‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 118 sur 312 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Coup d'œil sur l'histoire d'Angleterre.

Il m'est pénible de représenter le caractère anglais à son désavantage, même dans les temps passés. IMais cette nation généreuse écoutera sans peine tout ce qui lui rappelle que c'est à ses institutions politiques actuelles, à ces institutions que d'autres peuples peuvent imiter, qu'elle doit ses vertus et sa splendeur. La vanité puérile de se croire une

race à part ne vaut certainement pas, aux yeux des Anglais, l'honneur d'encourager le genre" humain par leur exemple. Aucun peuple de l'Europe ne peut être mis en parallèle avec les Anglais depuis I6S8 : il y a cent vingt ans de perfectionnement social entre eux et le continent. La vraie liberté, établie depuis plus d'un siècle chez un grand peuple, a produit les résultats dont nous sommes les témoins ; mais, dans l'histoire précédente de ce peuple, il y a plus de violences, plus d'inégalités, et, à quelques égards, plus d'esprit de servitude encore que chez les Français.

Les Anglais citent toujours la grande charte comme le plus honorable titre de leur antique généalogie d'hommes libres ; et en effet c'est une chose admirable qu'un tel contrat entre la nation et le roi. Dès l'année 1215 , la liberté individuelle et le jugement par jurés y sont énoncés dans les termes dont on pourrait se servir de nos jours. A cette même époque du moyen âge, comme nous l'avons indiqué dans l'introduction, il y eut un mouvement de liberté dans toute l'Europe. Mais les lumières et les institutions qu'elles font naître n'étant point encore répandues, il ne résulta riea de stable de ce mouvement en Angleterre, jusqu'en 1688, c'est-à-dire, près de cinq siècles après la grande charte. Pendant toute cette période, elle n'a pas cessé d'être enfreinte. Le successeur de celui qui Tavait signée, le fils de Jean sans Terre, Henri III, fit la guerre à ses barons, pour s'affranchir des promesses de son père. Les barons, dans cette circonstance, avaient protégé le tiers état, pour s'appuyer de la nation contre l'autorité royale. Le successeur de Henri III , Edouard T*", jura onze fois la grande charte; ce qui prouve qu'il y manqua plus souvent encore. ]Ni les rois ni les nations ne tiennent les serments politiques, que lorsque la nature des choses commande aux souverains et satisfait les peuples. Guillaume le Conquérant avait détrôné Harald; la maison de- Lancastre à son tour renversa Richard II, et l'acte d'élection qui appelait Henri IV au trône fut assez libéral pour être imité depuis par lord Sommers, en 1688. A l'avènement de Henri IV, en 1399, ou voulut renouveler la grande charte , et du moins le roi promit de respecter les franchises et les libertés de la nation. Mais la nation ne sut pas alors se faire respecter elle-même. La guerre avec la France, les guerres intestines entre les maisons d'York et de Lancastre , donnèrent lieu aux scènes les plus sanglantes, et aucune histoire ne nous offre autant d'atteintes portées à la liberté individuelle, autant de supplices, autant de conjura-

CONSIDERATIONS

lions de toute espèce. L'on finit , du temps du fameux Warwick , le faiseivr de rois , par porter une loi qui enjoignait d'obéir au souverain de fait, soit qu'il le fiU ou non de droit, afin d'éviter les condamnations arbitrairement judiciaires, auxquelles les changements de gouvernement devaient donner lieu.

