A M. LE MARQLLS DE BRAZAIS
Qui, moi, moi de Pliœbus te dicter les leçons? Moi, dans l’ombre ignoré? moi, que ses noun-issons Pour émule aujourd’hui désavoûraient peut-être? Dans ce bel art des vers je n’ai point eu de maître; Il n’en est point, ami. Les poètes vantés,
Sans cesse avec transport lus, relus, médités;
Les Dieux, l’Homme, le Ciel, la Nature sacrée. Sans cesse étudiée, admirée, adorée;
Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatans.
A. peine avais-je vu luire seize printems.
Aimant déjà la paix d’un studieux asile.
Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille. Ma voix bumble à l’écart essayait des concerts;
Ma jeune lyre o.sait balbutier des vers.
Déjà même Sapbo des champs de Mitylène ‘
I. André Cbénier savait le grec à seize ans, et avait déjà traduit, étant au collège , une ode de Sapho ; mais cette pièce , quoique portant l'empreinte d’un talent très-original, n’a point paru digne de voir le jour. ( Notr rie l’EdUeur.^
DigitizM b
ÉLÉGIES. laj
Avait daigné nie suivre aux rives de la Seine. ^
Déjà dans les hameaux, silencieux rêveur,
Une source inquiète, un ombrage, une fleur.
Des filets d’Arachné l’ingénieuse trame.
De doux ravissemens venaient saisir mon âme.
Des voyageurs lointains auditeur empressé, j
Sur nos tableaux savans où le monde est tracé *
Je courais avec eux du Couchant à l’Aurore. J
Fertile en songes vains, que je chéris encore.
J’allais partout, partout bientôt accoutumé.
Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.
Les pilotes bretons me portaient à Surate;
Tæs marchands de Damas me guidaient vers l’Euphrate. V
Que dis-je? dès ce tems mon cœur, mon jeune cœur Commençait dans l’Amour à sentir un vainqueur;
11 se troublait dès lors au souris d’une belle.
Qu’à sa pente première il est resté fidèle! '
C’est là, c’est en aimant que, pour louer ton choix,
IjCS Muses d’elles-même adouciront ta voix. I
Du sein de notre amie, oh! combien notre lyre {
■Abonde à publier sa beauté, son empire.
Ses grâces, son amour, de tant d’amour payé!
Mais quoi! pour être heureux, faut-il être envié?
Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse >
N’attireraient jamais les ondes du Permesse, '
Qu’importe? Penses-tu qu’il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours,
llecueilli dans sa joie, eut pour toute science ^ •
i86 ÉLÉGIES.
De jouir en secret, fut heureux en silence?
Qu’il est doux, au retour de la froide saison, Jusqu’au printems nouveau regagnant la maison ,
De la voir devant vous accourir au passage ,
Ses cheveux en désordre épars sur son visage!
Son oreille de loin a reconnu vos pas :
Elle vole, et s’écrie, et tombe dans vos bras;
Et, sur vous appuyée, et respirant à peine,
A son foyer secret loin des yeux vous entraîne.
Là, mille questions, qui vous coupent la voix.
Doux reproches, baisers, se pressent à la fois.
La table entre vous deux à la hâte est servie.
L’œil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et sC nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits. Sa bouche ne dit rien ; mais ses yeux , mais son âme Vous parlent; et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.
C’est là qu’elle s’informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d’elle.
ÉLÉGIES