‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 23 sur 119 · LE MALADE · texte numérisé non relu

LE MALADE

« Apollon, Dieu sauveur, Diqu des sa vans mystères, « Dieu de la vie , et Dieu des plantes salutaires ,

« Dieu vainqueur dePython, Dieu jeune et triomphant, « Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! «Prends pitié de sa mère, aux larmes condamnée,

« Qui ne vit que pour lui , qui meurt abandonnée ;

« Qui n’a pas dû rester pour voir mourir son fils !

« Dieu jeune, viens aider sa jeunesse! Assoupis,

« Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante « Qui dévore la fleur de sa vie innocente !

« Apollon, si jamais, échappé du tombeau,

« Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau ,

« Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue « De ma coupe d’onyx, à tes pieds suspendue;

« Et, chaque été nouveau, d’un taureau mugissant « La hache à ton autel fera couler le sang.

« Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?

« Ton funeste silence est-il inexorable?

« Enfant, tu veux mourir?Tu veux, dans sesvicuxans.

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n Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs ?

« Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière ?

« Que j’unisse ta cendre à celle de tou père ?

« C’est toi qui me devais ces soins religieux ;

« Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.

«Parle, parle, mon fils: quel chagrin te consume?

« Les maux qu’on dissimule en ont plus d’amertume. «Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

« — Ma mère, adieu! je meurs; et tu n’as plus de fils.

« Non, tu n’as plus de fils, ma mère bien aimée:

«Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,

« Me ronge ; avec effort je respire ; et je crois « Chaque fois respirer pour la dernière fois.

« Je ne parlerai pas : adieu ! Ce lit me blesse ;

« Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse ;

« Tout me pèse, et me lasse. Aide-moi, je me meurs. «Tourne-moi sur le flanc; ah! j’expire! ô douleurs!

« — Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage: «Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.

« La mauve, le dictame, ont avec les pavots « Mêlé leurs sucs puissans qui donnent le repos.

« Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,

« Une Thessalienne a composé des charmes.

« Ton corps débile a vu trois retours du soleil « Sans connaître Cérès , ni tes yeux le sommeil : «Prends, mon fils; laisse-toi fléchir à ma prière;

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« C’est ta mère , ta vieille , inconsolable mère « Qui pleure; qui jadis te guidait pas à pas,

« T’asseyait sur son sein , te portait dans ses bras ; «Que tu disais aimer, qui t’apprit à le dire;

« Qui chantait, et souvent te forçait à sourire « Lorsque tes jeunes dents , par de vives douleurs ,

U De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.

« Tiens , presse de ta lèvre , hélas ! pâle et glacée ,

« Par qui cette mamelle était jadis pressée,

« Un suc qui te nourrisse et vienne à ton secours ,

« Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours.

« — O coteaux d’Érymanlhe! ô vallons! ô bocage!

U O Vent sonore et frais qui troublais le feuillage ,

« Et faisais frémir l’onde , et sur leur jeune sein « Agitais les replis de leur robe de lin !

« De légères beautés , troupe agile et dansante...

« Tu sais, tu sais, ma mère : aux bords de l’Érymanthe, «Là, ni loups ravisseurs, ni serpens, ni poisons!

« O visage divin! ô fêtes! ô chansons! .

« Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure...

« Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.

« Dieux! ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus « Si blancs, si délicats : je ne les verrai plus !

« Oh! portez, portez-moi sur les bords d’Epymantlie î « Que je la voie encor, cette vierge charmante!

« O! que je voie au loin la fumée à longs, flots - « S’élever de ce toit au bord de cet enclos!...

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« Assise à tes côtes , ses discours , sa tendresse ,

«Sa voix, trop heureux père, enchante ta vieillesse!

« Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts,

«Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,

« Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,

« S’arrêter, et pleurer sa mère bien aimée!

«O que tes yeux sont doux! que ton visage est beau.

« Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau ? «Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,

« Dire sur mon tombeau : Les parques sont cruelles .

« — Ah! mon fils, c’est l’Amour! c’est l’Amour insensé «Qui t’a, jusqu’à ce point, cruellement blesse?

« Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, « C’est toujours cet Amour qui tourmente les hommes. «S’ils pleurent en secret, qui lira dans leurs cœurs «Verra que cet Amour est toujours leur vainqueur.

« Mais, mon fils, mais dis-moi: quelle nymphe charmante, «Quelle vierge as-tu vue au bord de l’Éi’ymanthe?

« N’es- tu pas riche et beau, du moins quand la douleur «N’avait point de ta joue éteint la jeune fleur.-’

« Parle : est-ce cette Églé, fille du roi des ondes;

«Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?

« Ou ne serait-ce point cette fière beaute « Dont j’entends le beau nom chaque jour répété;

« Dont j’apprends que partout les belles sont jalouses;

« Qu’aux temples , aux festins, les mères , les épouses , « Ne sauraient voir, dit-on , sans peine et sans effroi :

«Cette belle Daphné?... — Dieux! ma mère, tais-toi,

« Tais-toi. Dieux! qu’as-tu dit? elle est itère, inflexible;

« Comme les Immortels elle est belle et terrible!

« Mille amans l’ont aimée : ils l’ont aimée en vain ;

« Comme eux, j’aurais trouvé quelque refus hautain.

« Xon, garde que jamais elle soit informée...

« IMais, O mort! ô tourment! ô mère bien aimée!

« Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours :

U Écoute ma prière; et viens à mon secours :

« Je meurs. Va la trouver: que tes traits, que ton âge,

« De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.

« Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux;

« Prends notre A mour d’ivoi re , honneur de ces hameaux ;

« Prends la coupe d’onyx à Corinthe ravie ;

« Prends mes jeunes chevreaux, prends mon cœur, prends ma vie: « Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;

« Dis-lui que je me meurs , que tu n’as plus de fils.

« Tombeaux pieds du Vieillard ; gémis, implore, presse;

« Adjure Cieux et Mers, Dieux, Temple, Autel, Déesse ;

« Pars; et, si tu reviens sans les avoir fléchis,

« .\dieu! ma mère, adieu! tu n’auras plus de fils.

« — J’aurai toujours un fils : va, la belle espérance «Me dit...» Elle s’incline, et, dans un doux silence.

Elle couvre ce front terni par les douleurs De baisers maternels, entremêlés de pleurs;

Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante.

Sa démarche de crainte et d’âge chancelante.

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Elle arrive; et, bientôt revenant sur ses pas, Haletante , de loin : « Mon cher fils ! tu vivras ,

« Tu vivras ! » Elle vient s’asseoir près de la couche : Le Vieillard la suivait, le sourire à la bouche.

La jeune Belle aussi, rouge, et le front baissé. Vient, jette sur ledit un coup-d’œil : l’insensé Tremble; sous ses tissus il veut cacher sa tête; a Ami, depuis trois jours tu n’es d’aucune fête. Dit-elle : que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir?

Tu souffres; l’on me dit que je peux te guérir :

Vis; et formons ensemble une seule famille:

Que mon père ait un fils , et ta mère une fille. »

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