VIII SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Lorsque les Amis de la Constitution fondèrent leur club , sous ce titre d’abord respectable , Marie- Joseph consentit d’en faire partie. Son frère , plus éclairé, et (ce qu’on oublie souvent) plus âgé que lui , pressentit quelle sinistre influence allait exercer cette association, et quel tort, peut-être irréparable , elle allait faire à une cause glorieuse. Il fut des premiers à combattre ses doctrines et son pouvoir sanguinaires par de courageux écrits '. Marie-Joseph, qui trouvait dans cette assemblée d’ardens amis , peut-être quelques prôneurs , quelques appuis pour ses efforts à la tribune et au théâtre, se défendit quelque tems de croire à leurs coupables vues. Il imprima dans les feuilles publiques que les écrits de son frère ne renfermaient point sa pensée'; mais, peu de tems après, il s’éloigna avec horreur de cette société, devenue trop célèbre sous la dénomination des Jacobins.
Son erreur avait été courte, car elle s’était dissipée avant les premiers excès de ses collègues; mais c’en était assez pour avoir frappé les esprits. Divisés sur un point, on établit que les deux frères l’étaient sur tous; et, de là, cette opinion.
I . Enlr’autres écrits, voyvz, dans le tome de ses OEuvres ani:ieiines, celui intitulé : De la cause ries désordres qui troublent la France , et arrêtent l'établissement de la Liberté. ( Note de l’Éditeur. )
1. Ces lettres, imprimées dans le Moniteur du temps , ont été recueillies et insérées dans le cinquième volume des OEuvres anciennes de Marie-Joseph Chénier. {Idem.)
D’ANDRÉ CHÉNIER. rx
encore répétée, -qu’André Chénier appartenait à la cause des privilèges et des injustices. On conçoit qu’une telle conquête ait tenté l’ambition d’un parti; mais là, comme ailleurs, ses prétentions s’évanouissent devant il’évidence.
Doué d’une raison supérieure et de ce courage civil, rare en France, où la valeur est commune, André Chénier devait se placer dans les rangs peu nombreux de ces hommes que n’approchent ni l’ambition, ni la crainte, ni l’intérêt personnel. La plupart des esprits ne sauraient comprendre qu’on ne tienne à aucun parti, à aucune secte, et qu’on ose penser tout seul : c’est le propre des amis de la liberté. Ceux-là se placent au milieu des factions qui se combattent ; et il ne faut pas croire que, s’ils suivent cette ligne, que s’ils s’exposent dans cette carrière, la plus périlleuse de toutes, ils en méconnaissent le désavantage. N’accusons point leur habileté, pour nous dispenser d’honorer leur courage.
Le caractère d’André Chénier était armé contre toute hypocrisie et tout arbitraire : il ne voulait pas plus, comme il l’a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales ; des brigands à piques que des brigands à talons rouges; de la tyrannie des patriotes que de celle de la Bastille; des privilèges des dames de cour que de ceux des dames de halle. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les Jacobins. On le verra, au péril de cette vie qui lui fut arrachés, s’offrir