‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 106 sur 119 · A LA FRANCE · texte numérisé non relu

A LA FRANCE

France! ô belle Contrée! ô Terre généreuse!

Que lesDieuxcomplaisansformaient pou rêtre heureuse! Tu ne sens point du Word les glaçantes horreurs;

I>e Midi de ses feux t’épargne les fureurs.

Tes arbres innoceiis n’ont point d’ombres mortelles; Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule; ni tes bois Des tigres frémissans ne redoutent la voix;

Ni les vastes serpens ne traînent sur tes plantes En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.

Les chênes, les sapins et les ormes épais,

En utiles rameaux ombragent tes sommets;

Et de Baune et d’Aï les rives fortunées.

Et la riche Aquitaine et les hauts Pyrénées,

Sous leurs bruyans pressoirs font couler en ruisseaux Des vins délicieux , mûris sur leurs coteaux.

La Provence odorante, et de Zéphire aimée.

Respire sur les mers une haleine embaumée.

a88 POÉSIES

Aux bords des flots couvrant, délicieux trésor,

L’orange et le citron de leur tunique d’or;

Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Formant la grasse olive aux liqueurs savonneuses. Et ces réseaux légers, diaphanes habits.

Où la fraîche grenade enferme ses rubis.

Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse ;

Tes prés enflent de lait la féconde génisse;

Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon.

Épaissir le tissu de leur blanche toison.

Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l’Océan ‘ boit l’urne de la Seine , S’élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux :

L’indomptable Garonne, aux vagues insensées;

Le Rhône impétueux , fils des Alpes glacées * ;

La Seine , au flot royal ; la Loire , dans son sein Incertaine ; et la Saône , et mille autres enfin ,

Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages. Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages; Rampent au pied des murs d’opulentes cités,

Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. Dirai-je ces travaux, source de l’abondance.

I. La basse Normandie. { Note de l’Éditeur. ) a. Personne n’ignore que le Rhône prend sa source dans un glacier, au pied du mont de ta Fourche, siluë dans le Valais. ( Note de l’Éditeur. )

DIVERSES

Ces ports où des deux mers l’active bienfaisance Amène les tributs du rivage lointain,

Que visite Phœbus le soir ou le matin ?

Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées^

De bassin en bassin ces ondes amassées ,

Pour joindre au pied des monts l’une et l’autre Thétis ' ; Et ces vastes chemins en tous lieux départis.

Où l’Etranger, à l’aise achevant son voyage.

Pense au nom des Trudaine’, et bénit leur ouvrage?

Ton peuple industrieux est ué pour les combats.

Le glaive, le mousquet, n’acc'ablent point ses bras:

Il s’élance aux assauts ; et son fer intrépide Chassa l’impie Anglais^, usurpateur avide.

Le Ciel les fit humains, hospitaliers et bons.

Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons;

I. Le canal du Languedoc, commencé en 1666, et terminé en 1681 , sur les plans du baron Riquet et du célèbre ingénieur militaire Andreossy. (Note de V Editeur.)

a. Philibert deTrudaine, intendant-général des finances, et père des deux Trudaine dont il a été question plus haut, eut dans son département les fermes- générales, le commerce, les manufactures et les ponts-et-chaussées ; et il administra ces différentes parties avec autant de zèle que de lumières. (Note de l’Édit.)

3 . Sous Charles Vil, les Anglais perdirent toutes les villes et places fortes qu’ils avaient conquises en France avant lui.

( Note de l’Éiliteur. )

tÆuvres postbniurs. 1 ^

ago POÉSIES

Mais, faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette , Pour les jeux, pour la danse, appesantit leurs pas. Renverse devant eux les tables des repas.

Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,

Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des Cieux !

Vois le superbe Anglais, l’Anglais dont le courage Ne s’est soumis qu’aux lois d’un sénat libre et sage , Qui t’épie, et, dans l’Inde éclipsant ta splendeur. Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.

Il triomphe, il t’insulte. Oh ! combien tes collines Tressailleraient de voir réparer tes ruines ,

Et pour la Liberté donneraient sans regrets Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts!

J’ai vu dans tes hameaux la plaintive misère ,

La mendicité blême, et la douleur amère.

Je t’ai vu dans tes biens, indigent laboureur.

D’un fisc avare et dur maudissant la rigueur. Versant aux pieds des Grands des larmes inutiles. Tout trempé de sueurs, pour toi-même infertiles. Découragé de vivre, et plein d’un juste effroi De mettre au jour des fils malheureux comme toi. Tu vois sous les soldats les villes gémissantes; Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes;

DIVERSES

Le sel, fils de la terre, ou même l’eau des mers. Source d’oppressions et de fléaux divers ;

Vingt brigands, revêtus du nom sacré de Prince, S’unir à déchirer une triste province.

Et courir, à l’eiivi, de son sang altérés,

Se partager entre eux ses membres déchirés.

O sainte Egalité! dissipe nos ténèbres,

Renverse les verrous , les bastilles funèbres !

Le riche indifférent, dans un char promené.

De ces gouffres secrets partout environné.

Rit avec les bourreaux, s’il n’est bourreau lui-même; Près de ces noirs réduits de la misère extrême, D’une maîtresse impure achète les transports. Chante sur des tombeaux , et boit parmi des morts !

Malesberbes! Turgotl ô vous en qui la France Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance! Ministres dont le cœur a connu la pitié !

Ministres dont le nom ne s’est point oublié !

Ah ! si de telles mains , justement souveraines , Toujours de cet empire avaient tenu les rênes, L’Équité clairvoyante aurait régné sur nous;

Le faible aurait osé respirer près de vous ; I/oppresseur, évitant d’armer d’injustes plaintes. Sinon quelque pudeur aurait eu quelques craintes ; Le délateur impie, opprimé par la faim.

Serait mort dans l’opprobre ; et tant d’hommes enfin,

igi POÉSIES

l’insu de nos lois, à l’insu du vulgaire, Foudroyés sous les coups d’un pouvoir arbitraire, De cris non entendus, de funèbres sanglots.

Ne feraient point gémir les voûtes des cachots!

Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile: J’irai, j’irai bien loin me chercher un asile.

Un asile à ma vie en son paisible cours ,

Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours ,

Où d’un Grand, au cœur dur, l’opulence homicide Du sang d’un peuple entier ne sera point avide ,

Et ne me dira point, avec un rire affreux.

Qu’ils seplaignent sans cesse, et qu’ils sont trop heureux; Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice Recueillera les dons d’une terre propice;

Où mon cœur, respirant sous un ciel étranger.

Ne verra plus des maux qu’il ne peut soulager;

Où mes yeux, éloignés des publiques misères.

Ne verront plus partout les larmes de mes frères, Et la pâle iudigence à la mourante voix.

Et les crimes puissans qui font trembler les lois.

Toi donc. Équité sainte! ô toi. Vierge adorée!

De nos tristes climats pour long-tems ignorée. Daigne, du haut des Cieux, goûter le libre encens D’une lyre au cœur chaste, aux transports innocens. Qui ne saura jamais, par des vœux mercenaires. Flatter, à prix d’argent, des faveurs arbitraires.

DIVERSES. 293

Mais qui rendra toujours , par amour et par choix , Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois! De vœux pour les humains tous ses chants retentissent ; La Vérité l’enflamme; et ses cordes frémissent, Quand l’air qui l’environne auprès d’elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté.

POÉSIES

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