‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 113 sur 119 · LES AUTELS DE LA PEUR · texte numérisé non relu

LES AUTELS DE LA PEUR

L)es peuples anciens avaient élevé des temples et des autels à la Peur. Nous ne les avons pas encore précisément imités en cela dans Paris; mais, comme, de tout tems, les hommes profondément religieux ont observé que le cœur est le véritable autel où la Divinité se plait d’être honorée , et que l’adoration interne vaut mieux mille fois que toutes les pompes d’un culte magnifique confié à un petit nombre de mains , et circonscrit dans certains lieux par une consécration expresse, nous pou-, vons dire que jamais la Peur n’eut de plus véritables autels qu’elle n’en a dans Paris ; que jamais elle ne fut honorée d’un culte plus universel; que cette ville entière est son temple; que tous les gens de bien sont devenus ses pontifes , en lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience.

1. Cet écrit doit avoir été compoaé dans le courant de l’année 179a. (iVofe de l’Éditeur.')

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Mais leur dévotion semble s’ètre ranimée dans le peu de jours qui viennent de s’écouler; et jamais cette Divinité ne reçut d’eux plus d’hom* mages. Lorsque l’ignorance fanatique de quelquesuns, l’inflexibilité vindicative de quelques autres, les sermons factieux de quelques prêtres réfractaires, l’intolérance de quelques-uns de leurs successeurs, devenus leurs ennemis , sont au moment de nous replonger dans ces cruelles et misérables guerres de religion qui ont ensanglanté tonte notre histoire; lorsque les lois de liberté sont prêtes à servir de texte à la persécution; le Département de Paris vient rassurer et réjouir le cœur de tous les bons citoyens par un arrêté humain, sage, profond, qui seul peut produire cette tolérance universelle hors de laquelle il n’est point de bonheur*. Tous les hommes bons et éclairés, désirant enfin de voir sur ces matières une loi qui soit l’ouvrage des philosophes bienfaisans, et non celui d’une secte, jadis opprimée, qui veut opprimer à son tour, attendent avec impatience que cet arrêté devienne entre les mains de l’Assemblée nationale une loi de l’État ; et, dans' le même tems, vingt ou trente imbécilles rassemblé»'

I. Cet arrêtédu Directoire, daté du 1 1 avril 1791 , concerne les églises paroissiales, les chapelles et autres édifices religieux de la ville de Paris. Il est inséré en entier dans le Monilenr du i 5 du même mois et de la même année. [Note de l’Éditeur.')

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dans une section ' le blâment de leur autorité privée ! et les gens de bien se taisent! et des hommes qui s’apprêtent à profiter de la liberté qu’on leur donne, et qui leur est due , sont insultés, menacés par une vraie populace : c’est-à-dire , par un amas de gens étrangers à toute justice, à toute humanité, armés depuis quelques jours d’instrnmens honteux de violence et de tyrannie 1 Et l’homme de bien, que tant d’infamies indignent, n’ouvre pas la bouche! et, s’il se trouve le témoin de quelques-uns de ces attentats, accompagnés d’exécrables risées , qui outragent publiquement la pudeur, qui humilient la faiblesse, qui violent éminemment la liberté et l’honnêteté , il fuit , ou même peut-être il leur sourit en tremblant, de peur qu’on ne soupçonne qu’il n’approuve pas, qu’il ne partage pas cette lâche et ignoble férocité!

Il y a quelques jours , une société de citoyens se rassemble pour se livrer, dans l’enceinte d’une maison privée , à des divertisseraens qui né troublent en rien l’ordre public : une active et inquiète oisiveté attroupe autour de la porte de ce domicile une foule de curieux sans intention , où se mêle , suivant l’usage , bon nombre de ces

I. f'oyez ce qu’ André Chénier a dit au sujet de cette section, dans l’écrit intitulé : De la Cause des désordres qui troublent la France, etc., volume des OEuvres anciennes. {Note de l'Éd.)

brouillons qui sont partout à épier les occasions de mal faire. On crie; on menace d’enfoncer les portes; on menace de tuer. Un homme sage, envoyé par la section, est contraint, pour éviter de plus grands maux, d’entrer lui -même, de satisfaire les injustes désirs d’une multitude insensée, de soumettre (il en rougissait sans doute) des citoyens à un interrogatoire illégal, à une inquisition absurde et révoltante. Il dresse la liste de leurs noms, pour la montrer à cette foule extravagante, qui doit en conclure qu’elle avait le droit de la demander.

