‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 58 sur 119 · ÉLÉGIE XVI · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE XVI

O JOURS de mon printems, jours couronnés de rosé, \ votre fuite en vain un long regret s’oppose!

Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j’ai su jouir, même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées!

Hélas! bientôt le char des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour!

Oh! si du moins, alors, je pouvais à mon tour. Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière;

Voir mes Lares charmés, pour les bien recevoir, k de joyeux banquets, la nuit, les faire asseoir ;

Et là nous souvenir, au milieu de nos fetes.

Combien chez eux long-tems, dans leurs belles retraites , Soit sur ces bords heureux , opulens avec choix.

Où Montigny s’enfonce en ses antiques bois.

Soit où la Marne lente, en un long cercle d’îles. Ombrage de bosquets l’herbe et les prés fertiles.

J’ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les Muses, les plaisirs, et l’étude et la paix.

Qui ne sait être pauvre est né pour l’esclavage.

ELEGIES

Qu’il serve donc les Grands, les flatte, les ménage; Qu’il plie, en approchant de ces superbes fronts,

Sa tête à la prière et son âme aux affronts ,

Pour qu’il puisse , enrichi de ces affronts utiles , Enrichir à son tour quelques têtes serviles :

De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.

Une pauvreté libre est un trésor si doux !

Il est si doux, si beau de s’être fait soi-même;

De devoir tout à soi, tout aux beaux arts qu’on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs, D’avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs.

Sa cellule de cire , industrieux asile ,

Où l’on coule une vie innocente et facile ;

De ne point vendre aux grands ses hymnes, avilis; De n’offrir qu’aux talens de vertus ennoblis,

A l’amitié sincère, à de tendres faiblesses.

D’un encens libre et pur les honnêtes caresses!

Ainsi l’on dort tranquille; et, dans son saint loisir, Devant son propre cœur on n’a point à rougir.

Si le Sort ennemi m’assiège et me désole.

Je pleure; mais bientôt la tristesse s’envole;

Et les Arts dans un cœur de leur amour rempli Versent de tous les maux l’indifférent oubli.

Les délices des arts ont nourri mon enfance : Tantôt, quand d’un ruisseau, suivi dès sa naissance, LaNymphe, aux pieds d’argent, a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux ,

Ma main donne au papier, sans travail , sans étude,

i«o ELEGIES.

Des vers, fils de l’Amour et de la Solitude ;

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d’autres couleurs cherchent d’autres succès ;

Ma toile avec Sapho s’attendrit et soupire;

Elle rit et s’égaie aux danses du Satyre;

Ou l’aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux,

Et pense voir et voit ses antiques aïeux ,

Qui, dans l’air appelés à ses hymnes sauvages. Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.

Beaux Arts! ô de la vie aimables enchanteurs.

Des plus sombres ennuis rians consolateurs,

Amis sûrs dans la peine, et constantes maîtresses, Dont l’or n’achète point l’amour et les caresses; Beaux Arts! Dieux bienfaisans, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris!

Je n’ai point partagé leur honte trop commune;

Sur le front des époux de l’aveugle Fortune Je n’ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux ; J’ai respecté les dons que j’ai reçus de vous.

Je ne vais point , à prix de mensonges serviles ,

Vous marchander au loin des récompenses viles ,

Et partout, de mes vers ambitieux lecteur.

Faire trouver charmant mou luth adulateur.

Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,

Cïes vieilles amitiés de l’enfance première ,

Quand tou s quatre, muets, sous un maître inhumain. Jadis au châtiment nous présentions la main ;

Et mon frère et Le Brun , les Muses elles-même ;

ELEGIES

De Fange, fugitif de ces nœuf sœurs qu’il aime: Voilà le cercle entier qui le soir quelquefois A des vers non sans peine obtenus de ma voix Prête une oreille amie, et cependant sévère.

Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère •Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté long-tems mes pas de lieux en lieux. Amant des nouveautés compagnes de voyage.

Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charnier. Qui m’écoute, ou qui m’aime, ou qui se laisse aimer!

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ÉLÉGIES

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