Vint ensuite la maison de Tudor, qui , dans la personne de Henri VII, réunissait les droits des York et des Lancastre. La nation était fatiguée des guerres civiles. L'esprit de servitude remplaça pour un temps l'esprit de faction. Henri VII, comme Louis XI et le cardinal de Richelieu, subjugua la noblesse , et sut établir le despotisme le plus complet. Le parlement, qui depuis a été le sanctuaire de la liberté, ne servait alors qu'à consacrer les actes les plus arbitraires par un faux air de consentement national ; car il n'y a pas de meilleur instrument pour la tyrannie qu'une assemblée, quand elle est avilie. La flatterie se cache sous l'apparence de l'opinion générale, et la peur en commun ressemble presque à du courage ; tant on s'anime les uns les autres dans l'enthousiasme du pouvoir ! Henri VIII fut encore plus despote que son père, et plus désordonné dans ses volontés. Ce qu'il adopta de la réformation le servit merveilleusement, pour persécuter tout à la fois les catholiques orthodoxes et les protestants de bonne foi. Il entraîna le parlement anglais à tous les actes de servitude les plus humiliants. Ce fut le parlement qui se chargea des procès intentés aux innocentes femmes de Henri VIII. Ce fut lui qui sollicita l'honneur de condamner Catherine Howard , déclarant qu'il n'avait pas besoin de la sanction royale pour porter le bill d'accusation contre elle, afin d'épargner au roi son époux, disait-on, la douleur de la juger. Thomas Morus, l'une des plus nobles victimes de la tyrannie de Henri VIII, fut accusé par le parlement, ainsi que tous ceux dont le roi voulut la mort. Les deux chambres prononcèrent que c'était un crime de lèse-majesté de ne pas regarder le mariage du roi avec Anne de Clèves comme légalement dissous ; et le parlement , se dépouillant lui-même , décréta que les proclamations du roi devaient avoir force de loi, et qu'elles seraient considérées même comme ayant l'autorité de la révélation en matière de dogme : car Henri VllI s'était fait le chef de l'Église en Angleterre, tout en conservant la doctrine catholique. Il fallait alors se dégager de la suprématie de Rome, sans s'exposer à l'hérésie en fait de dogmes. C'est dans ce temps que fut faite la sanglante loi des six articles, qui établissaient les

points de doctrine auxquels il fallait se conformer : la présence réelle, la communion sous une espèce, l'inviolabilité des vœux monastiques (malgré l'abolition des couvents) , l'utilité des messes particulières, le célibat du clergé, et la nécessité de la confession auriculaire. Quiconque n'admettait pas le premier point était brûlé conmie hérétique; et qui rejetait les cinq autres, mis à mort comme félon. Le parlement remercia le roi de la divine étude, du travail et de la peine que Sa Majesté avait consacrés à la rédaction de cette loi. Néanmoins Henri VIII ouvrit le chemin à la réformation religieuse ; elle fut introduite en Angleterre par ses amours coupables, comme la grande charte avait dû son existence aux crimes de Jean sans Terre. Ainsi cheminent les siècles , marchant sans le savoir vers le but de la destinée humaine.

Le parlement, sous Henri VIII, violenta les consciences aussi bien que les personnes. Il ordonna, sous peine de mort, de considérer le roi comme chef de l'Église; et tous ceux qui s'y refusèrent périrent martyrs de leur courage. Les parlements changèrent quatre fois la religion de l'Angleterre. Ils consacrèrent le schisme de Henri VIII et le protestantisme d'Edouard VI , et lorsque la reine Marie fit jeter dans les flammes des vieillards, des femmes, des enfants, espérant ainsi plaire à son fanatique époux, ces atrocités furent encore sanctionnées par le parlement naguère protestant.

La réformation reparut avec Elisabeth, mais l'esprit du peuple et du parlement n'en fut pas moins servile. Cette reine eut toute la grandeur que peut donner un despotisme conduit avec modération. On pourrait comparer le règne d'Elisabeth en Angleterre à celui de Louis XIV en France.