Et l’on garde le silence sur ces indignités ! et l’on ferme la bouche à l’homme de bien qui essaie de les réprimer, en lui assurant que les personnes rassemblées là étaient des aristocrates\ 11 a honte de se taire : il voudrait répondre qu’il n’en sait rien ; que cela peut être ; mais que , même en le supposant , il est assurément bien contraire aux lois, bien contraire au sens commun, d’inquiéter les citoyens dans leur maison à cause de leurs opinions politiques ; que la faculté de se réunir n’appartient pas exclusivement aux patriotes, mais à quiconque veut la payer; que des hommes et des femmes qui viennent, en plein jour, tous ensemble dans une maison, pour assister à un concert, ne peuvent évidemment pas être des machinateurs de trames obscures; que, d’ailleurs,

Us sont chez eux; et que tous les cris exagérés, toutes les craintes de conciliabales anti- patriotiques ne sont évidemment que d’odieux prétextes pour éterniser ces vexations contre les personnes, et ces violations de domicile qui renversent toutes les lois , et qui n’ont jamais mené à aucune découverte de quelque importance. Il voudrait dire tout cela; mais il se tait, car il a peur d’être appelé lui-même aristocrate; et, toujours agité de peur en peur, s’il rencontre dans la conduite d’un officier public , d’un magistrat de l’ancien régime, surtout d’un ministre, quelque chose qui soit digne d’éloge, il se garde bien de la louer, de peur qu’on ne l’appelle aristocrate ; et si , d’autre part, il aperçoit, ou dans un Représentant du peuple, ou dans quelque autre citoyen connu par son patriotisme, soit un peu de négligence à surveiller les agens publics, soit trop de facilité sur l’emploi de nos deniers^, ou quelque oubli de la dignité nationale, et quelque tendance à une sorte de flatterie courtisane, non moins méséante à un borame libre que l’insolence et les bravades, il se garde bien d’en rien dire, de peur qu’on ne l’appelle républicain.

Cette dernière peur est, à la vérité, beaucoup moins commune que l’autre. Le simple sens de ce mot aristocrate engourdit un homme public, et attaque chez lui jusqu’au principe de mouve-

ment. Il veut le bien de tout son cœur; il s’y porte avec zèle ; il y sacrifierait toute sa fortune ; il est toujours prêt à marcher : au milieu de son action , qu’il entende prononcer contre lui ces cinq funestes syllabes , il se trouble , il pâlit ; le glaive de la loi lui tombe des mains. Or, il est bien clair que Cicéron ne sera jamais qu’un aristocrate au dire de Clodius et de Catilina : si donc Cicéron a peur, que deviendrons-nous?

L’effroi de cette terrible épithète se reproduit partout, dans les petites choses et dans les grandes. Je souhaite qu’il se trouve des hommes curieux qui conservent dans leur cabinet la formule de signalement que Tou donne à un homme qui veut faire un voyage : sa taille , son visage , la couleur et la forme de ses traits , y sont détaillés avec la plus scrupuleuse exactitude; et il faut plus de deux témoins qui soient cautions pour l’identité de sa personne ‘. Je n’ignore pas que plusieurs négligent absolument de se munir de pareils passe- ports; mais aussi d’autres les croient nécessaires , et ont peuràe partir sans cette précaution. Or, ils savent fort bien que rien n’est plus contraire et au texte et à l’esprit de la loi que ces absurdes entraves. Ceux qui les y soumettent le savent aussi; ceux

1. Voyez le décret rendu par l’Assemblée nationale sur le», passe-ports, le 3 o janvier 179a- {Noie de l’Éditeur.)

qui leur délivrent ces ridicules papiei's le savent pareillement: que ne se plaignent-ils donc hautement? On les appellerait aristocrates.

