terre.
On entend le bruit d'un corps lourd tombant dans l'eau, — mais précédé d'un cri, — et les cris continuent.
— « Que faire? On peut venir; — jepuis passer, je passerai pour l'assassin. — D'ailleurs, elle est condamnée... Ah! il y a les pierres, — les pierres qui font le bord du puits ! »
Il disparaît en courant.