‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 21 sur 119 · UN CHEVRIER, UN BERGER · texte numérisé non relu

UN CHEVRIER, UN BERGER

LE CHEVRIER

Berger , quel es-tu donc ? qui t’agite ? et quels Dieux De noirs clieveux épars enveloppent tes yeux?

LE berger.

Blond pasteurdechevreaux,oui, tu veux me l’apprendre: Oui , ton front est plus beau , ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER.

Quoi ! tu sors de ces monts où tu n’as vu que toi , Et qu’on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER.

Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie: Tu le peux. Assieds-toi parmi l’herbe fleurie;

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour.

Je me plais sur le roc à voir passer le jour.

LE CHEVRIER

Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure.

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;

IDYLLES

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

Point de fleurs, point de fruits; nul ombrage fertile N’y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe , et fait mieux voir leur triste nudité. Comment' as-tu donc su d’herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?

L£ BERGER

Que m’impôrte? est-ce à moi qu’appartient ce troupeau ? Je suis esclave.

LE CHEVRIER

Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends : sur ce buis fertile eu agréables sons Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

LE BERGER

Non: garde tes présens. Les oiseaux de ténèbres, Ija chouette et l’orfraie , et leurs accens funèbres : Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter.

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée!

Je hais tous vos plaisirs : les fleurs et la rosée ,

Et de vos rossignols les soupirs caressans,

Bien ne plaît à mon cœur, rien ne flatte mes sens; • Je suis esclave.

IDYLLES

LB CHEVRIEfi.

Hélas! que je te trouve à plaindre :

Oui , l’esclavage est dur ; oui , tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi;

De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.

Protège-moi toujours, ô Liberté chérie!

O mère des vertus, mère de la patrie!

LE DERGER.

Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois , tes discours sont pour moi des affronts ; Ton prétendu bonheur et m’afilige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave !

LE CHEVRIER

Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. Mais les Dieux n’ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures.

Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures ,

Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

LE BERGER

Il n’en est point : il n’est pour moi que des douleurs. Mon sort est de servir; il faut qu’il s’accomplisse. Moi, j’ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C’est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu’à lui tous les maux qu’on me fait. LE CHEVRIER.

La terre , notre mère , et sa douce richesse , Sont-elles sans pouvoir pour bannir ta tristesse?

Vois la belle campagne! et vois l’été verméil,

IDYLLES

Prodigue de trésors brillans fils du soleil, j

Qui vient, fertile amant d’une heureuse culture. Varier du printems l’uniforme verdure!

Vois l’abricot naissant , sous les yeux d’un beau ciel , Arrondir son fruit doux et blond comme le miel! Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l’éclat des fruits qu’il nous prépare! Au bord de ces prés verts regarde ces guérets.

De qui les blés touffus, jaunissantes forêts.

Du joyeux moissonneur attendent la faucille!

D’agrestes déités quelle noble famille!

La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,

Les épis sur le front, les épis dans les mains,

Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, Verser la corne d’or où fleurit l’abondance!

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