Elisabeth avait plus d'esprit que Louis XIV; et, se trouvant à la tête du protestantisme , dont la tolérance est le principe, elle ne put, comme le monarque français, joindre le fanatisme au pouvoir absolu. Le parlement , qui avait comparé Henri VIII à Samson pour la force , à Salomon pour la prudence, et à Absalon pour la beauté, envoya son orateur déclarer à genoux à la reine Elisabeth qu'elle était une divinité. Mais, ne se bornant pas à ces servilités fades, il se souilla d'une flatterie sanglante, en secondant la criminelle haine d'Elisabeth contre Marie Stuart; il lui demanda la condamnation de son ennemie , voulant ainsi dérober à la reine la honte de ce qu'elle désirait ; mais il ne fit que se déshonorer à sa suite.

Le premier roi de la maison de Stuart , aussi faible , quoique plus régulier dans se& mœurs, que

le successeur de Louis XIV, professa constamment la doctrine du pouvoir absolu, sans avoir dans son caractère de quoi la maintenir. Les lumières s'étendaient de toutes parts. L'impulsion donnée à l'esprit humain, au commencement du seizième siècle, se propageait de plus en plus; la réforme religieuse fermentait dans toutes les têtes. Entln la révolution éclata sous Charles P^

Les principaux traits d'analogie entre la révolution d'Angleterre et celle de France sont : un roi conduit à l'échafaud par l'esprit démocratique, un chef militaire s'emparant du pouvoir, et la restauration de l'ancienne dynastie. Quoique la réforme religieuse et la réforme politique aient beaucoup de rapports ensemble, cependant, quand le principe qui met les hommes en mouvement tient de quelque manière à ce qu'ils croient leur devoir, ils conservent plus de moralité que quand leur impulsion n'a pour mobile que le désir de recouvrer leurs droits. La passion de l'égalité était pourtant telle eu Angleterre, qu'on mit la princesse de Gloucester, fille du roi, en apprentissage chez une couturière. Plusieurs traits non moins étranges dans ce genre pourraient être cités , quoique la direction des affaires publiques, pendant la révolution d'Angleterre, ne soit pas descendue dans des classes aussi grossières qu'en France. Les communes, ayant acquis plutôt de l'importance par le commerce , étaient plus éclairées. Les nobles, qui de tout temps s'étaient ralliés à ces communes contre les usurpations du trône, ne faisaient point caste à part comme chez les Français. La fusion des états, qui n'empêche point la distinction des rangs , existait déjà depuis longtemps. En Angleterre, la noblesse de seconde classe était réunie avec les communes'. Les familles de pairs étaient seules à part , tandis qu'en France on ne savait où trouver la nation , et que chacun était impatient de sortir

' Je rapporte ici le texte d'une adresse des communes, sous Jacques 1'^'', qui démontre évidemment cette vériié.

Déclaration de la chambre des communes sur ses privilér/cs , écrite par lin comité choisi pouf présenter cette adresse à Jacques P^.

Les communes de ce roj'aunie contiennent non-seulement les citoyens, les bourgeois, les cultivateurs, mais aussi toute la noblesse inférieure du royaume , chevaliers, écuyers, gentilshommes. Plusieurs d'entre eux appartiennent aux premières familles; d'autres sont parvenus par leur mérite au grand lioimeur d'être admis au conseil privé de Votre Majesté, et ont obtenu des emplois très-honorables. Enlin, excepté la plus haute noblesse, les communes renferment toute la fleur et la puissance de \otre royaume. Elles soutiennent vos guerres par leurs personnes, et vos trésors par leur argent : leurs coeurs font la force et la stabilité de Aotre royaume. Tout le peuple, qui consiste en plusieurs millions d'hommes, est représenté par nous de la chambre des communes.

