A MARIE-ANNK-CHARLOTTE CORDAY
Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes. Des lâches, des pervers les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les Immortels ' ,
Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
Des fanges du Parnasse nn impudent reptile ' Vomit un hymne infâme au pied de ses autels ^ ,
La Vérité se tait! Dans sa bouche glacée,
Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux! Vivre est-il donc si doux! De quel prix est la vie, Quand sous un joug honteux la pensée asservie , Tremblante, au fond du cœur, se cache à tous les yeux !
I. On sait qu’après .sa mort Marat reçut des honneurs presque divins; que, dans toutes les places publiques, nn lui e'rigea des mausolées et des arcs de triomphe; et que, plus tard, ses complices poussèrent leur frénésie jusqu’à parler en triomphe ses restes au Panthéon. {Note de V Éditeur .)
a. Cet hymne est d’Audoin, le député. [Note de l’Éditeur.)
276 ODES
Non, non: je ne veux point t’honorer en silence, Toi qui crus par ta mort ressusciter la France,
Et dévouas tes jours à punir des forfaits!
glaive arma ton bras , Fille grande et sublime ! Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime. Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits!
Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,
A donc vu rompre enfin , sous ta main ferme et sûre , Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides.
Tu viens redemander et les membres livides.
Et le sang des humains qu’il avait dévorés !
Son œil mourant t’a vue , en ta superbe joie , Féliciter ton bras, et contempler ta proie;
Ton regard lui disait : « Va, Tyran furieux!
« Va, cours frayer la route aux tyrans, tes complices! « Te baigner dans le sang fut tes seules délices:
« Baigne-toi dans le tien, et reconnais des Dieux! »
Grèce, ô Fille illustre! admirant ton courage, Epuiserait Paros pour placer ton image Auprès d’Harmodius, auprès de son ami Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse. Chanteraient Némésis, la tardive déesse.
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
. Aristogiton.
ODES
Mais la France à la hache abandonne ta tête ' !
C’est au monstre égorgé qu’on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort! Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche. Crut te faire pâlir aux menaces de mort !
^ C’est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres.
Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres, Quand , à leur tribunal , sans crainte et sans appui , Ta douceur, ton langage, et simple et magnanime , Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime. Qui renonce à la vie est plus puissant que lui !
Long-temps, sous les dehors d’une allégresse aimable. Dans ses détours profonds ton âme impénétrable Avait tenu cachés les destins du pervers*:
Ainsi, dans le secret amassant la tempête,
Bit un beau ciel d’azur, qui cependant s’apprête A foudroyer les monts, à soulever les mers.
I. Charlotte Corday fut exécutée le 18 juillet 1798, à midi, sur la place de la Rëvolution. ( Note de l’Éditeur.)
3. L’assassinat du jeune de Beizunce, son amant, massacré par les complices de IVfarat , lui avait déjà fait concevoir le désir de la vengeance : elle méditait en silence les moyens de le remplir, lorsque la proscription des Girondins vint l’enhardir et la déterminer. Elle partit de Caen le 11 juillet 1794; et, le i 3 du même mois, Marat n’existait plus. [Note de l’Éditeur.)
ay8 ODES.
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
Tu sembla is t’avancer sur le char d’hyménée;
Ton front resta paisible, et tou regard serein;
Calme sur l’échafaud , tu méprisas la rage
D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
Et qui se croit encore et libre et souverain.
La Vertu seule est libre! Honneur de notre histoire. Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire :
Seule tu fus un homme , et vengeas les humains !
Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains!
Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
La Vertu t’applaudit : de sa mâle louange.
Entends , belle Héroïne ! entends l’auguste voix.
* O Vertu! le poignard, seul espoir de la terre,
• / Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre
Laisse régner le Crime, et se vend à ses lois.
ODES