La Peur donne aussi du courage : elle fait qu’on se met avec éclat du côté du plus fort qui a tort, pour accabler le faible, qui a tort aussi. Ce n’est pas une peur, mais vingt différentes espèces de ^««/•combinées qui font prendre ce parti; et partout la peur.

Il est des hommes qui, au moins, n’ont pas peur du mépris, de la honte et de l’infamie. Ils saisissent habilement les momens où des causes bonnes ou mauvaises, naturelles ou factices, > ont excité une fermentation populaire; et, alors, leur éloquence triomphe à nous échauffer encore davantage, toujours approuvant tout ce qui s’est fait et tout ce qui se fera. Si, par un funeste et effrayant exemple, des troupes égarées ont désobéi à leurs chefs, ils ne manquent pas de prouver, même au travers des huées, que cette désobéissance est très conforme à la raison et à l’esprit de la Constitution. C’est alors aussi qu’ils entassent contre les agens publics ce qu’ils appellent des dénonciations, c’est-à-dire, des inculpations vagues, appuyées par d’autres assertions tout aussi vagues et prouvées sur d’autres assertions encore. Tous ces discours sont très peu propres à nous éclairer sur la conduite des ministres et des autres

fonctionnaires, et sur toutes les choses qu’il nous importe de connaître; mais ils sont d’une merveilleuse efficacité pour nous inspirer des redoublemens de haine bien aveugle, pour justifier à propos toutes les effervescences de la multitude, et aussi pour tenir toujours de nouveaux objets tout prêts, lorsque les anciens sont épuisés.

Chardin rapporte que les Persans se servent d’une sorte de léopards pour chasser les autres bêtes; mais, quand l’animal a manqué la proie sur laquelle ils l’avaient lancé, il revient furieux; et ses conducteurs, ayant peur pour eux -mêmes, ont toujours en réserve quelque autre proie qu’ils lui jettent pour l’apaiser'.

11 est, certes, bon et utile que chacun éprouve une sollicitude vigilante pour le salut de la Liberté et de la Patrie commune ; mais quand la peur des conjurations, la peur des princes allemands, la peur de M. de Mirabeau, qui, comme Cadmus, enfante des armées en semant des dents de serpens , et tant d’autres peurs souvent chimériques , nous fatiguent et nous précipitent à des excès, il est bien fâcheux que la peur d’empêcher la fin d’une Constitution fondée sur les principes les plus saints , et qui doit faire notre bonheur et notre

I . Voyez le Recueil de ses Voyages en Perse et dans les Iiides-Orieiitales. [Note de l’Éditeur.)

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gloire ; la peur d’arrêter encore dans son cours une révolution déjà trop longue ; la peur de nous affaiblir par nos désordres, et d’appeler par là l’ennemi ; la peur de ruiner la fortune publique ; la peur de déshonorer la Liberté aux yeux de ceux qui la connaissent assez mal pour lui imputer nos fautes; et tant d’autres peurs, malheureusement trop fondées, soient les seules qui ne nous touchent point.

Citoyens honnêtes et timides, les méchans veillent , et vous dormez ! les méchans sont unis , et vous ne vous connaissez pas ! Les méchans ont le courage de l'intérêt, le courage de l’envie, le courage de la haine; et les bons n’ont que l’innocence, et n’ont pas le courage de la vertu !

J’ai indiqué un bien petit nombre des sacrifices que chaque jour reçoit la Peur; je lui en ai peutêtre fait plus dhin moi-même ; je ne lui ferai pas celui de dissimuler le nom de l’auteur qui vient de chanter cet hymne à sa louange.

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