de la masse pour entrer dans la classe des privilégiés. Sans aborder les discussions religieuses, l'on ne saurait nier aussi que les opinions des protestants , étant fondées sur l'examen , ne soient plus favorables aux lumières et à l'esprit de liberté que le catholicisme, qui décide de tout d'après l'autorité , et considère les rois comme aussi infaillibles que les papes, à moins que les papes ne soient en guerre avec les rois. Enfin, et c'est sous ce rapport qu'il faut reconnaître l'avantage de la position insulaire , Cromwell n'imagina pas de faire des conquêtes sur le continent; il n'excita point la colère des rois , qui ne se crurent point menacés par les essais politiques d'un pays sans communication immédiate avec la terre européenne : encore moins les peuples prirent-ils parti dans la querelle, et les Anglais eurent l'insigne bonheur de n'avoir ni provoqué les étrangers, ni réclamé leurs secours. Les Anglais disent avec raison qu'ils n'ont eu dans leurs derniers troubles civils rien qui ressemble aux dix-huit mois de la terreur en France. lAIais , en embrassant l'ensemble de leur histoire , l'on verra trois rois déposés et tués, Edouard II, Richard II, et Henri VI; un roi assassiné, Edouard V; Marie d'Ecosse et Charles F" périssant sur l'échafaud; des princes du sang royal mourant de mort violente; des assassinats judiciaires en plus grand nombre que dans tous les autres États de l'Europe , et je ne sais quoi de dur et de factieux, qui n'annonçait guère les vertus publiques et privées dont l'Angleterre donne l'exemple depuis un siècle. Sans doute, on ne saurait tenir un compte ouvert des vices et des vertus des deux nations ; mais , en étudiant l'histoire d'Angleterre , on ne commence à voir le caractère des Anglais tel qu'il s'élève progressivement à nos yeux , depuis la fondation de la liberté, que dans quelques hommes , pendant la révolution et sous la restauration. L'époque du retour des Stuarts et les changements opérés à leur expulsion offrent encore de nouvelles preuves de l'influence toute-puissante des nations. Charles II et Jacques II régnèrent, l'un arbitrairement, l'aulre tyranniquement ; et les mêmes injustices qui avaient souillé l'histoire d'Angleterre dans les temps anciens , se renouvelèrent à une époque où cependant les lumières avaient fait de très-grands progrès. Mais le despotisme produit partout et en tout temps à peu près les mêmes résultats ; il ramène les ténèbres au milieu du jour. Les plus nobles amis de la liberté, Russel et Sidney, périrent sous le règne de Charles II ; et bien d'autres moins célèbres furent de même condamnés à mort injustement. Russel re-

COJNSIDERA.TIONS

fusa de racheter sa vie à la condition de reconnaître que la résistance au souverain, quelque despote qu'il soit , est contraire à la religion chrétienne. Algernon Sidney dit en montant sur l'échafaud : « Je viens ici mourir pour la bonne vieille cause que « j'ai chérie depuis mon enfance. « Le lendemain de sa mort, il se trouva des journalistes qui tournèrent en ridicule ces belles et simples paroles. La plus indigne de toutes les flatteries , celle qui livre les droits des nations au bon plaisir des souverains , se manifesta de toutes parts. L'université d'Oxford condamna tous les principes de la liberté, et se montra mille fois moins éclairée au dix-septième siècle que les barons au commencement du treizième. Elle proclama qu'il n'y avait point de contrat mutuel , ni exprès , ni tacite , entre les peuples et les rois. C'est d'une ville destinée à être un foyer de lumières que partit cette déclaration qui mettait un homme au-dessus de toutes les lois divines et humaines , sans lui imposer ni devoirs ni frein. Locke , jeune encore , fut banni de Tuniversité pour avoir refusé son adhésion à cette doctrine servile ; tant il est vrai que les penseurs , de quelque objet qu'ils s'occupent, s'accordent toujours sur la dignité de l'espèce humaine ! Quoique le parlement fût très-obéissant , on avait encore peur de lui ; et Louis XIV, sentant avec une sagacité remarquable qu'une constitution libre donnerait une grande force à l'Angleterre, corrompait non-seulement le ministère, mais le roi lui-même, pour prévenir l'établissement de cette constitution. Ce n'était point cependant par la crainte de l'exemple qu'il ne voulait pas de liberté en Angleterre : la France était alors trop loin de tout esprit de résistance, pour qu'il put s'en inquiéter; c'est uniquement , et les pièces diplomatiques le prouvent, parce qu'il considérait le gouvernement représentatif comme une source de richesse et de puissance pour les Anglais. Il fit offrir à Charles II deux cent mille louis , s'il voulait se déclarer catholique et ne plus convoquer de parlements. Charles II et ensuite Jacques II acceptèrent ces subsides , sans oser en tenir toutes les conditions. Les premiers ministres , les femmes de ces premiers ministres recevaient des présents de l'ambassadeur de France, en promettant de soumettre l'Angleterre à l'influence de Louis XIV. Charles II aurait souhaité, est-il dit dans les négociations que Dalrymple a publiées, faire venir des troupes françaises en Angleterre, pour s'en servir contre les amis de la liberté. On a peine à se convaincre de la vérité de ces faits, quand on connaît l'Angleterre du dixhuitième et du dix-neuvième siècle. Il y avait en-

core des restes de l'esprit d'indépendance chez quelques membres du parlement ; mais comme la liberté de la presse ne les soutenait pas dans l'opinion, ils ne pouvaient opposer cette force à celle du gouvernement. La loi d'Habeas corpus , celle qui fonde la liberté individuelle, fut portée sous Charles II , et cependant il n'y eut jamais plus de violations de cette liberté que sous son règne; car les lois sans les garanties ne sont rien. Charles II se fit livrer tous les privilèges des villes , toutes leurs chartes particulières ; rien n'est si facile à l'autorité centrale que d'écraser successivement chaque partie. Les juges, pour plaire au roi, donnèrent au crime de haute trahison une extension plus grande que celle qui avait été fixée trois siècles auparavant sous le règne d'Edouard III. A cette sérieuse tyrannie se joignait autant de corruption, autant de frivolité qu'on en a pu reprocher aux Français à aucune époque. Les écrivains, les poètes anglais, qui sont maintenant inspirés par les sentiments les plus vrais et les vertus les plus pures , étaient sous Charles II des fats, quelquefois tristes , mais toujours immoraux. Rochester , Wicherley , Congrève surtout , font de la vie humaine des tableaux qui semblent la parodie de l'enfer. Là, les enfants plaisantent sur la vieillesse de leurs pères; là, les frères cadets aspirent à la mort de leur frère aîné. Le mariage y est traité selon les maximes de Beaumarchais : mais il n'y a point de gaieté dans ces saturnales du vice; les hommes les plus corrompus ne peuvent rire à l'aspect d'un monde dont les méchants eux-mêmes ne sauraient se tirer. La mode , qui est encore la faiblesse des Anglais dans les petites choses, se jouait alors de ce qu'il y a de plus important dans la vie. Charles II avait sur sa cour, et sa cour avait sur son peuple l'influence que le régent a exercée sur la France. Et quand on voit dans les galeries d'Angleterre les portraits des maîtresses de ce roi , méthodiquement rangés ensemble , on ne peut se persuader qu'il n'y ait guère plus de cent ans qu'une frivolité si dépravée secondait , chez les Anglais , le pouvoir le plus absolu. Enfin , Jacques II , qui manifestait ouvertement les opinions que Charles II faisait avancer par des mines souterraines, régna pendant trois ans avec une tyrannie heureusement sans mesure , puisque c'est à ces excès mêmes que la nation a dû la l'évolution paisible et sage qui a fondé sa liberté. L'historien Hume , Écossais , partisan des Stuarts , et défenseur de la prérogative royale , comme un homme éclairé peut l'être , a plutôt adouci qu'exagéré les forfaits commis par les agents de Jacques II. J'in-

sère ici seulement quelques-uns des traits de ce règne, tels qu'ils sont racontés par Hume.

« La cour avait inspiré des principes si arbitrai- « res à tous ses serviteurs, que ï'eversham, immé- « diatement après la victoire ( de Sedgemoor ) , fit « pendre plus de vingt prisonniers , et qu'il con- « tinuait ses exécutions , lorsque Tévéque de Bath « et de Wells lui représenta que ces malheureux « avaient droit à être jugés dans les formes, et que « leur supplice passerait pour un véritable meurtre. « ]Mais ces remontrances n'arrêtèrent pas l'humeur « féroce du colonel Kirke, soldat de fortune , qui , « dans un long service à Tanger, et par la fréquen- « tation des Maures, avait contracté un fonds d'in- « humanité plus rare en Europe et chez les nations « libres. En entrant dans Bridgewater, il fit con- « duire dix-neuf prisonniers au gibet sans la moin- « dre information. Ensuite, s'amusant de sa propre « cruauté , il en fit exécuter un certain nombre « pendant qu'il buvait avec ses compagnons à la « santé du roi ou de la reine, ou du grand juge « Jefferies; et, voyant leurs pieds tressaillir dans « les convulsions de la mort, il s'écria qu'il fallait « de la musique pour leur danse , et donna l'ordre « que les tambours et les trompettes se fissent en- « tendre. 11 lui vint dans l'esprit de faire pendre « trois fois le même homme, pour s'instruire , di- « sait- il, par cette bizarre expérience; et chaque « fois il lui demandait s'il ne se repentait pas de « son crime; mais le malheureux s'obstinant à pro- « tester , malgré ce qu'il avait souffert , qu'il était « toujours disposé à s'engager dans la même cause, « Kirke le fit pendre dans les chaînes. Mais rien « n'égale la perfidie et la cruauté du trait que nous « allons raconter. Une jeune fille demanda la vie « de son frère , en se jetant aux pieds du colonel « Kirke , ornée de toutes les grâces de la beauté « et de l'innocence en pleurs. Le cruel sentit s'en- « flammer ses désirs, sans être attendri par l'a- « mour ou par la clémence. Il promit ce qu'elle « demandait, à condition qu'elle consentirait à tout « ce qu'il souhaitait. Cette pauvre sœur se rendit « à la nécessité qu'on lui imposait; mais Kirke, « après avoir passé la nuit avec elle, lui fit voir le « lendemain , par la fenêtre , le frère adoré pour « lequel elle avait sacrifié sa vertu , pendu à un « gibet qu'on avait élevé secrètement pendant la « nuit. La rage et le désespoir s'emparèrent de « cette malheureuse fille, et la privèrent de sa rai- « son. Le pays entier, sans distinction de coupable « et d'innocent , fut exposé aux ravages de ce bar- « bare. Les soldats furent lâchés pour y vivre à « discrétion; et son propre régiment, instruit par

« son exemple, excité par ses exhortations, se dis- « tingua par des outrages recherchés. Il les nom- « mait ironiquement ses agneaux, terme dont le « souvenir s'est conservé longtemps avec horreur « dans cette partie de l'Angleterre. L'implacable « Jefferies lui succéda bientôt , et fit voir que les « rigueurs judiciaires peuvent égaler ou surpasser « les excès de la tyrannie soldatesque. Cet homme, « qui se livrait par goût à la cruauté , s'était déjà « fait connaître dans plusieurs procès auxquels il « avait présidé. Mais il partait avec une joie sau- « vage pour cette nouvelle commission , qui lui « présentait une moisson de mort et de destruc- « tion. Il commença par la ville de Dorchester, « où trente rebelles furent traduits à son tribunal. « Il les exhorta, mais en vain, à lui épargner, par « une confession volontaire, la peine de faire leur «procès. Vingt -neuf furent déclarés coupables, « et, pour punir en même temps leur crime et leur « désobéissance, il les fit conduire immédiatement « au supplice. Il n'y en eut pas moins de deux «cent quatre-vingt-douze qui reçurent la sen- « tence de mort , et quatre-vingts furent exécutés « sur-le-champ. Exeter devint ensuite le théâtre «de ses cruautés. De deux cent quarante- trois « personnes à qui l'on fit leur procès, la plus grande « partie fut condamnée et livrée aux exécuteurs. « Il transféra de là son tribunal à Taunton et à « Wells. La consternation le précédait partout. « Ses menaces avaient frappé les jurés d'une telle « épouvante , qu'ils donnaient leur verdict avec « précipitation, et plusieurs innocents partagèrent « le sort des coupables. En un mot , outre ceux « qui furent massacrés par les commandants mili- « taires , on en compte deux cent cinquante et un « qui périrent par le bras delà justice. Tout le pays « était jonché des membres épars des rebelles; dans «chaque village, on voyait exposé le cadavre de « quelque misérable habitant; et l'inhumain Jeffe- « ries déployait toutes les rigueurs de la justice , « sans aucun mélange de pitié.

« De toutes les exécutions de cette affreuse épo- « que , les plus ati-oces furent celles de madame « Gaunt et de lady Lisle , accusées d'avoir donné « asile à des traîtres. Madame Gaunt était une-ana- « baptiste , connue par une bienfaisance qui â'éten- « dait aux personnes de tous les partis et de toutes « les sectes. Un rebelle qui connaissait son huma- « nité, eut recours à elle dans sa détresse, et trouva « un refuge dans sa maison. Bientôt après , ayant « entendu parler d'un acte qui offrait une amnis- « tie et des récompenses à ceux qui découvriraient « des criminels, il eut la bassesse de trahir sa bien-

CONSIDERATIONS

« faitrice, et de déposer contre elle. Il obtint grâce « pour sa perfidie. Elle fut brûlée vive pour sa « charité.

« Lady Lisle était la veuve d'un régicide qui « avait joui de beaucoup de faveur et de crédit sous « Cromwell. Elle était poursuivie pour avoir donné « asile à deux rebelles, après la bataille de Sedge- « moor. En vain cette femme âgée disait-elle, pour « sa défense, que le nom de ces rebelles ne se trou- « vait dans aucune proclamation ; qu'ils n'étaient «condamnés par aucune sentence; que rien ne « prouvait qu'elle eût pu les connaître pour des « partisans de IMonmouth ; que , malgré le nom « qu'elle portait , l'on savait bien que son cœur « avait toujours été attaché à la cause royale; que « personne n'avait versé plus de larmes qu'elle sur « la mort de Charles V ; que son fils , élevé par elle « et dans ses principes, avait combattu lui-même « contre les rebelles qu'on l'accusait d'avoir recé- « lés. Ces arguments n'émurent point Jefferies , « mais ils agirent sur les jurés qui voulurent deux «fois prononcer un verdict favorable, et furent « deux fois renvoyés avec des reproches et des « menaces. Enfin on leur arracha la fatale sentence, « et elle fut exécutée. Le roi fut sourd à toute « prière, et crut s'excuser, en répondant qu'il avait « promis à Jefferies de ne pas faire grâce.

« Ceux qui échappaient à la mort étaient con- « damnés à des amendes qui les réduisaient à la «mendicité; et si leur pauvreté les rendait inca- « pables de payer, ils subissaient le fouet ou la « prison. Le peuple aurait souhaité, dans cette oc- « casion , pouvoir distinguer entre Jacques et ses « agents; mais on prit soin de prouver qu'ils n'a- « valent rien fait que d'agréable à leur maître. «Jefferies, à son retour, fut créé pair pour ses « éminents services, et bientôt après revêtu de la « dignité de chancelier. »

Voilà ce qu'un roi pouvait faire souffrir à des Anglais, et voilà ce qu'ils supportaient. C'est en 1686 que l'Angleterre donnait à l'Europe de tels exemples de barbarie et de servitude; et, deux ans après , lorsque Jacques II fut déposé et la constitution étabhe, commença cette période de cent vingt-huit ans jusqu'à nos jours, dans laquelle il n'y a pas eu une session du parlement qui n'ait apporté un perfectionnement à l'ordre social.

Jacques II était bien coupable ; cependant on ne peut se dissimuler qu'il y eut de la trahison dans la manière dont il fut abandonné. Ses filles lui enlevèrent la couronne. Les personnes qui lui avaient montré le plus d'attachement , et qui lui devaient le plus de reconnaissance , le quittèrent. Les offi-

ciers manquèrent à leur serment; mais, selon une épigramme anglaise, le succès ayant excusé cette trahison, on ne l'appela plus ainsi '.

Guillaume III était un homme d'Etat, ferme et sage, accoutumé, par son emploi de stathouder en Hollande, à respecter la liberté, soit qu'il l'aimât naturellement ou non. La reine Anne, qui lui succéda , était une femme sans talents , et ne tenant avec force qu'à des préjugés. Quoiqu'elle fût en possession d'un trône qu'elle aurait dû céder à son frère, d'après les principes de la légitimité, elle conservait un faible pour la doctrine du droit divin; et, bien que le parti des amis de la liberté l'eût faite reine, il lui inspirait toujours un éloignement involontaire. Cependant les institutions politiques prenaient déjà tant de force, qu'au dehors comme au dedans , ce règne a été l'un des plus glorieux de l'Angleterre. La maison d'Hanovre acheva de garantir la réforme religieuse et politique; néanmoins, jusqu'après la bataille de Culloden, en 1746, l'esprit de faction l'emporta encore souvent sur la justice. La tête du prince Edouard fut mise à prix pour 30,000 louis; et, tant qu'on craignit pour la liberté , l'on eut de la peine à se résoudre au seul moyen de l'établir, c'est-à-dire, au respect de ses principes , quelles que soient les circonstances.

Mais, si on lit avec soin le règne des trois Georges , on y verra que la morale et la liberté n'ont cessé de faire des progrès. C'est un beau spectacle que cette constitution, vacillante encore en sortant du port, comme un vaisseau qu'on lance à la mer, et déployant enfin ses voiles , en donnant l'essor à tout ce qu'il y a de grand et de généreux dans l'âme humaine. Je sais que les Anglais prétendront qu'ils ont eu de tout temps plus d'esprit de liberté que les Français; que, dès César, ils ont repoussé le joug des Romains , et que le code de ces Romains , rédigé sous les empereurs , ne fut jamais introduit dans les lois anglaises; il est également vrai qu'en adoptant la réformation, les Anglais ont fondé tout à la fois, d'une manière plus ferme, la morale et la liberté. Le clergé, ayant toujours siégé au parlement avec les seigneurs laïques, n'a point eu de pouvoir distinct dans l'État, et les nobles anglais se sont montrés plus factieux, mais moins courtisans que les nobles français. Ces différences, on ne saurait le nier, sont à l'avantage de l'An-

' Trcason does never prosper : zvhai's the reason P TVIiy , when it prospers , noue dare cail it treason.

La trahison ne réussit jamais; quelle en est la raison? La raison , c'est que , lorsqu'elle réussit , nul n'ose l'appeler trahison.

SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE.

gleterre. En France, la beauté du climat, le goût de la société, tout ce qui embellit la vie, a servi le pouvoir arbitraire, comme dans les pays du IMidi cil les plaisirs de l'existence suffisent à l'homme. Mais, une fois que le besoin de la liberté s'est emparé des esprits, les défauts mêmes qu'on reproche aux Français, leur vivacité, leur amour-propre, les attachent davantage à ce qu'ils ont résolu de conquérir. Ils sont le troisième peuple, en comptant les Américains, qui s'essaye au gouvernement représentatif, et l'exemple de leurs devanciers commence enfln à les diriger. De quelque manière que l'on considère chaque nation, on y trouve toujours ce qui lui rendra le gouvernement représentatif non -seulement possible, mais nécessaire. Examinons donc l'influence de ce gouvernement dans le pays qui, le premier, a eu la gloire de l'établir.

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